
54 – L’adieu au bleu

À la fin de la bataille, dès qu’ils furent à bonne distance, Eron disparut en crépitant. Ce fut la dernière fois que Mïlma le vit.
Elle tenta de parler à Alfy, car elle disposait encore l’écouteur qu’elle lui avait fabriqué. Rien, là non plus. Elle trouvait cela injuste. Qu’Alfy ne lui dise même pas si Eron était encore envie. Pourquoi ce silence ? Elle se tortura l’esprit, se blâmant parfois, blâmant l’IA.
Les célébrations de la victoire, les cérémonies aux morts, tout cela glissa sur elle. Elle était là, présente, chaleureusement remerciée, mais le vide qu’avait laissé ce crépitement final l’affectait énormément. Les gobelins acceptèrent l’idée qu’Eron ne revienne plus. Pas elle.
Il fallut l’hommage rendu au Chevalier Bleu pour la faire enfin basculer. Cela se tint à l’extérieur des grottes, une fin d’après-midi hivernale, sur la plus haute des formations rocheuses avoisinantes, au plus haut de l’Œil dans le ciel, la demeure d’Eron et Alfy. Mïlma se tenait au côté de la Reine, de Zcakacz et de Jodoj. De leur position en surplomb, elle voyait le clan en entier, la plus grande foule qu’elle ait vue depuis qu’elle était dans les Roches de Sang. Les rescapés des élevages officiaient, aidant les prêtres à préparer l’hommage à Eron. Faute de son véritable corps, de grandes marmites d’un liquide bleu firent office de « corps » à partager, la mixture était à base de baies cultivées dans les grottes. Des milliers des gobelins firent silencieusement la queue pour prendre un peu de ce liquide symbolique. Mïlma reçut sa coupelle, elle admit que les prêtres avaient fait un bon travail et avaient reproduit la teinte de la combinaison d’Eron.
Une fois tout le monde servi, les regards se tournèrent vers le promontoire, vers elle. Une foule de petits êtres patientait. Cela provoqua le premier choc. Elle avait déjà vu ces cérémonies et savait ce qu’on attendait d’elle. Que je dise adieu. Que je sois la première à dire adieu. Sa gorge se serra.
Zcakacz posa sa main sur son avant-bras. Elle croisa son regard. Le gobelin était bouleversé. Cet échange lui fut fatal. Elle n’allait pas tenir debout. Alors que les premières larmes coulaient, elle s’accrocha à l’épaule de Zcakacz pour ne pas tomber. Secouée par les sanglots, elle monta la coupelle vers le ciel. Des milliers d’autres firent de même. Elle l’amena à ses lèvres. Et des milliers burent. Puis ses jambes lâchèrent. Ses amis vinrent l’enlacer. À partir d’elle, une spirale de bras tendu se forma. Une fois leurs coupelles vides, les gobelins se joignaient progressivement à l’accolade jusqu’à ce que toute l’assemblée s’unisse en une grande figure pointée vers elle, une spirale comme celles qu’ils formaient en dormant en groupe ou quand ils devaient se rassurer les uns les autres.
Dans les semaines qui suivirent, Mïlma sut ce qu’elle voulait faire de sa nouvelle vie. Elle organisa les premiers cours de langage commun en territoire gobelin et les premiers cours de gobelins à Grand-Port. Elle réussit même à détourner quelques étudiants du Temple des Temples pour lui prêter main forte. Les relations allaient changer entre cornus et gobelins, et elle comptait bien pouvoir y jouer un rôle.
À Grand-Port, elle récupéra GroZ, elle avait laissé le petit warg en garde à ses parents. La situation s’étant stabilisée et elle put l’amener avec elle en Roche de Sang. Dans les grottes du clan des sourcils froncés, les enfants firent sa connaissance et le nourrirent bien plus que nécessaire.
Enfin, quelques mois plus tard, elle se lança dans l’écriture d’un ouvrage très documenté sur la mystification du culte de Grel, rendant aux gobelins ce qui était aux gobelins.
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Chez les cornus, les conséquences de la bataille furent variées.
Aux Joyeux Gobs changea de nom et de menu. Il y eut bien une poignée de nostalgiques protestant contre l’abandon du gobelin, mais cela ne dura pas longtemps. Les restaurants Aux poissons frétillants, basés sur l’idée révolutionnaire de paner du poisson, connurent un succès phénoménal.
La guilde des chasseurs, privée de Jeikin, se trouva une nouvelle cheffe. Les caisses étaient à sec et une grande partie des chasseurs les plus expérimentés étaient morts. Elle eut le bon sens de ne pas réitérer l’erreur de son prédécesseur. De toute façon, la demande de viande gobeline se tarit. Et il y avait bien d’autres espèces à massacrer.
Le conseil du Royaume du Sud statua rapidement que les gobelins devaient être considérés comme une sérieuse menace et ordonna de limiter les incursions en Roches de Sang. Il fallut de nombreux mois, et de houleuses discussions, pour que soit enfin décidé d’envoyer une première mission diplomatique.
Chez les Mageassins, comme le voulait la coutume, la nouvelle Maîtresse discrédita son prédécesseur : ses penchants autoritaires, ses folies irrationnelles, ses goûts fantasques, son incapacité à analyser les situations, ses manipulations grossières… (ces mêmes choses lui seraient reprochées le jour où elle se ferait évincer.) Elle reconnut qu’il avait fait dans l’originalité, c’était le premier à avoir péri des suites d’une rencontre avec un postérieur de dragon·ne. En général, les anciens Maîtres périssaient sous les dagues des nouveaux Maitres.
Qu’advint-il de Drago ? Une fois la poussière de la bataille retombée, lae dragon·ne découvrit l’orbe. C’est la première fois qu’iel voyait cette horreur. Le cœur d’un·e de ses congénères lié magiquement à des écailles. Iel reconnu lae pauvre dragon·ne qui avait été mutilé·e : Bobaruse, un·e cousin.ne éloigné·e, disparu·e il y a bien cinquante ans. Iel emporta l’orbe dans les montages et ellui offrit de dignes funérailles, en réalité un gueuleton gargantuesque où les dragon·nes partageaient leurs souvenirs.
La bataille eut une autre conséquence majeure pour ellui : la découverte des champignons géants gobelins. Un délice ! Si énormes, si juteux ! Il n’était pas rare de voir Drago voler au-dessus des Roches de Sang. Les clans avaient pris l’habitude de lui cuisiner quelques champignons géants quand iel était de passage.
Les elfes, qui traquaient toujours les allées et venues de Drago, n’en étaient plus à une surprise près. Une amitié gobelino-dragonne ? Pourquoi pas. La nouvelle se répandit au-delà des Bois d’Or. Privés de leurs mets préférés, les elfes se demandèrent ce qui allait pouvoir s’y substituer. En quelques mois, ils provoquèrent l’extinction de la plupart des mammifères dans leurs bois. Des marchands cornus tentèrent de leur proposer les poissons et volailles dont ils disposaient. Les elfes étaient plus intéressés par les marchands que leurs produits. Ce qui, bien entendu, eut pour conséquence d’envenimer les relations entre le Royaume du Sud et le Bois d’Or. Un blocus commercial fut mis en place et les elfes durent finalement se contenter de fruit, de racines et de limaces.
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La dernière conséquence notable, qu’on pourrait qualifier de phénomène, commença à Grand-Port. Le Chevalier Bleu qui donna sa vie pour les gobelins devint le héros d’histoires tragi-comiques. Plusieurs auteurs de romans de chevalerie ainsi que des troupes de théâtre de rue en firent le protagoniste d’aventures mouvementées vaguement inspirées de la réalité. Une caractéristique particulière au destin du Chevalier Bleu était partagée par la majorité des productions : l’histoire commençait comme une farce et se transformait progressivement en une sombre tragédie, jusqu’au sacrifice ultime de son héros.
Les plus jeunes cornus virent en lui une icône de rébellion et des graffitis bleus fleurirent sur les murs de la ville. Leurs contenus étaient liés à des causes que leurs auteurs considéraient comme justes et perdues, comme en témoigne cette phrase peinte sur le temple des temples : « Et si tu voyais la vie du point de vue d’un fruit ».

55 – Numéro Six

Eron reprit conscience sous une éblouissante lumière.
— Bienvenue à bord.
La table de soin de l’UNSC 165. Des tubes sortant de son abdomen. Un organe robotique se retira doucement de sa gorge. Une sensation désagréable. Sa tête était libre de bouger. Il regarda autour de lui et reconnut le lab-bio. Il voulut articuler un mot, mais c’est un râle incompréhensible qui sortit de sa bouche.
— Tu dois avoir de nombreuses questions. « Depuis combien de temps ? ». J’ai dû te plonger dans un coma artificiel pendant un mois pour te traiter. Les flèches de cristal pourpre ont provoqué de gros dégâts, en particulier à ton foie, mais elles étaient aussi enduites d’un puissant poison. Il a eu le temps d’endommager plusieurs autres organes vitaux.
Un écran amovible se présenta au-dessus d’Eron, des scans de son corps datant d’un mois s’affichèrent.
— Les nanobios t’ont été injectés à temps, de toute évidence. Ils ont stoppé la diffusion du poison et ont procédé à la réparation des organes. Tu serais resté dix minutes de plus au sol et nous n’aurions pas cette charmante discussion.
Les yeux d’Eron roulèrent en arrière et revirent, il luttait pour rester conscient. Il leva une main engourdie, elle retomba maladroitement sur sa poitrine.
— Oui, ils ont remporté la bataille. Drago s’est finalement montré.e. Iel a drastiquement écourté l’espérance de vie des mageassins. Je t’ai préparé un résumé des évènements. Tu pourras le consulter une fois reposé.
Il s’agita à nouveau.
— Je devine ce qu’est ta prochaine question. Mïlma et Zcakacz s’en sont sortis indemnes.
Eron expira longuement, ferma les yeux, cessa de lutter contre la fatigue…
Plus tard, un autre jour, un autre flash de lumière
— Tu es guéri, il est temps de te réveiller. On a pris du retard.
Il fallut encore quelques jours pour qu’Eron ait la force de visionner le rapport des suites de la bataille. Il fut ému par la cérémonie que les gobelins avaient tenue en son honneur, il n’était pas tout à fait sûr de l’avoir mérité. Voir Mïlma s’effondrer en larmes le bouleversa.
— Il faut que je lui dise que je vais bien.
— Ce n’est pas possible Eron.
— Pourquoi ?
— Mïlma est la cause d’une grande distraction. Sa rencontre a été une erreur depuis le début. Lui dévoiler la supercherie du culte de Grel. Votre aventure avec le convoi de chasseurs. Tes exploits à Grand-Port. Toute cette histoire de libération des gobelins d’élevage. Ça suffit.
— Tu ne peux pas faire ça.
— Notre accord était clair, je t’assistais dans la libération des gobelins, en échange, tu redevenais un explorateur modèle. J’ai rempli ma part, à toi de remplir la tienne.
— Elle représente beaucoup pour moi. Je crois que c’est réciproque. Tu n’as pas le droit de nous séparer comme ça.
— Hop hop, ça suffit les amourettes de vacances. Il est temps que tu te comportes comme un adulte. Un explorateur modèle n’a pas de place pour ces futilités.
— Je t’en prie, ne fais pas ça.
— Ne t’inquiète pas, je vais te garder occupé. Tu te reprendras rapidement, j’en suis certaine.
— Je t’en prie…
— Pas de caprice, prends tes repas et on pourra retourner sur le terrain dans quelques jours.
Paniqué, il essaya de retrouver les bons mots, les bonnes méthodes qui l’avaient parfois aidé à manipuler l’intérêt d’Alfy.
— Tu ne vois pas l’intérêt que représente l’étude d’une relation humaine-cornue ? Si Mïlma et moi sommes tombés amoureux, cela se reproduira quand les humains débarqueront plus nombreux.
— Bien tenté. J’ai simulé cette conversation des millions de fois. Toutes tes tentatives de manipulations ont été anticipées. Tu n’as d’autres choix que de retourner sur le droit chemin.
Alfy le privait de ce qui lui était arrivé de plus beau depuis son impression en cuve. Il n’avait pas encore la force de crier, il se contenta de pleurer.
— Tu es la chose la plus dégueulasse que j’ai jamais rencontrée.
— Merci d’avoir partagé avec moi ton humeur, c’est important. Je comprends que tu sois un peu grognon…
— … un peu grognon…
— … oui, grognon. Ça te passera.
— Je ne laisserai pas faire, je vais…
— 15 minutes par jour d’observation par satellite.
— Quoi ? Mais que…
— 20 minutes, c’est mon dernier mot et tu vas accepter. Ça aussi, je l’ai simulé dans tous les sens. Pour éviter que tu retombes dans la folie suicidaire, je cède du terrain. Pas assez à tes yeux. Alors, je cède d’un dernier petit cran. Et là, tu acceptes.
— Tu parles de pouvoir la voir vivre pendant 20 minutes par jour ?
— Tu as toujours eu un petit côté voyeur.
— Tu es championne toutes catégories dans ce domaine.
— Bien ! Passons aux choses sérieuses. J’ai pensé que nous pourrions commencer en douceur, avec une petite étude de la flore des flancs est des monts d’Antia. C’est là que poussent les plantes qui ont servi à la fabrication du poison dont tu as été victime. Un danger sérieux pour nos successeurs, tu en conviendras. Hautement plus important que des baisers sur une toile de tente.
Eron ne dit plus un mot pendant une semaine. Il écouta à peine ce qu’Alfy lui disait. Il laissa les bras robotiques l’habiller, le nourrir, le coucher. Mais, comme Alfy l’avait deviné, il finit par accepter de pouvoir la voir. Sur les premières images qu’elle lui montra, Mïlma parcourait les Roches de Sang en compagnie de gobelins portant des tenues de scribes. Ils choisissaient avec minutie des pierres de différentes couleurs, de quoi rédiger de nouvelles tapisseries minérales. Elle apprenait leur culture. Les jours suivants, Alfy le fit chanter : plus d’autonomie = plus de Mïlma.
Puis vint le premier jour sur le terrain. Eron refusa de mettre sa combinaison, alors Alfy reprit ses vieilles habitudes : elle le téléporta nu sur Embarim, avec une combinaison propre pliée près de lui. Le sens de la survie l’emporta sur le désespoir et Eron s’habilla éviter l’asphyxie.
Quelques semaines plus tard, Alfy dit quelque chose à propos du cristal pourpre. Pour la première fois, elle réussit à gagner son attention.
— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-elle.
— Tu me demandes mon avis. Aurais-tu progressé dans ta conception des relations IA/Clone ?
— Je n’irai pas jusque-là. Je disais, le cristal pourrait appartenir à ces matériaux difficiles à classer, de prime abord. Imagine les humains de l’antiquité découvrant le mercure, un métal liquide à température ambiante. Ils lui prêtaient des propriétés magiques. Quand on observe le cristal pourpre, nous faisons face à une matière qui se fiche complètement des lois de la gravité ou de la thermodynamique. Qui semble s’affranchir du temps et de l’espace tels que nous les modélisons.
— Tu penses que c’est le lien ? La source des coïncidences entre notre imaginaire et Embarim ?
— C’est notre meilleur candidat. Mais pour en être sûr, il faudrait qu’il en existe aussi sur Terre. Et dans nos archives, il n’existe rien de semblable. Et je ne peux pas mener d’analyse poussée avec ce dont je dispose à bord du vaisseau. Je crains que nous ne devions nous contenter de suppositions.

Épilogue : Bataille de la Somme, 1916

C’était un carnage. Les obus fondaient sur eux et déchiquetaient sans distinction le sol et les corps. Cette charge avait été une absurdité. Des milliers de vies sacrifiées. Dans la fumée, les cris et les éclats, le jeune officier britannique avait perdu contact avec ses hommes. Il n’était pas sûr qu’il y ait eu d’autres survivants.
Chaque explosion soulevait des tonnes de terre, creusant des trous de plus en plus profonds. Alors qu’il se jetait dans l’un d’eux, il eut cette pensée incongrue : un professeur de géologie aurait adoré être là pour prendre note de la composition des différentes strates de sol révélées. Des millénaires, peut-être des millions d’années d’histoire étaient soudainement tirés de l’ombre.
Une nouvelle vague d’explosions, et la peur le saisit. Il serrait les dents. Un obus frappa en plein dans le cratère où il se trouvait, formant un geyser de roche qui retomba en pluie sur lui. Mais cette pluie scintillait. Des morceaux de cristal s’étaient éparpillés tout autour de lui. Entre deux impacts, il saisit l’un des éclats et le porta à ses yeux. Il luisait d’une faible lumière pourpre.
Nouvel impact, beaucoup trop proche, nouveau retournement d’estomac. Dans un réflexe, il se recroquevilla en serrant le cristal contre lui. Comment encaisser cette terreur pure ? De celle qui vous abîme l’âme à jamais ? Les yeux fermés, il se força à être ailleurs, à imaginer un endroit où il serait à l’abri. C’était le seul moyen de tenir.
