Épisodes 28 et 29

28 – L’érudite de métal

La situation sur la route dégénérait. Des voyageurs et marchands fuyaient dans toutes directions. Les gobelins étaient de plus en plus nombreux hors de leurs cages. La plupart se contentaient de fuir, mais d’autres combattaient. Cette image était nouvelle pour Mïlma, elle était aussi incongrue qu’un troupeau de viandues en route pour l’abattoir qui attaqueraient les éleveurs de manière organisée.

Deux chasseurs s’intéressèrent à E-ron. Ils avaient dû le voir jeter un des leurs en pâture aux gobelins et devaient vouloir le lui faire payer. Des carreaux d’arbalète partirent dans sa direction. Mïlma bloqua sa respiration… les projectiles rebondirent ou se brisèrent autour de lui… expiration. Son armure invisible.

Mïlma n’avait jamais commis d’acte de violence et ni n’avait contrevenu à la loi du Royaume. Du moins, si on mettait de côté cette histoire de fête qui avait dégénéré et où, en état d’ivresse avancée, elle s’en était prise à la milice. En tout cas, elle n’avait rien commis d’aussi grave qu’Eron en ce moment. 

Un jeune gobelin terrorisé passa près d’elle en courant. Une javeline le percuta, lui traversa la jambe et se planta dans le sol. Un chasseur le rattrapa, prit la javeline sur son épaule en y laissant pendre sa proie affolée. 

Est-ce qu’elle sauverait une viandue ? Sans doute que non, mais ils pouvaient se passer de cruauté ?

— Hey ! Vous n’avez pas à le traiter comme ça !

Le chasseur l’ignora.

Partout autour d’elle, des vagues de haine, de peur, de douleur. Un hurlement proche la fit sursauter. Un autre chasseur venait de capturer un fugitif à quelques mètres d’elle. D’un geste sec, expert, il brisa la jambe du gobelin, une tactique pour immobiliser une proie pour s’occuper d’elle plus tard.

Est-ce ce qu’elle ressent ce qu’E-ron ressent ? Une répulsion viscérale pour la violence contre des êtres plus faibles ? Le choix qu’elle avait à faire maintenant tranchait avec tous ceux, bien plus triviaux, qui l’avaient amenée à être là, au milieu de ce chaos. Sa prochaine action ou son inaction allaient changer radicalement le cours de sa vie.

Le chasseur-briseur de jambe leva le regard, mais trop tard. Un bâton métallique lui percuta le visage à pleine vitesse. Son nez se brisa, il fut projeté en arrière et le sang jaillit de sa bouche. Dans sa petite cage, GroZ exulta en voyant le chasseur tomber. Sans attendre, Mïlma se pencha sur le gobelin et déclencha tout ce qu’elle pouvait de Charisme Sacré pour le calmer.

— Tu vas avoir mal, mais juste un instant.

Il ne la comprenait pas, elle le savait, mais elle prenait un ton rassurant en espérant qu’il le perçoive.

— Un peu mal, après tu pourras remarcher, OK ?

Bien qu’apeuré, le gobelin se laissa faire. C’était la première fois qu’elle appliquait des méthodes de soins sur autre chose qu’un cornu. Les cours du vieux maître-soigneur du Temple des Temples lui revinrent comme si c’était hier. Sans effort, elle remit les deux morceaux d’os en place, arrachant au gobelin un cri mêlant douleur et surprise. Elle enroula un tissu autour de sa jambe et dit les mots pour qu’il se rigidifie. Cela empêcherait l’os de se désolidariser à nouveau. Il n’irait pas vite, il aurait mal, mais il avait une chance de fuir.

Quand elle se releva, malgré le maelström de chaos et de souffrance qui l’entourait, elle souriait. 

//

Eron n’en revint pas : Mïlma s’extirpa de la route en ébullition et grimpa sur un chariot dont la cage était encore remplie de gobelins. Elle coinça son bâton de métal et fit levier sur le verrou. Quand il céda, un flot rouge se déversa dans la cohue.

— Tout ça, c’est de ta faute Eron. Tu es responsable de ce qu’elle fait et de ce qui risque de lui arriver.

Près de lui, les deux chasseurs, lassés par l’inefficacité de leurs arbalètes, s’approchèrent, lances en avant.

— À force de manipuler le pauvre clone que je suis, tu penses que toute relation entre personnes est de cet ordre. Tu crois que toutes nos décisions sont forcément prises… 

Il monta l’intensité de son champ de force pour faire fondre une pointe de lance qui tentait de l’embrocher.  

— … sont forcément prises sous l’influence d’un autre. Tu n’as rien compris. Elle a fait son choix ! Ce que tu vois, c’est la vraie « elle ». Pas une marionnette.

— …

— Tu réfléchis ? Tu avais oublié comment faire ? Bien !

Mïlma était aux prises avec un chasseur, elle le menaçait de la pointe de son bâton. Le chasseur, sûr de lui, comptait la maîtriser en n’utilisant que ses mains.

— Voyons voir, Alfy. J’imagine que, là, tu serais d’accord pour que j’aille la secourir. Après tout, dans ta manière de voir les choses, je suis celui qui l’a mise dans cette situation, non ? Il faudrait que je la sauve. Et aussi que je remette les gobelins dans leur cage. 

— Cette idée m’a effleurée.

Mïlma assena deux frappes violentes sur les genoux de son assaillant qui s’écroula. 

— Je vais m’asseoir ici et profiter du spectacle. Enregistre bien la satisfaction qui émane de mon cerveau. Pas de crise émotionnelle, pas de coup de sang… Juste le plaisir profond de voir les conséquences de mes choix.

Près de lui, le plus téméraire des deux cornus sortit sa dague et la plongea dans le cou d’Eron. Enfin, tenta de la plonger. Au contact du bouclier à pleine puissance, sa lame se liquéfia et sa main brûla jusqu’à l’os.

— Son choix, ses conséquences, fit Eron. 

Il baissa le son extérieur pour ne pas avoir à supporter les hurlements du chasseur.

Après avoir ouvert une nouvelle cage, Mïlma fit face à un nouvel adversaire. Il lui cria « arrête ça ou je casse tous les doigts de tes deux mains » (une menace courante dans le langage commun). En guise de réponse, elle sauta par-dessus de lui, se réceptionna, fit un roulé-boulé et courut jusqu’au chariot suivant. 

Pour les gobelins, la situation se mitigeait. La grande majorité des libérés étaient en train de se battre ou de fuir entre les arbres. Passé la surprise, les chasseurs s’organisèrent de manière plus efficace. Ils n’étaient pas assez nombreux pour courir après tout le monde. Plutôt que de poursuivre les fuyards, ils se concentrèrent autour des chariots dont les cages étaient encore fermées. Mieux armés, mieux protégés, ils empêchaient efficacement les gobelins libres de venir les ouvrir. 

Un cornu se démarquait. Il portait un casque noir surmonté de grandes cornes ramifiées. Sa cape était un patchwork de petits morceaux de fourrure. D’un geste net de son épée, il trancha en deux un gobelin qui rampait. Il pointa Mïlma de son arme.

— Ça va devenir compliqué pour ta petite amie, dit Alfy.

Non loin, les rapaces de la milice volante s’étaient posés, les sergents jetèrent pied à terre et convergèrent vers l’érudite. Ils la prenaient pour la responsable de l’évasion. Eron se leva et courut dans sa direction. 

— Tu veux affronter les conséquences de tes choix de clone humaniste ? Eh bien, commence par ça. Je suis certaine que nous allons apprendre des choses intéressantes sur le système judiciaire du Royaume du Sud. 

Il bouscula le cercle de cornus qui s’était formé autour de Mïlma et bondit sur le chariot où elle se trouvait. Elle était en sueur et à bout de souffle. Entre les mèches de cheveux tombant sur son visage, il vit son sourire mauvais. Elle prenait plaisir à frapper le chasseur. Son bâton tournoya pour en tenir à distance. Eron se plaça pour empêcher qu’elle ne se fasse prendre à revers. Puis ce fut un ballet de coups, d’armes réduites en cendre et de hurlements.

//

Zcakacz fermait la marche des derniers gobelins à s’enfoncer dans les bois. Les chasseurs et la milice leur interdisaient désormais l’accès aux cages restantes, il était temps de fuir. Il estima que plus de la moitié des prisonniers avaient été délivrés. Il s’était assuré qu’ils partent dans plusieurs directions, cela rendrait leur recapture difficile. Ils ne s’en tireraient pas tous, mais c’était le mieux qu’il puisse faire.

Avant de disparaître, il jeta un dernier regard derrière lui. Debout, surmontant un groupe grandissant de cornus, il y avait deux personnes. D’un côté, une érudite cornue faisant des moulinets avec un bâton scintillant. Elle frappait les crânes et les mains des chasseurs ou des miliciens qui tentaient de la saisir. Il l’avait vue plus tôt en train de briser des serrures de cages. Dos à elle se tenait Eron — l’étranger bleu, celui qu’il avait mené dans sa grotte et qu’il avait présenté à sa reine. C’était lui qui avait redonné foi aux prisonniers.

Les chasseurs et miliciens étaient maintenant trop nombreux pour que l’érudite puisse les retenir. Ils la firent tomber du chariot et la plaquèrent au sol. L’étranger bleu sauta près d’elle et se rendit.

Zcakacz enchaîna une série de petits mouvements de la main, ils symbolisaient un soleil enfermé dans un cercle, la chaleur à l’intérieur. C’est un signe que l’on fait rarement dans une vie de gobelin. Il disait que lui, chef de cohorte de la tribu des Sourcils Froncés, avait une dette envers ces deux personnes. Il ferait savoir à son peuple ce qui s’était passé aujourd’hui. Les scribes écriraient ce jour dans leurs archives minérales. 

29 – Grande Rue de l’Ouest

C’était la première fois qu’Eron voyageait dans un véhicule cornu, en l’occurrence une charrette de la milice, et plus précisément dans une cage pour prisonniers. Le trajet vers Grand-Port était inconfortable au possible, Mïlma et lui étaient ballottés à chaque fois que les roues de bois rencontraient un trou ou un pavé désolidarisé de la route. Alfy aurait pu leur envoyer des tapis de couchages, comme ceux qui permettaient de s’isoler du sol en cas de sommeil à la belle étoile. Elle n’en avait rien fait. Elle le punissait pour son écart de conduite. À vrai dire, il s’en moquait.

Le paysage changea, la forêt clairsemée fit place à une vaste plaine où les champs luisaient sous le soleil. Les seuls reliefs étaient les villages visibles de loin en loin. 

Secouée par les cahots, Mïlma le fixa, le regard en coin. Un sourire discret pointait sur ses lèvres.

— Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas autant amusée.

Il gloussa, c’était la première fois qu’un habitant d’Embarim arrivait à le faire rire. Pour sa part, bien qu’il en retirât une profonde satisfaction, il n’arrivait pas à classer l’évasion des gobelins dans la catégorie amusement.

— C’est le fait d’avoir cassé quelques nez qui te rend si joyeuse ?

— Il n’y a pas un nez que je regrette d’avoir brisé !

Lui avait blessé des chasseurs et provoqué indirectement la mort d’un d’entre eux, il en éprouvait une fierté coupable. Ce qu’il ne regrettait pas du tout, c’était d’avoir su résister à Alfy ; il avait réussi à imposer son point de vue, même s’il en payait le prix maintenant. Il savait avoir franchi un seuil critique dans sa courte existence et espérait vivre assez longtemps pour en voir les fruits.  

La confrontation avec le système judiciaire cornu ne lui faisait pas peur. En réalité, il souhaitait être amené devant une cour de justice pour y débattre du sort des gobelins. Il ne savait pas s’il y aurait une audience, ou à quel point les débats étaient relayés, il espérait se servir de ce procès pour faire un maximum de publicité contre leur chasse.

À l’approche de la ville, la qualité de la route s’améliora. Le son des roues sur les pavés réguliers les berçait. De temps à autre, des étals invitaient les voyageurs à goûter des plats, à boire un alcool local, ou faisaient la promotion d’auberges à l’extérieur des remparts « bien moins chères et toute aussi sûres que celles de la ville ». 

D’après leurs observations satellites, la population de la capitale était estimée à deux cent mille habitants, la taille d’une grande ville de la fin de l’époque médiévale. S’il y avait des bâtisses au-delà des murs, elles paraissaient ridicules comparées au mur d’enceinte. Il surplombait la plaine de vingt-cinq mètres et de nombreuses tours hexagonales montaient à plus de quarante mètres. Dans le ciel au-dessus de la ville, une activité frénétique signalait déjà la vitalité de ses rues : des animaux volants de toutes sortes portaient leurs cavaliers et leurs chargements à grande vitesse, s’évitant parfois de justesse.

Chaque chariot était arrêté aux portes de la ville et leurs propriétaires devaient payer une taxe pour entrer. Les animaux d’élevage rejoignaient les grands marchés au pied du mur d’enceinte. D’inquiétantes bâtisses jouxtaient leurs enclos, des abattoirs, devinait-il. Eron n’arriva pas à voir si des chargements de gobelins s’y trouvaient. 

Leur charrette passa la muraille par une haute porte formée d’une double arche à huit mètres du sol, elle aurait pu laisser passer Drago. Une fois intra-muros, les bruits de la ville l’assaillirent. Les rues n’étaient que bousculade : les conducteurs de charrettes insultaient copieusement tout ce qui se mettait en travers de leurs chemins ; les passants pressés s’insinuaient dans les moindres espaces libres ; les marchands ambulants ou derrière leurs étals criaient pour se faire entendre au-dessus du brouhaha. Dans la marée de piétons qui glissait sur les côtés de leur cage, des regards s’arrêtaient parfois sur Eron, on le pointait du doigt, on échangeait des commentaires. Les plus vindicatifs leur lançaient des insultes ou des légumes à la fraîcheur douteuse. 

La ville formait une cuvette en pente douce vers le port. Les bâtisses avaient jusqu’à quatre étages, depuis la rue qu’ils empruntaient, ils surplombaient la plupart d’entre elles. Des toits pointaient une forêt de pignons et de petites tours. Certains bâtiments officiels dépassaient les autres et comportaient des aires d’atterrissage où se croisaient les cavaliers aux montures volantes. La plupart des constructions étaient faites de pierres dorées qui reflétaient les rayons du soleil. Même les rues les plus étroites se voyaient éclairées par cette chaude lumière réverbérée. 

Une enseigne attira l’attention d’Eron, un gobelin jovial stylisé. Le restaurant Aux Joyeux Gobs voyait une longue file de clients patienter pour des brochettes de viande panée. Ce n’était pas le seul établissement portant ce nom, il en vit un autre à quelques rues d’écart, il s’agissait d’une chaîne. Le gobelin se consommait en masse. Comment lutter contre une pratique si profondément ancrée chez les cornus ?

— Je peux faire la guide si tu le veux. À moins que tu ne connaisses déjà la ville.

— Je crois que nous sommes dans la Grande Rue de la Porte Ouest.

— Tu dois donc être familier du pragmatisme cornu en matière de nommage. Là, à gauche, tu peux voir la rue du Puits Pointu, où se trouve… un puits pointu. Là, un peu plus bas, la Rue des Trois Tavernes…

— … où je trouverai trois tavernes ?

— Quatre ! Mais il n’y en avait trois quand ils l’ont nommée. Eh oui, il y a grand débat sur le fait de la renommer ou non. Sans surprise, voici la Grande Avenue du Bas et, quelques crans plus hauts, la Grande Avenue du Haut. 

— La Place du Château ? pointa-t-il du doigt.

— La Place du Château. Attention, plus dur : la petite rue là c’est la rue de la Gargouille de Del. Le problème c’est qu’il y a une autre rue avec une gargouille de Del. Ils l’ont appelée ?

— L’Autre Rue de la Gargouille de Del ?

— Gagné. Il y a sept autres rues avec des gargouilles de Del dans toute la ville. Je t’épargne la liste des noms.

Un dessin sur une pancarte de bois attira le regard d’Eron. Un cornu en haillons la brandissait au-dessus de lui et haranguait la foule. 

— L’œil du mal est là ! 

Le dessin avait la forme en parapluie typique des vaisseaux de classe Star Chaser. 

— L’œil du mal ! Et avec lui la fin : de temps ! Il vous voit, il vous juge et il vous brûlera vif ! Les tourments des abysses infinis, pour l’éternité ! L’œil du mal vous voit !

— Il y va un peu fort, dit l’IA sur un ton de reproche concerné.

C’est la première fois qu’Eron l’entendait depuis leur capture.

— Détrompe-toi Alfy. Sans même t’avoir rencontré, il a deviné ta nature profonde. Corrompue, défaillante, néfaste. Tu n’es que celle qui précède. L’apocalypse suivra. Les colons, les régiments de spatiaux, le grignotement de leur terre, la spoliation de leurs ressources vitales, leur soumission par les armes. Tu es le jugement dernier, Alfy. Tu tries déjà ceux avec lesquels nous négocierons, ceux que nous duperons et ceux que nous écraserons.

Alfy se tut jusqu’à ce qu’il arrive devant l’hôtel de la milice.

Une inquiétude traversa fugacement le regard de Mïlma. Elle l’avait prévenu qu’ils allaient subir un interrogatoire, si les réponses ne correspondaient pas à ce que les miliciens attendaient, cela pouvait devenir inconfortable. 

— Si tu veux, tu peux dire que je t’ai influencée, que tu n’avais pas le choix. 

— Mais non ! s’offusqua-t-elle modérément. Tu ne vas pas m’enlever le crédit de cette vraie grande décision. J’assume complètement les nez cassés. Et aussi d’avoir aidé des gobelins à échapper à leurs geôliers. Je ne sais pas à quoi ils vont nous condamner, E-ron, mais je ne regrette rien.

Elle le regarda droit dans la visière, un sourire franc sur le visage. Un picotement le parcourut des pieds jusqu’au haut du crâne. On ne l’avait jamais fixé de cette manière, une manière qu’il n’était pas sûr de pouvoir définir. Est-ce qu’il lui plaisait ? Malgré toutes ses investigations nocturnes dans la bibliothèque de bord, tous les systèmes qu’il avait imaginés pour mesurer l’attraction possible qu’ils pourraient éprouver l’un pour l’autre, rien ne l’aidait quand il plongeait dans ses yeux.