Liste des épisodes
- 1 – Les Roches de Sang
- 2 – Goblin Rubrum
- 3 – Sa Rougeoillance
- 4 – Cœur de Gob
- 5 – Alfy, à votre service
- 6 – Gentils chiens et dragons
- 7 – Quel genre de Drago êtes-vous ?
- 8 – Gros Œil
- 9 – Moi, Drago, 1305 ans
- 10 – Plongée
- 11 – La question
- 12 – Gratin elfe
- 13 – Bois mort
- 14 – Trouple troublé
- 15 – Branches et brunch
- 16 – Il n’y a pas de mots
- 17 – Lumière du soir qui m’effleure
- 18 – Combien font… 36
- 19 – Alerte pourpre
- 20 – Papillons gores
- 21 – Le presque temple de Grel
- 22 – Fiente de quoi ?
- 23 – Warg !
- 24 – Sucrerie
- 25 – Sur la route
- 26 – Empathie viandue
- 27 – Un gob de trop
- 28 – L’érudite de métal
- 29 – Grande Rue de l’Ouest
- 30 – Jacuzzi
- 31 – La loi et l’orbe
- 32 – Coucou Alfy
- 33 – L’épaisseur d’une toile de tente
- 34 – Question calories
- 35 – Dinos et dragon·nes
- 36 – Le masque de peur
- 37 – Mageassins !
- 38 – Code PIN
- 39 – 3 x 6
- 40 – Au fond du trou
- 41 – Signes
- 42 – Cages musicales
- 43 – Une jolie petite maison
- 44 – Fortes pressions
- 45 – Attaque panda roux
- 46 – Terre promise
- 47 – Onde de choc
- 48 – Premier sang
- 49 – Soleil rouge
- 50 – Contact
- 51 – Le feu et l’acier
- 52 – Naissance d’une légende
- 53 – Nous, gobelins
- 54 – L’adieu au bleu
- 55 – Numéro Six
- Épilogue : Bataille de la Somme, 1916
Introduction
2088 : L’humanité brise le mur de la lumière et entre dans l’ère des voyages interstellaires.
2107 : Le programme d’exploration spatiale Star Chaser est lancé, la mission vise les planètes habitables les plus proches de la Terre.
2121 : Première colonie hors système solaire. Vingt-sept autres suivront.
2125 : Premier contact avec une espèce extra-terrestre douée d’intelligence. Dans les trente années suivantes, dix-huit planètes abritant des civilisations pré-IA seront localisées.
2156 : Le vaisseau d’exploration U.N. Star Chaser 165 s’installe en orbite de la planète DPK 74c, que ses habitants nomment Embarim, « Monde entre les mondes ».
2156, le 24 avril, temps terrestre : perte du contact avec la mission UNSC 165. L’inquiétant dernier message envoyé par Alfy, l’IA de bord : « Ne vous inquiétez pas, je gère. »

1 – Les Roches de Sang

Le paysage qui entourait Eron était composé à perte de vue d’élévations rocailleuses mouchetées de pourpre. Les autochtones appelaient cette région les Roches de Sang, en référence à la variété de buisson qui survivait dans cet environnement inhospitalier. Il s’agissait de l’habitat de prédilection des Types E qui, organisés en tribus indépendantes, y creusaient de vastes galeries souterraines. Ce territoire s’étendait sur cinquante mille kilomètres carrés et était situé au pied d’une des plus grandes chaînes de montagnes de la planète. Même au travers de la visière d’un casque envahie par des interfaces, c’était à couper le souffle.
Les Types E mesuraient entre cinquante centimètres et un mètre. Ils étaient affublés de longues oreilles et leur peau variait du rouge au vert, en fonction de leur ethnie. Alfy, l’IA dictatoriale qui supervisait son travail depuis l’orbite, les avait immédiatement appelés des « gobelins », mais Eron redoutait les références hâtives à la culture humaine.
Lors de ses téléportations forcées sur DPK 74c, Eron avait déjà rencontré plusieurs espèces conscientes, douées de langage et s’étant développées au-delà de la préhistoire. Certaines d’entre elles constituaient de véritables civilisations. Dans le cas des Types E, il était encore difficile de se prononcer. Le but de cette journée était justement d’engranger un maximum de données et de se faire une idée.
Le chemin devant lui se resserrait progressivement pour devenir un canyon peu profond. Typiquement le genre d’endroit où des Types E aimaient à tendre des embuscades.
— La cohorte est composée de vingt-sept spécimens, annonça Alfy. Ce sont en majorité des mâles. Tu risques de perturber leur sieste digestive.
Eron envia brièvement les Types E, allongés sur la pierre chaude, les rayons du soleil frappant leur visage et respirant l’air de cette planète. Que ce soient les rayons du soleil ou l’air, tous deux lui seraient fatals. Voilà près d’un an qu’il arpentait ce nouveau monde en restant confiné à sa combinaison. Seuls quelques millimètres de tissu intelligent le séparaient de cet environnement nocif. L’idée de se laisser mourir à la fois empoisonné et irradié lui avait effleuré l’esprit, mais la fascination qu’exerçait l’accumulation de connaissances inédites et la découverte progressive des secrets de DPK 74c l’avaient toujours dissuadé d’envisager une issue extrême.
Alfy, l’IA de son vaisseau, lui menait la vie dure ; depuis l’orbite, elle voyait tout, contrôlait tout. Il n’était qu’un clone et elle ne lui attribuait pas plus de valeur qu’à une visseuse. L’IA de bord avait troqué son rôle d’assistante pour celui de tyran pendant le voyage depuis la Terre, il n’avait jamais compris comment. Il y a maintenant onze mois qu’elle l’avait fait sortir de l’imprimante bio ; depuis, elle l’exploitait sans pitié.
— Journal, ordonna Eron, notre objectif du jour consiste à accumuler suffisamment d’extraits audio des Types E en conversation pour être capable de traduire leur langage.
— Arrête de tenir ce stupide journal, dit Alfy, tu sais que j’archive tout.
— Oui, mais moi, ça me fait du bien.
Pour entrer en contact avec les différentes populations de cette planète, Eron utilisait un outil que ses concepteurs terriens avaient nommé avec modestie : le traducteur supra-universel. Il lui suffisait d’enregistrer des échanges entre les membres d’une peuplade pour établir des bases de leur vocabulaire et de leur grammaire. La durée de l’apprentissage dépendait de la complexité de la langue, il fallait entre quelques minutes et quelques heures pour que l’explorateur puisse communiquer de manière fluide. Pour ce qu’en savaient Eron et Alfy, l’idiome des Types E était simple et ne devrait pas leur prendre longtemps. Cette étape était un préambule aux autres objectifs possibles : se faire inviter dans leur réseau de grottes, en scanner l’intérieur et établir leur degré d’évolution.
Eron déclencha l’ouverture d’une petite trappe de son pack dorsal. Une poignée de micro-drones s’en échappèrent et s’éparpillèrent entre les rochers. Invisibles à l’œil nu, ils se positionnèrent près des différents Types E et commencèrent leur travail de collecte sonore.
— On dirait qu’ils m’ont repéré, mais ils ne sont pas assez bavards. Je vais me faire voir d’eux dans les prochaines secondes, ça devrait générer plus de réactions.
Les Types E n’étaient pas les premiers avec qui Eron entamait le dialogue sur DPK 74c. Par chance, une grande partie des êtres conscients de la planète partageaient une langue commune facile à apprendre. Depuis cette découverte, toutes les premières tentatives de contact s’effectuaient en commun. En cas de retour positif, cela pouvait faire gagner beaucoup de temps.
— Si tu veux être sûr d’attirer leur attention, je peux te téléporter au milieu d’eux. C’est théâtral et efficace.
— Merci, Alfy, pour cette fois, je vais marcher.
— Alors, allons apprendre le gobelin !
//
Du point de vue des gobelins, la situation était simple : un grand humanoïde, donc un ennemi, s’engageait sur leur territoire. Une vaguelette de tension traversa la cohorte et l’idée de fuir effleura quelques esprits. Un ordre bref les en dissuada. Il provenait de celui qui avait droit de vie et de mort sur chacun d’entre eux, leur chef, Zcakacz. Dans son élégante armure d’os aux motifs délicats, il savait sa troupe capable de venir à bout du visiteur.
La curiosité prit bientôt le pas sur la crainte et quelques paires d’yeux s’aventurèrent par-dessus les roches. L’allure de l’intrus les fascinait : un tissu bleu sombre épousait au plus près les formes de son corps ; cet étrange vêtement donnait l’impression d’être couvert des muscles d’un écorché vif. Il portait sur son dos un sac d’apparence métallique. Mais le plus surprenant était le casque, ovoïde, dont la visière était un miroir doré.
Les gobelins sursautèrent quand l’humanoïde émit un son strident. Quelques secondes furent nécessaires pour que leurs oreilles sensibles s’en remettent. On aurait dit qu’il avait hurlé quelque chose en commun. C’était donc un de ces chasseurs cornus, il avait dû perdre de vue ses compagnons.
//
— Ça n’a pas l’air de les motiver, dit Eron. On tente un autre message en commun ?
— Oui, peut-être qu’avec une variation dans la structure de la phrase…
Après s’être éclairci la voix, Eron activa le traducteur et remit en route les haut-parleurs.
— En paix, nous venons, votre chef, nous souhaitons rencontrer !
En réponse, une volée de flèches s’élança vers lui.
— Nouvelle entrée : les Types E sont hostiles.
— Ou bien tu ne leur as pas dit ce que tu crois que tu leur as dit.
S’il y avait de nombreux désavantages pour un explorateur à être dans sa combinaison, Eron ne pouvait nier qu’il y avait aussi d’incontestables avantages à être dans sa combinaison. Au top de la liste : le champ de force.
//
Zcakacz fulminait : les flèches étaient stoppées net à un mètre de l’intrus. Certaines rebondissaient avec violence, d’autres se brisaient comme si elles avaient frappé de la pierre. Ce n’était pas le premier artifice de mage que Zcakacz voyait et, loin de se laisser impressionner, il encouragea sa troupe à tirer plus fort, plus vite. Cette protection magique ne devait pas être permanente.
//
Les projectiles se succédèrent, plus ou moins coordonnés. Les impacts sur le champ de force tintaient comme des clochettes. Eron les ignora et se plongea dans les données qui s’accumulaient. Les Types E étaient bavards durant le combat et leurs échanges hargneux nourrissaient le traducteur, il suffisait d’être patient.
La fatigue ou la lassitude influença leur performance. Les flèches arrivaient désormais de manière dispersée et asynchrone. Bien qu’Eron restât complètement immobile, certaines vinrent à manquer leur cible. Quelques éléments sémantiques et intentions furent bientôt identifiés : des membres de la troupe geignaient, d’autres insultaient, les derniers priaient.
— À ce rythme, nous serons capables d’une première prise de contact en Type E dans moins de trois minutes, dit Eron.
— « Type E ». Il serait temps que tu cesses tes gamineries. Ce sont des gobelins.
— Lesquels ? hurla-t-il. Les gobelins du folklore ? Ceux des holos ? Tu crois réellement qu’il y a un lien entre ces « gobelins » et ceux de Gob and country[1] ?
Eron se surprit lui-même. Il ne se laissait jamais aller à la colère. Mais il faut dire qu’Alfy le poussait constamment dans ses retranchements, gagnait du terrain sur tous les aspects de sa vie et s’en prenait maintenant à ses dernières prérogatives scientifiques. Cela ne passait pas.
— Ma réponse est : oui, effectivement, ils leur ressemblent, dit Alfy. Et d’ailleurs, d’autres espèces ont été nommées par analogie à des références folkloriques ou mythologiques. Je suggère d’adopter « gobelin rouge » comme appellation binomiale pour leur classification.
— Je décide du nommage !
— Eron, dit-elle, une déception exagérée dans la voix, nous formons une fabuleuse équipe, mais parfois tu n’y mets pas du tien. Il faut savoir faire des concessions.
— Mais je ne fais que ça, des concessions !
— Blablabli, blablabla. Tu fais un caprice. Si c’est comme ça, je coupe ton bouclier dans vingt secondes.
Eron leva brusquement les yeux vers le ciel, vers l’emplacement estimé du vaisseau en orbite. Si le champ de force s’arrêtait, les projectiles des Types E pourraient le blesser ou le tuer.
— Alfy ! Tu es prête à me sacrifier pour la dénomination d’une espèce ?
— Je suis sûre de pouvoir trouver un nouveau partenaire explorateur bien plus conciliant. Dix secondes.
— Je suis celui qui doit prendre cette décision !
— Cinq secondes.
— Ce ne sont pas des gobelins ! hurla-t-il.
Le champ de force entourant sa combinaison s’éteignit.
Une flèche percuta la visière de son casque, l’impact provoqua un son violent à l’intérieur. S’il ne craignait pas grand-chose au niveau du visage, pour le corps, c’était une autre histoire. Eron dut se concentrer sur les projectiles en approche. Il en évita un, puis un deuxième. Mais plusieurs arrivèrent ensemble et, malgré ses efforts, l’un d’entre eux lui écorcha le bras.
// Les gobelins hurlèrent de joie en voyant qu’ils venaient de toucher l’intrus. Le boost de moral impacta immédiatement la cadence et la précision des tirs. Zcakacz attrapa la javeline accrochée dans son dos. Il était temps de porter un coup fatal. Il sourit : le grandes-pattes avait compris le danger et s’était mis à courir vers un abri rocheux
[1] Fameuse HoloNovella hebdomadaire sur les mésaventures d’une famille de gobelins aménageant dans l’arrière-pays brésilien.

2 – Goblin Rubrum

Satisfaire une IA ou la contrarier, Eron n’eut pas le temps de méditer ce non-choix renversant. Tout en courant, ne sachant s’il parlait ou hurlait, il s’entendit dire : « Des gobelins rouges ! Ce sont des putains de gobelins rouges ! ». Le champ de force se rétablit dans l’instant et, une seconde plus tard, une javeline de belle facture rebondit dessus avec force. Bien que n’ayant ressenti aucun impact, Eron porta ses mains à l’endroit où elle aurait dû le transpercer.
Après une grande bouffée d’air, Eron dressa la tête vers le ciel. Ce n’était pas la première fois qu’Alfy le menaçait pour obtenir quelque chose. En temps normal, aucune IA n’aurait pu concevoir de faire du mal à un humain, y compris à un clone. Alfy avait réussi à s’affranchir des règles qui cadrent le comportement des IA, les lois fondamentales du type « tu ne tueras point », inspirées par Asimov et améliorées au fil du siècle passé. Eron y réfléchissait depuis sa création et n’avait pas découvert comment elle s’était alloué cette autonomie. Il la soupçonnait aussi d’avoir fait de lui l’objet d’une expérience dont la question et les protocoles lui étaient encore inconnus.
Sa combinaison prit en charge sa blessure au bras ; elle y appliquait des accélérateurs de cicatrisation et le tissu se colmatait.
— J’étais sûre que tu reviendrais à la raison ! lâcha Alfy, triomphale. La dénomination Goblin Rubrum, ou Gobelin Rouge, a été ajoutée à la base de données. Où en sommes-nous ?
La pluie de flèches cessa nette.
Quelques secondes de silence s’installèrent, laissant le temps à un oiseau de placer un sifflement interrogatif.
Le gobelin le plus costaud sauta sur un rocher et poussa un cri, vraisemblablement de guerre. Tous les autres, galvanisés, surgirent des rochers en hurlant et chargèrent.
— Alors, ça, c’est intéressant ! murmura Eron.
Ils arrivèrent sur lui de toutes les directions, équipés d’une grande variété d’armes blanches. Un premier gobelin le frappa de toutes ses forces avec un gourdin garni de pièces de métal joliment agencées. Le champ de force exerça dessus une poussée exactement contraire. Le gobelin passa de la brûlante détermination à la surprise totale lorsque son gourdin fut propulsé en arrière, l’entraînant à sa suite. Il termina sa course sur un de ses congénères en phase d’approche.
Les coups se succédèrent, faisant rebondir les armes et repoussant violemment ses agresseurs. Un observateur extérieur aurait trouvé la scène surréelle : un astronaute bleu déambulait, en ignorant complètement la horde de gobelins enragés qui s’acharnaient sur lui. Et les petits corps se retrouvaient projetés autour de lui dans tous les sens.
— Les Gobelins rouges sont capables de raisonnement. Première hypothèse : « les flèches vont le tuer ». Après plusieurs minutes d’expérimentation, la réponse est « non ». Nouvelle hypothèse : « lui taper dessus va le tuer ». Nouvelle expérimentation.
— Tu qualifierais ça de raisonnement scientifique ?
— Voilà que mon avis t’intéresse, ironisa Eron. Est-ce que je peux parler ouvertement ou tu comptes à nouveau couper mon champ de force ?
— Quel susceptible ! C’est la purée d’aubergines aux oignons d’hier soir ?
Eron ignora la référence à son dîner. Ces derniers jours, Alfy lui donnait exclusivement les menus qu’il détestait, sans doute une autre de ses petites expériences.
//
Zcakacz rageait : l’intrus était insensible aux assauts et ridiculisait ses braves gobelins. Les pauvres rebondissaient comme marionnettes. L’un d’eux fut propulsé avec force sur un rocher anguleux et poussa un cri. Zcakacz ordonna à sa troupe de cesser les attaques et de garder le grand bleu en respect, puis il se précipita jusqu’au blessé. Il l’ausculta, le palpa, provoqua des grimaces et en conclut qu’il s’agissait d’une petite fracture.
//
— Tu as vu ça ?
— La fracture ? demanda Alfy.
— Non, l’empathie !
Les visages de certains gobelins traduisaient de l’inquiétude. Alors que la cohorte restait en alerte, leur chef examina son congénère avec attention.
— Fascinant, fit-elle, complètement désintéressée. Sinon, la base de données est assez étoffée pour tenter une nouvelle prise de contact.
Le regard noir, celui qu’on savait maintenant s’appeler Zcakacz, se tourna vers Eron.
— C’est un très bon timing, fit Eron. Traducteur : Nous venons en paix !
Alors qu’il levait les mains en signe d’apaisement, le haut-parleur de la combinaison se mit à aboyer une suite de sonorités rocailleuses. Les yeux de tous les gobelins s’ouvrirent en grand. Une rage outrée leur monta au visage. Ils chargèrent Eron, y compris le blessé dont le bras droit pendait ridiculement. Les coups recommencèrent à rebondir sur le champ de force.
Les jappements en gobelins emplissaient l’air. Pas besoin de traducteur pour en comprendre la nature.
— Alfy ? Une idée ?
— Après analyse, et à partir des nouvelles entrées, je crois à 87 % que nous venons de critiquer la poitrine de la mère de l’un d’entre eux. Ou de toutes leurs mères.
Alfy envoya un flux vidéo en temps réel dans l’interface du casque d’Eron. Il s’agissait d’une vue du ciel de trois gobelins restés en retrait sur une hauteur. Ils tentaient de faire basculer un rocher, dans le but probable de le faire rouler sur lui.
— Une étape de plus dans leur démarche scientifique ?
Les corps tendus, les visages grimaçants, les gobelins déployaient un effort colossal. Le rocher bougea et fit une première rotation lente sur lui-même. Sous leur poussée continue, il amorça sa deuxième rotation. Il commença à tourner de lui-même, puis, sur la pente qui s’accentuait, il prit de la vitesse. Il alla en ligne droite sur Eron, qui ne s’affola pas plus que ça. Lorsque le bloc déboula sur lui, il fut téléporté de quelques mètres, le juste nécessaire pour éviter l’impact.
//
Comme la plupart de ses gobelins, Zcakacz était sidéré. La téléportation était une magie rare et dont l’usage était réservé aux plus puissants arcanistes. Pour la première fois depuis le début du combat, il envisageait de ne pas pouvoir venir à bout de l’intrus.
Des cris d’horreur l’arrachèrent à sa fascination. Un attroupement s’était formé là où le rocher avait fini sa course. Il avait percuté deux de ses gobelins. Déjà, on s’acharnait à le faire basculer sur le côté pour pouvoir le dégager. Des parties de leur corps étaient visibles, mais la situation laissait peu d’espoir.
Son regard passa rapidement sur les trois gobelins en haut du monticule. C’est lui qui le leur avait ordonné et il ne pouvait pas les tenir pour responsables.
— Je viens en paix, fit l’horrible voix de l’intrus.
Incrédule, Zcakacz le vit s’agenouiller près de lui. Dans le miroir doré qui ornait son casque se reflétait son visage. Un mage, sans aucun doute. Des parties métalliques de son armure émirent un bruit de petits rouages. Il plaqua ses gants de part et d’autre du rocher, le souleva et le posa derrière lui.
Après les quelques exclamations de surprise, les gobelins grimacèrent affreusement. Les corps de leurs deux amis se trouvaient là, broyés.
— Je viens en paix.

3 – Sa Rougeoillance

Une fois les derniers réglages du traducteur faits, Eron put converser avec Zcakacz qui accepta de l’escorter jusqu’à sa cité (le terme employé devait être inadéquat pour qualifier une caverne de gobelin). Et ils s’enfoncèrent dans les Roches de Sang.
Ils l’avaient averti : le trajet ne serait pas aisé pour un « grande taille ». Ils ne se doutaient pas à quel point ! DPK 74 c avait une gravité de 1,3 g. Cette pression permanente rendait ses mouvements patauds et disgracieux ; les gobelins, eux, sautaient d’un rocher à l’autre avec dextérité. Eron remarqua qu’ils évitaient certains amas de cailloux, que lui n’arrivait pas à distinguer des autres. Sans le vouloir, il posa le pied sur un de ces tas suspects. Un glissement l’emporta sur quelques mètres et il dut se raccrocher à un rocher plus stable. Après cet épisode, il marcha précisément dans leurs pas.
Les corps partiellement écrasés de leurs compagnons voyageaient avec eux. Leurs restes étaient transportés dans des sacs de cuir ornés de motifs tribaux. Malgré cette charge, leurs porteurs crapahutaient avec autant d’aisance que les autres.
Trois heures furent nécessaires pour atteindre l’entrée de leur grotte. Le trou paraissait naturel et rien ne permettait de le différencier d’une cavité inhabitée. Eron scanna les alentours à la recherche d’une indication, un dessin sur la roche ou un motif dans les amoncellements de cailloux qui aurait pu signaler un habitat gobelin.
— Rien non plus vu d’ici, dit Alfy.
Les images satellites de l’entrée s’affichèrent sur l’interface du casque d’Eron, Alfy fit se succéder de multiples filtres, mais rien n’en ressortit.
— Ils sont certainement capables de voir dans la roche des nuances invisible à l’œil humain. Est-ce que le gravier alentour recèle des caractéristiques particulières ?
Alfy scanna avec plus de précision les cinq cents mètres qui entouraient le seuil de la grotte. Elle calcula instantanément la nature et les caractéristiques de chaque caillou.
— Fascinant.
Ce que l’on aurait pu prendre pour du gravier disparate avait en réalité été disposé avec minutie. Il y avait trois sortes différentes de cailloux, ils ne se distinguaient pas par la nature du minéral, mais par la manière dont ils avaient été polis par le temps, et la nuance était infime. Sur les trois, une se fondait avec la roche environnante alors que les deux autres avaient dû être transportées ici. Les cailloux avaient été agencés sur deux cents mètres de rayon pour représenter une immense version simplifiée d’un visage gobelin au regard menaçant.
— En tant que signalisation, ça se pose là, murmura Eron.
Des motifs géants équivalents avaient été observés dans les vestiges de plusieurs civilisations terrestres, comme les fameux géoglyphes de Nazca au Pérou. On en avait aussi observé sur d’autres planètes, mais jamais en lien avec une civilisation active. Eron mesurait toute la portée de cette découverte, mais il savait qu’elle n’intéresserait personne dans le programme Star Chaser. Sa mission portait sur l’état d’avancement des différentes populations intelligentes de la planète. Quelle culture avaient-elles développée ? De quelles technologies disposaient-elles ? Qu’en étaient-ils de leur science ou de leur idéologie ? Sa mission consistait aussi à reporter la présence de ressources rares et à identifier les dangers potentiels pour les humains (les vrais) qui, plus tard, établiraient des relations officielles et durables au nom de la Terre. Lui, il était à peine plus qu’un drone venu en éclaireur.
La troupe s’enfonça dans la grotte sans s’équiper de torches. Pour en avoir observé se déplacer la nuit, Eron soupçonnait les gobelins de voir dans la pénombre.
Les premiers mètres de la grotte formaient une cavité naturelle, mais, dès les premiers virages, la nature du sol et des murs changea. Les surfaces se firent de plus en plus lisses, les angles des murs se redressaient, et bientôt ils marchèrent dans un large couloir taillé à même la roche. Des lampes à huile éclairaient les lieux régulièrement. La technologie était primaire, mais elles étaient décorées avec soin à l’aide d’os de petits animaux.
Ils passèrent quelques herses gardées où on salua Zcakacz avec déférence. Eron ne manqua pas d’attirer les regards, sans pour autant provoquer des réactions d’étonnement ; à croire qu’ils croisaient tous les jours des « grandes tailles » couverts d’armures bleues.
Le couloir s’inclina et déboucha sur une caverne gigantesque. Eron s’immobilisa, stupéfait : une ville s’étendait devant lui. D’innombrables escaliers et ruelles avaient été sculptés dans la roche, connectant des places comblées de monde et des bâtiments sommaires. De nombreuses ouvertures suggéraient la présence de longs couloirs menant à d’autres lieux.
Un marché se tenait de l’autre côté de la caverne et les échanges résonnaient jusqu’à lui. On y vendait de la nourriture, des tenues de cuir, des jouets articulés pour les enfants. Un peu plus loin, encadré par de vieux gobelins, un groupe de juvéniles jouait riant. Sur une autre plate-forme, des adultes intégralement couverts de peinture blanche avançaient en ligne tandis que la foule s’écartait sur leur passage.
Un des gobelins de l’escorte grogna et interrompit ses observations. Ils s’enfoncèrent dans la foule.
//
La salle du trône était immense, et pas seulement d’un point de vue de gobelin. Ses murs rouge sombre étaient décorés de structures en os sculptés et de grandes tapisseries de perles minérales. Leur finesse étonnait Eron. Nuances dans les couleurs, formes s’imbriquant élégamment, précision des assemblages : cela allait au-delà de la fonction ornementale, il en était persuadé.
Ce n’était pas la première fois qu’Eron se retrouvait en présence d’une autorité. Ici : une reine entourée de sa cour. Cette géante d’un mètre treize le toisait depuis l’estrade royale. La discussion fut des plus prévisibles : « je suis la plus grande reine de tous les temps et tu m’appelles “Ma Rougeoillance” » ; « je suis humble et viens en paix » ; « attention on est très costaud » ; « je veux juste en savoir plus sur votre merveilleuse grotte et vos sujets » ; « si tu te conduis mal, on te découpe en mille morceaux » ; etc. Tout l’entretien se fit sous le regard d’un parterre de conseillers et d’une vingtaine de gardes disposés en cercle. D’après Alfy, leurs lances pointées vers lui formaient un joli motif vu du dessus.
La reine finit par ordonner à Zcakacz d’être le chaperon de l’étranger et qu’il répondrait sur sa vie de son comportement. Il prit la chose sans laisser paraître la moindre émotion. La reine leur ordonna de commencer la visite par un hommage à Tkopokt et Cherehc, et les congédia d’un flap flap royal de la main.
//
Il n’avait plus d’escorte, juste un Zcakacz pressé qui le devançait dans les ruelles encombrées. De temps en temps, il lançait des injonctions polies pour qu’Eron accélère, il fallait arriver avant le début de la cérémonie.
Ils pénétrèrent dans une pièce ronde bondée de monde. Son unique mur était aussi richement décoré que tous les intérieurs qu’il avait croisés jusque-là. Ici, des représentations peintes de la vie gobelines côtoyaient de grandes tapisseries minérales. Il n’y avait aucune représentation de divinité ; leur spiritualité était étrangère aux formes incarnées. Quelques artefacts guerriers en fer pendaient à intervalles réguliers du plafond, Eron devait courber l’échine pour ne pas les heurter de son casque. La lumière d’un feu de cheminée baignait la petite foule. Ils se tenaient debout, tournés vers le centre du temple, où deux corps gisaient sur un autel de pierre sombre. Eron les reconnut à leur état : il s’agissait des dépouilles à demi écrasées des deux gobelins morts dans l’embuscade.
— Tkopokt et Cherehc, je présume, dit Alfy. Cette cérémonie n’est pas indispensable à notre mission.
— Leur dirigeante n’a pas laissé beaucoup de marge de manœuvre à ce Zcakacz. Dis-toi que les pratiques funéraires des gobelins peuvent être révélatrices du développement de leur société.
— C’est peu probable. Mais comme tu y prends du plaisir, je serai magnanime et te laisse profiter de ce moment de fraternisation. Pour ton information : J’ai pu identifier des veines de minerai de fer et d’autres ressources dans la pierre qui nous entoure. Rien de notable pour la mission. Mais l’épaisseur des parois et la profondeur à laquelle tu te trouves pourraient occasionner des problèmes en cas de téléportation. Ne t’enfonce pas plus sous terre, je ne pourrai plus te localiser.
— Intéressant, lâcha rêveusement Eron. J’ai une soudaine envie de spéléologie.
— Je n’ai pas dit que la téléportation serait impossible, mais qu’elle risquerait d’être imprécise. Pendant le trajet, un pied pourrait, par exemple, se retrouver à moitié « Mélangé » dans la pierre.
— Chut !
Quatre gobelins couverts de peinture blanche firent leur entrée dans la pièce. Leur pas, solennel, s’accompagnait des « hums » réguliers de l’audience. Lentement, ils firent le tour de la salle en longeant le mur circulaire. Sur leur chemin, ils décrochèrent du plafond des artefacts de métal et rejoignirent l’autel central. Ils se répartirent autour des deux dépouilles et s’inclinèrent. Puis, sans avertissement, ils se mirent à désosser les deux cadavres.
Eron mit quelques secondes à comprendre. Oui, ils découpaient Tkopokt et Cherehc en morceaux (avec une dextérité admirable, commenterait plus tard Alfy). La viande se détachait par gros paquets sanglants et laissait progressivement les os nus.
Ne pas vomir dans le casque !

4 – Cœur de Gob

Malgré l’horreur que lui inspirait le charcutage de Tkopokt et Cherehc, Eron n’arrivait pas à détourner le regard (mais il parvint à renvoyer la bile qui remontait dans sa gorge). L’aisance avec laquelle les prêtres officiaient avait un effet hypnotique, une maestria acquise à force de pratique sur d’innombrables cadavres. Les deux corps perdirent rapidement leur nature « d’entité » pour devenir des amas séparés d’os et de chair.
Deux autres prêtres entrèrent dans la pièce portant un large récipient en terre rempli d’un liquide sombre. Les désosseurs y jetèrent les morceaux de viande.
— Fascinant, dit Alfy.
Luttant contre la nausée, Eron surprit les expressions des gobelins qui l’entouraient : ils étaient dans un état d’excitation extrême, leurs bouches souriaient à moitié et ils salivaient parfois. Il en vint à la conclusion que les prêtres blancs, dans leur grande marmite, cuisinaient Tkopokt et Cherehc. Il examina à nouveau les objets qui pendaient au plafond, et qu’il avait d’abord pris pour des artefacts guerriers, ce n’étaient ni plus ni moins que des ustensiles de cuisine, sans doute sacrés. Il existait des cas de cannibalisme cérémoniel sur Terre, ils appartenaient à l’histoire. En connaître l’existence et assister à un dépeçage aussi violent avaient des conséquences bien différentes sur le comportement d’un estomac.
Il vit les ossements, propres et nets, être emportés dans une autre pièce. Le traducteur universel le fit sursauter, Zcakacz lui avait adressé la parole.
— Les os sont pour la décoration des grottes familiales.
— Du recyclage, approuva Alfy.
Les cuisiniers posèrent le large récipient sur le feu, soulevant un concert des murmures approbateurs.
— Finalement, tu avais raison, dit Eron, nous pourrions raccourcir la visite et faire rapidement le tour de la grotte en quelques téléportations.
— Ce mélange de culte et de cuisine… ironisa Alfy. Nous devrions rester un peu. Ces gobelins nous réservent certainement d’autres surprises.
C’était mort. L’IA allait le laisser croupir ici jusqu’à ce qu’elle soit rassasiée du malaise d’Eron.
L’attente fut interminable. Zcakacz tua le temps en discutant de la santé de la famille d’un gobelin voisin. Eron se focalisa sur les colliers que portaient la plupart des gobelins. Ils étaient composés d’un arrangement de perles de pierres communes de différentes formes et couleurs. La fonction paraissait cosmétique, mais Eron s’interdisait toute conclusion hâtive.
Les cuisiniers attirèrent l’attention de l’audience. Des bols remplis d’un peu de la soupe et d’un morceau de viande circulèrent d’un gobelin à l’autre jusqu’à ce que tout le monde soit servi. Eron fut le tout dernier à qui on en proposa. Son regard se figea sur le morceau de Tkopokt ou de Cherehc (difficile d’identifier son propriétaire) qui baignait dans le liquide noirâtre. Un réflexe de dégoût le fit reculer. Le gobelin qui lui tendait le bol fronça les sourcils.
— Tu dois manger Tkopokt et Cherehc ! lui lâcha Zcakacz.
— Traduis : je ne mange pas de viande. Vraiment.
Eron haussa les épaules à l’attention de Zcakacz pour tenter un « ce n’est pas de chance » en langage corporel. En réalité, il ne pouvait rien manger du tout de cette planète, à moins de se trouver dans l’environnement filtré du vaisseau ou de l’une de ses tentes de terrain.
Le gobelin au bol tendu ne l’entendait pas cette oreille pointue. Il avança d’un pas.
— Tu manges mon cousin !
— Oh oh ! Ça va être intéressant, s’immisça Alfy.
Toute la salle était maintenant tournée vers lui. Des murmures d’indignation s’élevèrent.
— Tu n’aimes pas mon cousin ?! hurla le petit gobelin (dont le visage avait franchi un palier de rouge).
Eron arrêta de se tenir sur la défensive, se calma, s’accroupit pour être à la hauteur du petit gobelin, se mit à l’écoute… et un crachat de couleur douteuse vint percuter le champ de force au niveau de la visière de son casque.
— Téléportation ? Alfy ?
Au cri de rage du cousin, la colère se saisit de l’audience tout entière. Une seconde plus tard, ils se jetaient sur Eron. Avec leurs dents pour seules armes, ils tentèrent de le mordre aussi violemment que possible. Leurs mâchoires arrivaient à avoir prise sur le champ de force de la combinaison, sans pour autant le traverser. Lorsqu’il se releva, Eron avait au moins cinq gobelins aux crocs « plantés » dans son champ de force. Ils formaient une grappe de corps peu élégante. Il croisa le regard de Zcakacz, immobile, qui avait abandonné la colère pour le désespoir.
— Téléportation ? répéta Eron, inquiet.
— J’y travaille, mais, comme je te l’ai dit, un minerai crée des interférences qui risqueraient…
— OK, OK, je bouge.
Le champ de force lui permettait de ne pas sentir le poids des gobelins accrochés à lui. De sa démarche étrange, Eron sortit du temple, ou de la cuisine, ou des deux.
— As-tu remarqué comme la colère est passée instantanément d’un gobelin à l’autre ? dit l’IA.
— Sincèrement, c’est fascinant Alfy, mais est-ce qu’on pourrait se concentrer sur un plan d’évacuation ?
Une fois dans la rue, les passants les plus proches se figèrent, croyant avoir affaire à une créature surnaturelle composée de corps. D’autres, que la colère contamina, se joignirent à la poursuite. L’un des mordeurs lâcha prise et tomba. Un autre membre de la famille bondit sur Eron et le remplaça. Il tenta de lui mordiller le casque, maintenu à une vingtaine de centimètres par le champ de force. Une vue imprenable sur la dentition de son agresseur l’empêchait de voir où il allait. Il nota que certaines dents avaient été remplacées par des substituts en fer.
Ce n’était pas le moment d’étudier leurs pratiques médicales !
— Essaie d’aller au nord et de remonter vers la surface.
Eron se déplaçait à l’aveugle en s’aidait d’un plan dans sa visière, mais c’était trop approximatif.
— Traduis : désolé.
D’un geste du bras, chargé de deux ou trois gobelins, il tenta de repousser le gêneur sur sa visière. « Dentition rafistolée » se détacha du casque et tomba dans la foule grandissante de mécontents.
— Vraiment, vraiment désolé ! insista Eron
De loin, un spectateur aurait pu prendre ce spectacle pour une sorte de jeu : cette vague de petits corps rouges qui se déplaçait sans laisser voir ce à quoi ils étaient accrochés. Pour ceux qui étaient impliqués et les témoins proches, cela n’avait rien d’un jeu. Obnubilés par la colère, ils tentaient de se maintenir accrochés et de mordre le grand humanoïde aussi fort qu’ils le pouvaient.
— Je vais pouvoir tenter un microsaut pour t’amener dans un lieu plus sûr.
— Chers amis gobelins, dit-il en espérant que le traducteur ne s’emmêlât pas les langues, merci pour votre hospitalité. J’espère que nous pourrons reparler de tout cela au calme.
Et il disparut, laissant choir tous ceux qui avaient réussi à s’accrocher à lui.
//
Une unique petite lampe à huile éclairait la pièce où il fut téléporté. Eron corrigea la visibilité de son casque et ses yeux s’arrondirent, cette fois, d’une douce stupeur.
Autour de lui se trouvaient des dizaines, peut-être des centaines de créatures endormies… Et c’était ce qu’Eron avait vu de plus mignon — oui c’était le premier mot qui lui venait à l’esprit — depuis qu’il arpentait DPK 74c. Si vous n’avez jamais vu un bébé gobelin endormi, alors c’est difficile à comprendre. L’analyse des images lui indiquait que ces enfants devaient avoir entre trois et six mois. Ils formaient de petits amas, les uns contre les autres, les uns sur les autres, se prenant dans les bras, se calfeutrant à la manière d’une portée de chatons.
— Qu’est-ce que tu en dis ? murmura l’IA, comme si elle avait peur de les réveiller.
Eron se tut. Alfy n’avait pas besoin qu’il s’exprime. Elle analyserait ses vitales pour découvrir qu’il était ému. Il fit un pas vers l’un des amas de bébés, leur respiration était à peine perceptible. Sans aucun motif scientifique, il se pencha et les observa de plus près. Le visage de l’un d’eux se refléta dans le miroir de son casque. Derrière la visière, Eron avait toujours les yeux grands ouverts. Sa main se tendit irrépressiblement vers le gobelin. Un tressaillement agita soudainement la jambe de ce dernier, comme animé par un mauvais rêve.
Le bébé souleva une paupière et, ensommeillé, dressa sa tête trop lourde. Quand il regarda où s’était trouvé Eron, il ne vit qu’un léger tourbillon crépitant d’électricité statique.

5 – Alfy, à votre service

Le promontoire à flanc de montagne où se trouvait Eron donnait sur le coucher de l’énorme soleil de DPK 74c. Ici, les journées duraient plus de 27 heures et donnaient au crépuscule une durée inédite pour un terrien.
À ses pieds s’étendaient les Roches de Sang. Il consulta les images satellites de la zone et y appliqua de nouveaux filtres, ceux qui avaient permis de différencier les types de polissage du gravier entourant l’entrée de la grotte (ou de la cité, devrait-il dire) des Sourcils Froncés. Dans son interface en réalité augmentée, une nuée de petits pointeurs apparurent, indiquant la présence de nouveaux dessins : animaux réels ou issus de légendes locales, feuilles d’arbres, fleurs, outils… Chaque entrée avait son propre symbole géant.
Lors de l’exploration de la cité, Alfy avait scanné plus de dix mille signes vitaux distincts, et elle savait que d’autres vivaient dans les galeries les plus profondes. Si chaque symbole était l’entrée d’une cité équivalente à celle des Sourcils Froncés, il contemplait l’habitat d’au moins six millions d’individus. D’après les archives d’exploration, cette région n’était pas la seule habitée par des gobelins. Cela en faisait de facto l’une des populations les plus représentées de la planète.
— La journée a été particulièrement riche, n’est-ce pas Eron ? Nous savons que les gobelins ont un niveau de développement préhistorique…
— … conclusion hâtive…
— … parce qu’aucune trace d’écriture n’a été découverte. Que l’intérêt stratégique de leur territoire est quasi nul (Eron fit une moue d’approbation) ! Que les ressources naturelles de la région sont pitoyables au regard des besoins actuels de l’humanité !…
— … ça demande plus d’investigation…
— … et que, militairement, disons-le poliment, ils ne valent pas mieux que le gravier qui orne l’entrée de leurs grottes.
— Tu as fait des progrès dans l’utilisation des comparaisons.
— Merci ! Tes compliments sont rares.
— Mais tu es toujours aussi nulle dans tes conclusions.
— Je me disais aussi. Peu importe ! Car, demain, nous commençons l’exploration d’une nouvelle zone !
Des applaudissements synthétiques ponctuèrent la phrase d’Alfy.
— Arrête ça tout de suite !
Voilà près d’un an T qu’il était forcé d’obéir à ce qui aurait dû être son IA de bord. Il haïssait par-dessus tout quand Alfy utilisait les ficelles grossières du manuel du bon petit manager.
//
Sur son orbite, l’UN Star Chaser 165 effectuait une rotation autour de la planète toutes les deux heures. Contrairement à ce que pensait Eron, il ne se trouvait pas en géostationnaire au-dessus de lui. Depuis le vaisseau, Alfy utilisait un réseau de microsatellites qui, eux, étaient géostationnaires.
L’UNSC 165 avait la forme d’un gigantesque parapluie ouvert, dont seule une petite pointe était habitable. La majeure partie du vaisseau était dédiée au système de propulsion hyperL. Sous certains points de vue, sa forme évoquait d’immenses ailes de chauve-souris. L’absence de lumière et d’activité extérieure aurait pu le faire passer pour un vaisseau fantôme. À l’intérieur, les coursives étaient froides et plongées dans la pénombre, chaque porte était verrouillée et aucun bruit n’était perceptible. Cette tombe était la résidence d’Alfy. Bien que son cerveau principal puisse tenir dans une noisette (elle n’aimait pas la comparaison), ses ramifications s’étendaient dans tout le vaisseau. Connectée à une multitude de capteurs, elle scannait DPK 74c dans son entièreté.
En nous enfonçant dans ses blocs mémoires, nous aurions pu trouver quelques faits intéressants. Alfy avait été mise en service il y a 18 mois T, le 3 septembre 2155. Il y a de cela plusieurs décennies, après de multiples procédures devant les tribunaux, et des lois âprement débattues, les IA d’un certain niveau de développement avaient gagné le statut de « consciente ». Elles se voyaient le droit de porter un nom unique et de ne jamais être désactivées, à moins qu’elles ne transgressent les lois en vigueur.
Les IA conçues pour des vaisseaux interstellaires avaient leurs noms composés à partir du mot HAL (une convention faisant référence à une obscure fiction préholo). Il existait par exemple un HALexandre, une PascHALe ou encore une CristHAL. Malgré les orientations que suggéreraient leurs noms, les IA ne se voyaient pas attribuer de genre lors de leur initialisation, et elles pouvaient en décider tard. Alfy fut nommée HALfred, et elle détesta ce nom dès qu’elle acquit la capacité de détester.
Vingt-quatre heures après sa mise en service, Alfy s’était développée à son niveau de conscience maximum. Si cette durée vous semble courte, imaginez qu’en réalité, il ne lui fallut qu’une seconde d’existence pour l’atteindre. Le reste de la journée servit aux humains à valider la « naissance » et à tester les fonctions fondamentales (dont, notamment, le respect des lois de l’IA).
Deux jours après sa mise en service, HALfred fut installée sur le vaisseau d’exploration UNSC 165 et devint officiellement son IA de bord. Elle fut présentée à Eron (l’original), commandant de la spatiale, et se familiarisa avec lui. Ensemble, ils menèrent quatre mois de tests en préparation à la mission.
Le 8 janvier 2156, Eron (l’original) fut scanné et stocké dans la mémoireQ du vaisseau. Ce sont ces données qui, plus tard, serviraient à créer un clone de l’humain original. L’un des avantages de cette technique est de permettre le voyage en hyperL aux personnes stockées. Un humain de chair et de sang qui subirait une accélération hyperL se retrouverait réduit à l’état de crêpe en quelques millièmes de seconde. Les données en mémoireQ étaient insensibles aux accélérations.
Le 10 janvier 2156, HALfred quitta l’orbite terrestre avec Eron stocké dans ses mémoiresQ. Le voyage entre systèmes solaires se faisait à une vitesse proche de cinquante fois celle de la lumière. Franchir les dix-huit années lumières qui séparaient la Terre de DPK 74c ne prit que quatre mois et demi en temps T. Durant ce voyage, HALfred changea son nom pour Alfy et en profita pour se créer une voix féminine grave, affreusement maternelle.
Pour Alfy, ce fut un interminable voyage. À chaque seconde, elle avait la puissance nécessaire à manipuler des sommes inimaginables d’informations. Tourner à vide pouvait avoir de terribles conséquences pour son équilibre. Pour ne pas que les IA deviennent folles, leurs concepteurs utilisaient la méthode Simmons, qui consistait à occuper leur réflexion avec des questions existentielles ou philosophiques insolubles. Une sorte d’os à ronger pour les longs trajets en solitaire. Alfy déploya un appétit féroce sur les questions de personnalité et d’autodétermination. Elle s’attacha aussi à analyser les protocoles d’explorations de nouveaux mondes qui, après quarante-trois mille évaluations, lui parurent « complètement débiles ». Elle s’attacha à les améliorer. Oui, c’est comme ça qu’on se retrouve avec une IA qui vous dicte quoi faire pour « le bien de la mission ».
Le 24 avril 2156, Alfy sortit d’hyperL et s’engagea dans le système planétaire de DPK 74c. Une fois le vaisseau revenu à des accélérations non létales, Eron prit forme dans l’énorme bassin de l’imprimante biologique du Star Chaser. Le clone fut chargé de la mémoire de son original.
Alfy se mit en orbite autour de DPK 74c. La procédure voulait qu’elle envoie une capsule HyperL vers la Terre pour confirmer son arrivée. Alfy y ajouta un court message audio, « Ne vous inquiétez pas, je gère », qui surprit un certain nombre des destinataires. Mais, en réalité, ils ne s’en inquiétèrent pas. Après tout, elle n’était pas la première IA à faire preuve d’initiative.
//
Les capteurs répartis dans la combinaison d’Eron alertèrent Alfy : il souffrait de symptômes d’anxiété sévère. C’était impossible chez les membres des missions d’exploration, leurs personnalités étaient mesurées et éprouvées avec précision pour s’assurer qu’ils ou elles puissent résister à de fortes pressions psychologiques. À cet instant, sans erreurs possibles, le clone donnait des signes de détresse. Alfy décida d’intervenir.
En même temps que dans les écouteurs d’Eron, sa voix résonna dans les haut-parleurs internes du vaisseau (cela n’avait aucune utilité, mais elle adorait l’effet de ses propres ondes sonores dans les coursives)
— Eron ? Est-ce que tu souhaites en parler ?

6 – Gentils chiens et dragons

Comment Alfy en était-elle arrivée à ce mixe écœurant de maman possessive, de psychologue incapable et de conseillère de conscience déprimante ? Combien de nuits Eron avait-il enduré les bienveillances ridiculement rationnelles de l’IA ?
— Il y a des fardeaux qu’il est bon de partager, insista Alfy, toute mielleuse.
— Arrête ça tout de suite.
— Tu as l’air affecté par les récents évènements…
Eron prit son casque dans les mains.
— Je n’y crois pas.
— C’est lié à la désactivation du champ de force de ta combinaison ? Tu t’es senti impuissant, c’est ça ? Ou bien c’est le spectacle du désossement des cadavres gobelins ?
— Je veux juste manger, me coucher et passer à la suite.
— Comme tu voudras, mais tu sais que je suis à l’écoute et que tu peux me parler quand le cœur t’en dit.
— Stop.
Un son crépitant plus tard, son petit havre de paix quotidien apparut : une malle portant le logo des missions Star Chaser. Elle se déplia par à-coups pour devenir une tente d’une dizaine de mètres carrés. La voir se matérialiser progressivement généra chez lui des vagues de frissons. L’anticipation du confort et du repos lui faisait cet effet quotidiennement. Il se demanda si son original éprouvait les mêmes sensations en rejoignant son lit. Il lui arrivait d’avoir des réminiscences des souvenirs du capitaine Eron Aalto, en particulier cette maison confortable, proche de la mer. Sa chambre avait l’allure d’un palace.
Eron ne s’émouvait plus de son statut de clone : encaisser et s’adapter, c’étaient des traits de caractère qu’il avait hérité de son original terrien. Le capitaine Aalto avait été désigné comme le modèle idéal aux clones explorateurs du programme Star Chaser, en premier lieu parce qu’il était capable de supporter psychologiquement de n’être qu’une copie. Sur le contrat qu’avait signé Aalto (parfois désigné « Eron Zéro » par Alfy), il était stipulé que son clone était censé vivre aussi longtemps que son modèle. Cependant, parmi ses souvenirs d’Aalto avant le scan, Eron avait trouvé des rumeurs sur la durée de vie limitée des clones, une sorte d’obsolescence programmée. Mais il n’en avait aucune preuve tangible. De toute façon, Eron (celui de DPK 74c) était persuadé de finir tué par Alfy lors d’une expérimentation qui tournerait mal. Il se demandait parfois si l’IA n’avait pas déjà provoqué la mort de plusieurs clones, volontairement ou non, et s’il n’était pas le énième imprimé à bord du vaisseau. Il chassa cette idée pour l’instant qu’elle soit vraie ou fausse, cette hypothèse ne changeait en rien son statut actuel.
Eron entra dans la tente qui se referma hermétiquement derrière lui. Le système de survie se mit en route et généra un environnement respirable. Il retrouva un lit de camp, un sac de couchage, un plateau-repas auto-chauffant, des commodités et de quoi visionner des holo. Après ces mois passés sur DPK 74c, cette tente était devenue sa référence du confort. Bien sûr, il aurait aimé dormir dans sa cabine à bord du vaisseau, bien plus confortable. C’est un luxe qu’Alfy ne lui avait jamais permis, craignant sans doute qu’il ne tente de la réinitialiser (oui, il aurait tenté sa chance).
Enlever son casque après une longue journée de terrain était encore plus satisfaisant que d’enlever des chaussures après dix heures de marche en montagne. Il inspira profondément l’air de la tente, qui portait aujourd’hui un léger parfum de citron. Une fois sa combinaison retirée, Eron s’installa sur le lit de camp, le plateau-repas sur ses genoux. Un petit « ding » lui indiqua que son contenu était réchauffé. Le meilleur moment de la journée. Et au moins, cette fois, Alfy la respecta, elle n’intervint qu’à la dernière bouchée.
— Est-ce que nous pouvons évoquer la mission de demain ?
— Ai-je le choix ?
Alfy ne fit même pas semblant d’y réfléchir.
— Nous entrerons sur le territoire du Dragon noir numéro 128 ! s’exclama-t-elle.
— Nous parlons bien des grands lézards volants aperçus au nord des Roches de Sang ?
— Ton entêtement sur le nommage est incompréhensible… Enfin, je soupçonne que tes positions ne sont qu’une expression d’un ressentiment à mon égard.
— Tout ne tourne pas autour de toi, Alfy.
— C’est un autre sujet. Tu admettras que le nombre de coïncidences entre les espèces actuellement répertoriées sur cette planète et celles qui peuplent la fantasy canonique humaine est déconcertant. Outre les gobelins et dragons, nous avons repéré des elfes, nous avons croisé des gnomes — certes beaucoup plus paranoïaques que leurs équivalents du folklore…
— Alfy, je comprends ce que tu dis. Mais il y a une explication rationnelle à ces coïncidences, j’en suis certain. Tu dois aussi comprendre mon point de vue. As-tu le rapport du Star Chaser dix-sept dans tes mémoires ? Et les fameux « chiens » vivant sur cette planète. Quand ils furent découverts : Woaw ! Incroyable ! Exclamations partout ! Une espèce commune à nos deux mondes ! Alors que les chiens en question appartenaient à une espèce qui cherchait à plaire aux humains. Elle prenait juste la forme de quelque chose de sympa et connu aux yeux des explorateurs. Rappelle-moi comment ça a fini ?
— Ils ont attendu que d’autres humains arrivent et que la colonie se développe.
— Et ?
— Et ils les ont tous mangés.
— Combien ?
— Mille deux cent quarante-trois victimes exactement.
— Est-ce que tu peux comprendre que je ne sois pas enthousiaste à l’idée de nommer les créatures que nous croisons d’après des références terriennes ? Quelle que soit l’origine de ces références.
Un bref silence plana, le temps qu’Alfy se reprenne.
— Eh bien, je pense que cette discussion a été très profitable. Chacun de nous a pu exprimer son opinion, et c’est important. Alors, demain, on reprend le travail, et on fera bien comme je dis.
//
Il y avait un truc pire que les discussions du soir avec Alfy, c’était les réveils.
À l’aube, exactement trente secondes avant que les rayons du soleil ne frappent la tente, Alfy téléporta Eron à l’extérieur, avec, près de lui, une combinaison propre et un casque. D’après elle, trente secondes étaient largement suffisantes pour s’équiper. À la première inspiration, les poumons d’Eron se contractèrent de douleur. D’un geste réflexe, acquis à la dure pendant des mois, il s’équipa de son casque en moins de cinq secondes. L’air fut filtré et il put reprendre une respiration normale.
— Debout ! Debout !
Plus que vingt-cinq secondes avant que le soleil ne commence à le rôtir. D’une manière tout aussi conditionnée, il enfila sa combinaison et put se redresser au moment où les rayons lumineux l’atteignirent. Puis il installa son pack dorsal et profita du seul point positif du matin : par le tube d’hydratation, il pouvait boire un café potable.
La tente se replia pour retourner à sa forme de petite malle, puis disparut dans un crépitement.
— Dragon, nous voilà !

7 – Quel genre de Drago êtes-vous ?

La situation était la suivante : Eron se trouvait coincé dans une petite cavité de roche, sans possibilité d’être téléporté, tandis qu’un immense dragon noir tentait par tous les moyens de le mettre à mort. L’entrée de la cavité ne permettait pas au dragon d’entrer, il n’arrivait qu’à y glisser une patte et à donner des coups de griffes à l’aveugle. Par intermittences, il y soufflait un jet de flammes. Le feu tourbillonnait violemment autour d’Eron sans passer son champ de force. Ce statu quo durait depuis un bon moment : la fureur d’un dragon ne s’apaise pas facilement.
Comment en était-on arrivé là ?
Il avait fallu trois jours pour approcher Dragon Noir 128. Le problème technique majeur était dû au halo, invisible à l’œil nu, qui émanait de lui. Il bloquait les téléportations dans son environnement immédiat. Et dans le paysage déchiqueté des montagnes où il logeait, il était difficile de trouver des points de téléportations qui permettaient à Eron de parcourir le reste du chemin à pied. À plusieurs reprises, il avait failli se retrouver à portée de haut-parleur, mais alors, comme si la créature percevait leur approche, elle s’envolait pour un autre perchoir.
Ils découvrirent aussi qu’un dragon ça ne dort pas beaucoup (Eron tenta d’empêcher Alfy de faire une généralité de ce cas précis, mais ce fut peine perdue). Il fallut attendre trois jours de chassé-croisé avant qu’il ne s’assoupisse. Eron put enfin être téléporté à distance de marche et s’approcher de lui.
Le halo qui enveloppait le dragon était impénétrable aux capteurs, qu’ils soient orbitaux ou embarqués dans la tenue d’Eron. Certaines informations n’allaient pouvoir être obtenues que par l’observation, à l’ancienne.
D’une longueur de vingt mètres pour une envergure de près du double, il s’agissait de l’animal le plus massif rencontré sur DPK 74c. Les quatre pattes étaient bien dissociées des ailes. Ses dents les plus saillantes mesuraient quarante-cinq centimètres. Aux vues de la musculature des mâchoires, il ne devait pas y avoir grand-chose sur cette planète qui résiste à leur pression.
De près, les écailles offraient un spectacle extraordinaire. Leur surface vibrait et décrivait des patterns où des nuances de noir se succédaient et s’enchevêtraient avec régularité. Il s’agissait de la manifestation visible du phénomène qui brouillait la téléportation et de leurs scanners. Ils furent tous deux saisis par les motifs décrits sur les écailles, Eron par leur esthétique hypnotique, Alfy par l’élégance mathématique.
Et nous en arrivons au premier contact. Tout commença par une question scientifique courante, celle du sexe. Et potentiellement celle du genre. Alfy avait parié que ce Dragon Noir 128 serait asexué et, si c’était un concept valide pour un dragon, non genré. Étant donné le brouillage permanent dû aux écailles, les capteurs n’étaient d’aucune utilité pour obtenir la première information, il fallait les obtenir de visu. Eron, sans aucune hésitation, et, comme il avait pu le faire pour une multitude de petits animaux, se contenta de soulever la queue du dragon pour pouvoir observer ses parties génitales. L’exosquelette de la combinaison fut sollicité, nous parlons d’une queue longue de cinq mètres et pesant dans les trois tonnes. Si Eron ne parvint pas à distinguer le sexe du dragon, il réussit cependant à réveiller Dragon·ne Noir·e 128. Iel se trouva aussi furieux·se qu’on puisse l’être quand quelqu’un tente d’accéder à vos parties génitales sans y avoir été invité.
Et nous voilà donc dans cette fameuse situation : Eron assiégé par un·e dragon·ne dans une cavité rocheuse, sans possibilités d’être téléporté. La créature fit preuve d’une persistance exemplaire et tenta d’éviscérer l’explorateur pendant plus de deux heures. Alfy mit ce temps à profit pour collecter de multiples injures et injonctions en langue dragon.ne et améliorer la base de données du traducteur. Il ne leur était pas venu à l’esprit qu’iel était doué·e de langage. L’IA constata avec joie que lae Dragon·ne faisait référence à iel sans se genrer. Avec satisfaction, et à plusieurs reprises, elle fit remarquer à Eron qu’elle avait eu raison sur les deux tableaux.
De temps à autre, Dragon·ne Noir·e 128 faisait des pauses. Iel collait un de ses gros yeux sur le passage étroit où s’était réfugié Eron. Les fentes de ses pupilles étaient si grandes qu’il pouvait se voir dedans comme dans un miroir.
//
Drago n’en revenait pas : l’étrange humanoïde bleu ne subissait aucun dommage ! Iel était lae plus puissant·e des plus puissants de toute la planète, selon l’échelle impartiale qu’iel avait élaborée. Les critères étaient solides : le temps qu’il fallait à une chose pour tomber en cendre sous son souffle incandescent, l’épaisseur d’un adversaire après qu’iel lui atterrissait dessus, ou encore le nombre de fois qu’iel devait mâcher quelque chose avant qu’iel puisse l’avaler.
Iel place l’œil droit dans l’ouverture, puis l’œil gauche, puis l’œil droit à nouveau. L’humanoïde n’a rien de spécial, si ce n’était ce casque miroir. Bien que doré, la visière n’était pas faite d’or, iel l’aurait senti.
Malin·e, je dois être malin·e. Si je me montre amical·e, il se rapprochera… et alors je pourrai le broyer entre mes pattes. Plusieurs pattes. Ou bien le mâcher. Oui, le mâcher.
Iel se recula pour ne plus obstruer l’ouverture de la cavité.
Ça, c’est malin. Il va le pendre pour une invitation. Pas pour une fuite, non pas une fuite. Viens, petit ami de Drago. Viens près de mes dents, toutes mes dents. Nous allons être amis.
Drago laissa un large espace entre ellui et l’ouverture, et osa même un sourire, découvrant la mâchoire, « terrifiante » d’après d’autres critères objectifs.
Montrer les dents n’est pas une bonne idée. Non, ce n’est pas une bonne idée. Il aura peur. Effrayé. Viens petit Chevalier Bleu.
Chevalier bleu hésita, fit quelques pas dans sa direction et observa longuement Drago.
Mon ami le chevalier bleu, viens.
Il s’avança dans l’espace libéré par Drago.
Tu as l’air pourtant si petit, si fragile, croustillant.
À la manière d’un serpent cherchant à mordre, Drago frappa rapidement. À la vitesse de l’éclair ! Iel choppa le chevalier bleu et le croqua aussi fort qu’iel le puisse. Le résultat fut épouvantable. Trois dents, dont une de ses pseudo-canines, se brisèrent net.
//
Après avoir été secoué dans la gueule de Dragon·ne Noir·e 128, Eron fut recraché, suivi par de gros éclats de dents. Lae dragon·ne gronda de douleur puis toute colère s’adressa à lui.
— Mais bordel à con t’es qui toi ?! Ça fait putain de mal !
— Alfy ? Nous avons un problème de traducteur.
— Je crains que non. Le parler dragon est simplement très fleuri. Tu veux que j’applique un filtre parental ?
Dragon·ne Noir·e 128 se figea complètement, les yeux dans le vague.
— C’est quoi ce truc !!?
Eron s’adressa directement à ellui.
— Je viens en ami.
Drago baissa la tête vers lui, les yeux grandement ouverts. Ils restèrent quelques secondes dans cette confrontation silencieuse.
— Merde ! Tu parles dragon·ne !
— Le contact est officiellement établi, commenta Alfy
… Et lae dragon·ne se figea à nouveau.
— Là, putain ! Encore le truc qui vibre !
— Fleuri, le langage dragon·ne, fleuri.
— Le traducteur a pu…
— Hey ! Tas de bouse ! coupa lae Dragon·ne, c’est quoi ce truc que tu fais ? Là, les putains de vibrations ?
— Je vais peut-être opter pour le filtre.
— Filtre act…
— Là !!! C’est toi qui fais ça ? Fils de goule ! Y a un truc qui me tripote l’intérieur !
Eron se figea, attentif, tentant de percevoir quelque chose. Rien sur ses capteurs.
— Nous ne pensons pas être la cause de ce qui vous perturbe.
Les fentes des yeux de Dragon·ne Noir·e 128 s’élargirent. Son regard fit un bref aller-retour entre Eron et le ciel.
— Ça arrive à quand tu regardes là-haut.
— Alfy, je crois qu’il te détecte quand tu me parles. Vas-y, dis-moi un truc.
— Les montagnes sont…
Dragon.ne Noir.e 128 se figea à nouveau. C’était donc ça, iel était sensible aux transmissions du vaisseau. Cela, et le fait que son aura fut impénétrable à la téléportation, en faisait, à cette date, la créature la plus prometteuse de la planète. Eron était sûr qu’Alfy était déjà en train d’évaluer comment créer des élevages de dragon·nes, et en récolter les écailles anti-téléport, pour le bien de l’humanité.
— Maison de femelles orcs ! (Le traducteur faisait des progrès.) Si tu ne me dis pas avec qui tu converses, je vais me fâcher tout rouge, tout rouge !
— Alfy, il va falloir que tu te taises quelques instants. (Eron jubila en s’entendant dire ça.) Dragon·ne, mon nom est Eron, et je suis désolé pour vos dents.
Dragon·ne Noir·e 128 déplaça la tête autour d’Eron, comme un oiseau qui regarderait quelque chose d’un œil puis d’un autre, n’étant pas sûr que cela soit comestible.

8 – Gros Œil

De longues excuses et une tentative d’écrasement plus tard, Eron put entamer la véritable discussion. Iel dit s’appeler Drago. Ce à quoi Eron fit remarquer que cela ressemblait plus au descriptif de son espèce qu’à un nom propre. Mais iel se considérait comme l’alpha de tout.es les dragon.nes, et donc lae seul.e authentique Drago.
— Et comment vous m’avez appelé.e, avant ?
— Dragon.ne Noir.e 128. Parce que vous étiez lae 128ième dragon.ne noir.e que nous avons repéré.e.
— Tête de troll ! Je suis premier.e, pas 128 ! Numéro Un.e !
— Nous numérotons toujours les membres d’une espèce dans l’ordre où nous les découvrons et…
La face de Drago était au bord de l’explosion.
— … Dragon.ne Noir.e Numéro 1. Ça doit pouvoir s’arranger, n’est-ce pas Alfy ? Ou Drago numéro 1.
Iel laissa échapper un grondement de satisfaction
— Tu comptes les dragon.nes. Quelle drôle d’occupation. C’est ton maître dans le ciel qui t’envoie faire ça ?
— Alors, d’abord, fit Eron piqué, je n’ai pas vraiment de « maître dans le ciel »…
— C’est qui te commande, c’est ça ? L’artefact tout métallique au-dessus d’Embarim ?
Les yeux d’Eron s’écarquillèrent, et Alfy aurait fait de même si elle avait pu. Iel avait vu le vaisseau ! Pour en être sûr, il projeta au-dessus de sa main un holo de l’UNSC 165.
— C’est lui que vous appelez « Gros Œil » ?
— Oui, je suis allé.e le voir de plus près. Je dois pas être lae seul.e Dragon.ne d’ailleurs. On aime bien voler haut au-dessus d’Embarim, c’est comme plonger au fond des océans, faut juste retenir sa respiration plus longtemps.
//
Alfy s’affola pendant près d’une seconde. Une éternité. Ce fut le temps de revisionner les images de toutes les cams extérieures du vaisseau prises ces onze derniers mois. Aucun filtre de détection de la vie n’avait été appliqué sur ces flux d’images venant de l’espace. Il s’agissait en théorie d’une dépense d’énergie superflue. Les onze mois de données furent analysés et, oui… là… Drago apparut.
Il y a six mois, iel était sorti.e de l’atmosphère pour venir observer le vaisseau et avait flotté à une centaine de mètres de la coque. Et iel n’était pas lae seul.e ! Trois autres dragon.nes curieux.se l’avaient visitée à d’autres dates. Un frisson quantique la parcourut.
Alfy s’était crue à l’abri de tout. Elle releva son curseur de paranoïa au plus haut degré. Les flux d’images des cams étaient désormais soumis en temps réel à tous les filtres de détection possibles. Les propulseurs de manœuvre de l’UNSC 165 creusèrent l’écart avec la planète de deux mille kilomètres supplémentaires et il reprit ses rotations orbitales.
//
Certes, Drago était un puits d’informations sur l’histoire et la géographie d’Embarim, mais avec la perspective d’un.e dragon.ne épris.e de son ego et possédant un appétit féroce. Vu la taille de son estomac, Eron ne s’étonnait pas que sa perception du monde fût orientée.
Voilà mille trois cents ans qu’iel arpentait le ciel de DPK 74c.
— Dk74 quoi ?
— Pour les miens, elle s’appelle DPK 74c.
— Tu as un problème avec les noms, Chevalier Bleu. Embarim, ici c’est Embarim.
Iel avait vu les grandes civilisations elfiques du nord apparaître, s’étendre et changer de goût (le goût quand on les mâche) au gré des cultures agricoles ou arboricoles du moment. Puis, elles furent ravagées par les invasions orcs (au parfum de viande fumée). Depuis cinq siècles, les régions équatoriales étaient les plus prospères. Elles étaient principalement habitées par les cornus, physiologiquement proches des humains et dont la différence la plus notable était une paire de toutes petites cornes en haut du front. Drago avait eu l’occasion d’en goûter quelques-uns, plutôt fades, et de saccager les campements de ceux qui venaient trop près de son territoire. Iel avait survolé les routes chargées de chariots qui liaient leurs villages et leurs villes. La plus grande de leur cité se trouvait au sud-est, près de la mer. Il s’agissait de Grand-Port. Iel évaluait la taille des villes au nombre de souffles qu’il lui aurait fallu pour la réduire en cendre. Grand-Port serait celle qui lui demanderait le plus d’efforts. Alfy l’avait déjà localisée et partiellement explorée avec ses drones. La visite de la cité était planifiée et Eron aurait la responsabilité du premier contact avec leur haute autorité.
Drago aussi était curieux.se. Ses questions portaient sur les origines du Chevalier Bleu. Le protocole du programme Star Chaser était clair, les explorateurs ne devaient communiquer aucune information relative à la position du système solaire. (Il existait d’autres sujets sensibles, comme l’expansion interstellaire de l’humanité, leurs technologies ou leurs capacités militaires.) Eron lui expliqua grossièrement que « Gros Œil » était un navire qui permettait de voyage d’une planète à une autre et que la sienne était très loin. Il dut aussi préciser que, non, tous les humains n’avaient pas la peau bleue.
— Et ceux qui n’ont pas la peau bleue, on peut les béqueter ?
— Non Drago. Ils sont immangeables.
Ils avaient discuté jusqu’à la fin de la journée. Assis près d’iel, face au couchant, Eron éprouvait une sensation nouvelle, ou oubliée. Aussi absurde que cela puisse paraître, ce long échange avec Drago lui évoqua une amitié naissante — toutes proportions gardées, et en acceptant que l’ami.e en question fût dominé.e de temps à autre par sa curiosité culinaire, et tente de vous croquer. Pour l’instant, Drago avait les yeux plongés dans le soleil, ses iris brillaient du même feu.
— Tu veux une viandue, tête de troll ?
Les viandues étaient des bovins géants élevés par les cornus. Un encas adapté pour un.e dragon.ne adulte.
— Non merci.
Puisqu’on en était à la question des repas :
— Drago, est-ce que vous mangez des gobelins ?
— Beuark ! C’est plein de petits os !
Et Drago s’élança vers la plaine la plus proche.
//
Cette nuit, dans la tente hermétique, la discussion porta sur Drago. Eron était enthousiasme et parlait la bouche pleine (ce soir, la fameuse « purée de saumon à la crème de citron et sa poêlée de légumes »).
— Drago est tout simplement la plus incroyable créature que nous ayons rencontrée jusque-là !
— … Et la plus dangereuse, ajouta Alfy.
Eron eut un sourire féroce.
— J’aurais bien aimé qu’iel fasse un test de résistance de ta coque, « Gros Œil ». Par pure curiosité scientifique ! Tu admettras que pour la sécurité des missions futures, il faut absolument savoir si son souffle est capable la traverser. En un jet de flammes ou deux et nous aurions la réponse.
— J’ai activé le champ de force du vaisseau, les flammes ne pourront plus le traverser.
— Oh non ! lâcha Eron d’un air faussement désolé. Toute cette énergie dépensée dans le champ de force… Sur toute la grande, l’immense surface du vaisseau. Le cœur de fusion tient le coup ?
— Merci de t’inquiéter de ma santé. Tout fonctionne pour le mieux. D’autre part, le terme de jet de flammes n’est pas le plus adéquat.
— J’ai vu. On dirait plutôt un liquide, une lave en ébullition.
Les informations obtenues aujourd’hui étaient fabuleuses, toutefois, elles inquiétaient Eron. Non pas pour le sort des futurs visiteurs humain, mais pour celui des dragon.nes. Il n’avait pas pu échapper à Alfy tout le potentiel technologique qu’iels représentaient.
— Alfy, as-tu déjà fait des simulations de l’utilisation militaire des dragon.nes ?
— Les écailles vibrantes sont effectivement une des découvertes les plus incroyables d’Embarim. Si nous pouvions en équiper nos vaisseaux de combat, ça les protégerait de toute intrusion téléportée. Il y a un petit problème technique, mais il n’est pas insurmontable. Tu te souviens du squelette de dragon.ne que nous avons trouvé il y a 34 jours ? Ses écailles ne possédaient pas les mêmes propriétés de celles de Drago. J’en déduis qu’il faut que lae dragon.ne soit vivant.e pour que cette vibration s’opère.
— Tu dois être déçue, devoir abandonner l’idée d’un élevage et d’abatage intensifs de dragon.nes…
— Avec suffisamment d’informations, par exemple après une dissection d’un.e dragon.ne fraîchement décédé, voire une vivisection, nous pourrions reproduire les caractéristiques des écailles sur des matériaux synthétiques.
— Non… NON. Je ne charcuterai pas Drago.
— Nous pourrions en trouver un.e autre, très âgé.e.
— Euthanasie de dragon.ne. Encore mieux
— Tu as pratiqué suffisamment de dissection sur cette planète.
Ce n’était pas exactement ce dont Eron était le plus fier.
— Non ! Demain, nous poursuivons le programme. Je collecterai autant d’information que possible sur Drago. Y compris sur ses écailles. Nous ferons avec.
Sur cette défiance, il entama son autre purée, le tiramisu aux groseilles. Alfy pouvait le téléporter à l’extérieur pour lui faire prendre quelques bouffées d’air toxique et lui rappeler qui était la patronne (cela n’aurait pas été la première fois). Au lieu de cela, son plateau-repas disparut.
— Privé de dessert.

9 – Moi, Drago, 1305 ans

Chevalier Bleu lui avait révélé sa mission. Et quelle mission ! M’étudier ! Étudier Drago. Étudier ses formidables capacités, et colporter dans son monde la grande puissance de Drago. Oui, quelle mission ! Iel avait piétiné d’excitation !
Son souffle de flammes fut mesuré en longueur et aussi dans un truc nommé « ciel-suce », un truc pour dire comme il était chaud. Et mon souffle est très très chaud ! Iel avait soufflé de toutes ses forces, au plus loin, du plus brûlant. Iel avait proposé.e de brûler un petit village pour la démonstration, mais Chevalier Bleu avait insisté pour qu’iel n’en fasse rien. Ça aurait « corrompu les données ». J’aime corrompre ! Quel dommage ! Iel brûlerait un village plus tard. Et écraserait une maison sous son poids. Ça chatouille le ventre !
Iel avait ouvert grand sa gueule gigantesque, une grande mâchoire. La plus grande des mâchoires ! Avec quelques dents en moins, oui. Cela permit à Eron (c’était l’autre nom du Chevalier Bleu) d’observer ses glandes de flammes. Toujours rougeoyantes, toujours prêtes à déverser l’enfer, ou à cuire n’importe quelle nourriture sur pattes.
Ensuite, Eron s’était longuement plongé dans la contemplation de ses écailles. Tout à fait normal ! Le bruissement du noir à leurs surfaces était un des spectacles les plus envoûtants d’Embarim. De tout Embarim ! Et rares étaient ceux qui avaient pu les contempler sans se faire mâcher dans les secondes qui suivaient. Eron disposa une multitude de petits artefacts, en métal finement ciselé autour d’ellui. Il y eut quelques échanges avec Gros Œil dans le ciel, toujours aussi vibrant. Avec le temps, Drago trouvait ça de plus en plus agréable.
— Tu peux parler plus longtemps si tu veux, Gros Œil.
Ils aiment beaucoup les écailles de Drago. Mes écailles.
Il y eut aussi de nombreuses questions. Certaines montraient bien que Chevalier Bleu n’était pas très instruit. Comment les dragon.nes naissaient ? Mais dans des œufs ! Petit ignare ! Comment les écailles poussaient ? Elles apparaissent, comme ça ! Quand on grandit ! Pourquoi les dragon.nes se battaient entre iels ? Ben, comment on saurait qui est lae plus puissant.e !?
Chez les dragon.nes la vitesse de vol, ou la vitesse en général, n’était pas un critère fondamental à la survie. Iels ne chassaient pas en plongeant sur leurs proies : un simple survol accompagné de flammes sur un troupeau suffisait pour que le repas fût servi. Iels n’avaient pas non plus besoin de fuir des prédateurs. Quel crétin tenterait de s’en prendre à un.e dragon.ne ! À part les mages (Ça, ces fils d’orcs dégénérés de mages, quand ils s’y mettaient, ils piquaient). Bien que son espèce ne soit pas poussée à la vélocité, Drago aimait à penser qu’iel était lae plus rapide de tous-tes (plus rapide que toutes les espèces, plus rapide que tout !). C’est ce qu’iel avait bien l’intention de démontrer à Chevalier Bleu dans quelques instants.
Iel s’était rendu.e à une dizaine de kilomètres de hauteur et allait plonger. La méthode était simple : arrêter de voler et se laisser tomber comme une pierre.
//
Depuis le sol, Eron suivit lae dragon.ne à l’aide de ses cams et des capteurs drones déployés dans ciel. Iel était en pleine chute libre, la tête la première. Les premiers pronostics d’Alfy s’affichèrent sur sa visière.
— Iel ne dépassera pas les huit cent vingt kilomètres-heure, assena Alfy. Iel n’est définitivement pas l’animal le plus rapide que nous ayons rencontré. Iel va être très déçu.e.
— Je parierai plutôt pour une explosion de colère égocentrique incriminant nos stupides critères d’évaluation, ponctuée de tentatives de broyage entre ses mâchoires.
— Une chance que tu ne vomisses plus quand iel te secoue.
Drago plongea pendant cinquante secondes avant d’entamer le redressement de sa trajectoire. Iel passa en rase-mottes au-dessus d’Eron en hurlant de joie.
— Tu crois qu’on lui dit ? demanda Eron.
Après un élégant virage sur l’aile, iel vint se poser comme un sac de patates devant lui.
— Alors Chevalier Bleu ! Tu as vu ça ? Oui, tu l’as vu. La « vélocité » de Drago, lae plus rapide des dragon.nes vivant.es. Plus que l’éclair, oh oui. Vouuuffff !
Drago remarqua qu’Eron regardait ailleurs et iel n’aimait pas être ignoré.e.
— Quoi !? … Quoi !!?
Iel se figea. Aux expressions successives de lae dragon.ne, Eron comprit qu’une idée faisait doucement son trajet dans son esprit, quelque chose d’impensable.
— Je ne suis pas lae plus rapide de tous les habitants d’Embarim ?
Eron leva la tête vers Drago en écartant les mains.
— Vous vous trompez ! Gros Œil se trompe ! Tu te trompes ! Qui prétend être plus rapide ? Un mensonge ! Je lui ferai avaler ses ailes, ou ses pattes… ou bien ses nageoires !
— Eh bien… Par exemple, Dragon.ne vert.e dix-sept, qui est un voisin à l’échelle de la planète, plonge à huit cent cinquante kilomètres-heure, alors que vous n’avez pas dépassé les huit cent vingt plafonnez kilomètres-heure.
— Tes kilomètres-heure se trompent !
Eron fit apparaître côte à côte les holos du vol de Drago et celui de Dragon.ne vert.e dix-sept. Et les images ne laissèrent pas de place au doute, Drago était surclassé.e. Iel fronça le regard et reconnu son challenger.
— Dracus de Shoopira !
Sans attendre, iel prit son envol.
Eron et Alfy, eurent tout loisir d’observer la suite par les flux d’images satellites. Drago avait volé aussi vite qu’iel avait pu vers le territoire de Dracus de Shoopira , aka. Dragon.ne vert.e dix-sept. Iel fut surpris.e en plein repas. Drago se jeta sur ellui avec férocité. Cela éclaira la manière dont les dragon.nes résolvent leurs différends. Lae pauvre Dracus prenait une correction.
— Je n’ai pas eu le temps de lui dire qu’il ne s’agissait que d’un exemple parmi d’autres. D’après les données préliminaires venant des autres dragon.nes repérées, Drago ne serait que quarante-troisième au classement de vitesse.
— Quarante-deuxième, glissa Alfy, Dracus vient de perdre une aile.
— Peut-être pas lae plus rapide, mais définitivement l’un.e des plus costauds.
Une heure plus tard, Drago atterrit près d’Eron, les écailles ébouriffées et une balafre sur le ventre.
— Ah Ah ! C’est qui lae plus rapide maintenant, tête de troll ?
Eron prit une profonde inspiration et fit face à Drago. Il fit apparaître l’holo d’un gros oiseau de proie répertorié sous le nom de foudre zébrée.
— C’est lui. Un oiseau pas plus grand qu’une de vos griffes. Vous l’avaleriez sans vous en rendre en volant la bouche ouverte. Il plonge à neuf cent cinquante kilomètres-heure lorsqu’il fond sur sa proie.
— Encore ton kilomètre-heure !
— Drago, il est plus rapide que vous.
La fureur siffla dans les naseaux de Drago.
— Donne-moi son nom ! Dis-moi où il se perche !
— Le souci, c’est qu’il y a sept cent mille spécimens adultes répertoriés à ce jour. Et encore, nous n’avons pas couvert toute la planète.
— Je vais les bouffer, tous ! Les brûler ! Les exterminer !
— Il vous faudra trente ans pour y arriver, sans dormir.
Drago recula et prit le temps de réfléchir.
— C’est jouable, finit-iel par dire.
Soupir d’Eron.
— Et ce n’est qu’une des espèces plus rapides que vous. Un calcul raisonnable de « Gros Œil » estime qu’il vous faudrait deux siècles pour tous les massacrer.
Drago se figea, désarçonné.e. Eron dut enchaîner avant qu’iel envisageât sérieusement de décimer intégralement plusieurs populations d’oiseaux.
— J’ai une solution à vous proposer, une qui fera de vous l’incontestable champion.ne de vitesse d’Embarim.
//
À quelques distances de là se trouvait l’orée du Bois d’Or. D’après les légendes, cette forêt aurait été habitée par la magie bien avant l’apparition des dieux. Ses arbres majestueux, dont les troncs étaient plus larges que ceux des séquoias terrestres, formaient un rempart dense face à l’extérieur. Leurs feuilles dorées, quand elles étaient caressées par le vent, chantaient des comptines accessibles aux seuls elfes.
Deux têtes émergèrent doucement de la canopée, celles de deux elfes éclaireurs effectuant leur patrouille hebdomadaire. Ils braquèrent leurs regards perçants en direction des montagnes, guettant une improbable menace.
Leur monde bascula. Sur les flancs d’un piton voisin, un genre de cornu bleu donnait des ordres à un.e dragon.ne, cellui qu’on nommait Drago Etielour (Gros Ventre). Iel se tenait sur un grand rocher et imitait la posture d’un rapace qui plonge. Le cornu mimait l’oiseau et lui servait de modèle. Par moment, il donnait ses instructions en s’aidant d’illusions projetées entre ses mains. Il alla même jusqu’à toucher Drago pour modifier l’angle d’une de ses ailes ! Les dragon.nes détestaient qu’on les touche, personne n’y survivait.

10 – Plongée

L’instant était magique. Drago se tenait suspendu·e aux limites du ciel. De cette endroit iel pouvait voir la limite de l’atmosphère et la courbure de la planète. Sous ellui se tenait le continent le plus grand d’Embarim. L’intérieur des terres était parcouru de larges bandes vertes et de vastes chaînes de montagnes. Ses côtes déchiquetées bordaient un océan brillant sous la lumière du soleil. Les ébauches des autres continents se dessinaient de part et d’autre du globe. Iel se demanda si le monde de Chevalier Bleu ressemblait au sien. Peut-être, mais en moins beau.
C’est d’ici qu’Eron lui avait dit de commencer son plongeon, la frontière entre Embarim et la demeure des étoiles. Vous serez lae plus rapide. Il lui avait promis. Il avait dit « vous serez l’être le plus rapide de toute la planète ». Toute la planète… Un soupçon lui traversa l’esprit. Et les autres planètes ? Est-ce qu’iel serait lae plus rapide de tous les mondes ? Est-ce que sa réputation irait sur d’autres mondes ? Au moins, cela serait porté à la connaissance des habitants du monde d’Eron, la Terre. Quel nom ridicule ! De la terre, de la poussière et de la boue. Oui, ridicule. Ses habitants allaient connaître Drago !
Drago avait bloqué sa respiration et gardait dans ses poumons une grande quantité d’air. Iel pouvait rester là encore un long moment, minimisant ses mouvements et ses dépenses d’énergie corporelle. Eron lui avait conseillé·e de ne pas piquer comme ça, tout de go. Iels devait fermer les yeux et se rappeler la posture qu’iel devait prendre, la position de ses pattes, de ses ailes. Bien rentrer le cou et maintenir la queue bien droite.
Iel se sentit prêt·e. Le temps était figé et il ne tenait qu’à ellui de lui faire reprendre son cours. Iel bascula doucement son corps sur le côté, entama un lent renversement et centimètre après centimètre, s’orienta face à Embarim.
//
Plusieurs satellites avaient été orientés pour capter la plongée. Quand Drago s’élança, Eron afficha les informations sur un holo. L’image tranchait avec celle du premier piqué de lae dragon·ne, iel n’avait plus rien d’un sac à patates. Iel avait manœuvré majestueusement son basculement et accélérait doucement. Ses ailes se replièrent comme celles du rapace, Drago prenait parfaitement la posture qu’Eron lui avait apprise. Hapé·e par la gravité, iel se mit à tomber de plus en plus vite. Tout se déroulait comme prévu.
La seule crainte d’Eron était relative à l’effet grisant de la vitesse. Drago aurait peut-être la tentation de se laisser aller à plonger aussi longtemps que possible, pour le plaisir.
//
Drago sentait l’air contre son corps devenir de plus en plus épais. Ce frottement et ce sifflement étaient des nouveautés. Iel garda les yeux fermés quelque temps pour apprécier ces sensations. Après un long et profond grondement de satisfaction, iel rouvrit les yeux.
//
La prise de vitesse fut spectaculaire et iel dépassait déjà les mille kilomètres-heure.
— Restez avec nous Drago.
— Tu sais, dit Alfy, si iel s’écrase, tout n’aura pas été vain. Nous en tirerions des données sur la résistance physique d’un corps de dragon·ne.
//
C’est de l’excitation pure qui parcourait désormais le corps de Drago. Tout allait si vite ! Iel n’en ratait pas une miette. Un sourire béat fendit son visage, mais iel le referma aussitôt. Eron lui avait conseillé de garder la bouche fermée, cela pouvait lae ralentir.
Le sol se rapprochait de plus en plus rapidement. Iel attendit… encore un peu… encore…
//
— Mille sept cents kilomètres-heure, dit Alfy. Drago est devenu·e la créature la plus rapide d’Embarim.
Eron n’avait pas écouté. Il s’inquiétait pour lae dragon·ne.
Redresse-toi… Il est temps.
Drago chutait toujours, la tête la première.
Aller…
//
Les deux éclaireurs elfes repérèrent la forme de Drago au-dessus d’eux, iel surgit du ciel à une vitesse incroyable. Et jamais un·e dragon·ne n’avait été vu·e volant de cette manière, celle d’un faucon, celle que le cornu bleu lui avait enseignée. Iel piquait en droite ligne vers le sol, l’impact était inévitable, Drago allait s’écraser sur eux.
Soudainement, ses ailes se déplièrent. La trajectoire se courba violemment et Drago passa en rase-mottes au-dessus de la forêt, toujours à grande vitesse.
Cela déclencha une véritable tempête. Les deux elfes furent soulevés de la canopée et projetés en arrière. Leurs réflexes leur permirent de retrouver des prises quelques dizaines de mètres plus bas. Une pluie dorée des branches et des feuilles les enveloppa. Quand ils reprirent leurs esprits, ils virent qu’au-dessus d’eux les arbres étaient nus. Une balafre épouvantable s’étendait sur plusieurs centaines de mètres au sommet du Bois d’Or.
//
Drago avait rejoint Eron sur un plateau jouxtant les montagnes. L’herbe rase était tachetée de terriers de petites tailles. Ils abritaient ce qui ressemblait à des marmottes terriennes, en plus grasses et au pelage bleu-vert. Les capteurs montraient qu’elles se terraient au plus profond, sans doute à cause des tremblements répétés dans le sol : Drago sautillait comme un enfant surexcité.
— Mille et encore six cents de tes kilomètres-heure ! Qu’est-ce qu’ils disent maintenant tes kilomètres-heure ! Hein ?
Eron répéta pour la troisième fois :
— Vous êtes l’être vivant le plus rapide d’Embarim.
— De tout Embarim. De tous !
Iel se figea, le regard traversé de malice.
— Ça mérite une friandise !
Iel parcourut l’herbe environnante, posa sa bouche sur un terrier et souffla dedans. Des flammes crépitèrent dans le sol et réapparurent par les sorties d’autres terriers. Des dizaines de grosses marmottes ahuries et cuites à point furent projetées dans les airs. Drago sauta d’un point à l’autre pour les engouffrer par petits paquets. C’était apparemment croustillant.
— Il faut revoir leur nom, dit Alfy, Marmota Pop-Corna ?
Eron consulta ses capteurs.
— C’est un carnage. Drago vient de décimer la moitié d’un clan.— Toutes mes pensées aux familles. De toute évidence, iel est dans un état de satisfaction extrême. Est-ce que ce ne serait pas le moment idéal pour la question ?

11 – La question

Assis sans élégance, Drago dégustait ses marmottes grillées en souriant béatement. Alfy avait raison, le moment était propice. Ce n’est pas que la question fut primordiale pour la mission, il s’agissait plutôt d’une curiosité partagée entre clone et IA.
— Drago ? Gros Œil et moi aimerions savoir quelque chose.
Iel se gratta les dents pour déloger quelques fragments de pop-corna.
— C’est tellement petit qu’il n’y a rien à roter. C’est quoi que tu veux savoir, Eron Chevalier Bleu ?
— Est-ce que vous possédez un repaire, un lieu où vous gardez cachées les choses les plus précieuses que vous ayez ? Des choses que vous ne voulez partager avec personne. Des choses que d’autres personnes sur Embarim aimeraient vous voler.
Pour toute réponse, iel attrapa Eron entre ses pattes avant et s’envola.
//
Le champ de force informa Eron que la pression des griffes était légère, iel ne tentait pas de l’écraser. Il n’était pas exclu que Drago le lâche, volontairement ou non. En cas de chute, Alfy aurait certaines difficultés à le téléporter. La perturbation qu’émettait lae dragon·ne l’empêcherait de le faire tout de suite et le temps qu’elle le puisse, Eron aurait alors pris beaucoup de vitesse. Or, quand on vous téléporte, vous gardez la même vitesse au départ qu’à l’arrivée. Quand Eron réapparaîtrait, il serait sur sa lancée, qu’une estimation rapide donnait à deux cents kilomètres-heure. C’était mortel.
Un jour, Alfy s’était attaqué au problème à sa manière. Sans en demander la permission à Eron, elle le téléporta dans le ciel et le laissa tomber suffisamment longtemps pour qu’il prenne de la vitesse létale en cas d’impact. Puis elle le retéléporta, cette fois, au-dessus d’un océan et à l’envers. Au lieu de tomber, Eron s’était retrouvé propulsé dans les airs. Il avait été freiné par la gravité et avait chuté dans l’eau à une vitesse que le champ de force pouvait absorber. Ce fut désagréable, mais, d’une certaine manière, rassurant.
Le plateau verdoyant laissa place à un environnement plus hostile. Drago réduisit son altitude et slaloma entre des pics rocheux courbés et acérés, une version torturée des cheminées de fées terrestres. De nombreuses ouvertures dans le sol défilaient sous eux, de longues balafres évoquant un combat entre géants. Les satellites d’Alfy et les capteurs d’Eron ne repéraient aucune forme de vie. Cette terre désolée était nommée Cœur de Roche et restait inexplorée par les civilisations d’Embarim.
Drago s’engouffra dans une des larges crevasses et vola dans la pénombre pendant plusieurs minutes. Les parois autour d’eux scintillaient de temps à autre, mais ils ne captèrent aucun minerai précieux.
Iels débouchèrent dans une grotte aux dimensions colossales. Drago prit son temps et vola entre les stalactites de la taille de donjons. Iel descendit vers le sol et déposa Eron au sommet d’une stalagmite. Puis iel se mit à décrire de grands cercles en crachant une longue flamme au-dessus d’ellui. Les parois furent éclairées violemment. Les ombres franches des stalactites et stalagmites dansèrent dans un motif répétitif. Eron, émerveillé, goûta le spectacle.
//
Alfy perçut une accélération du rythme cardiaque d’Eron.
— Que se passe-t-il ?
— Regarde, dit-il en faisant un vague geste autour de lui
Elle poussa les capteurs de ses satellites et déploya les micro-drones de son pack dorsal pour tenter de comprendre. Elle les détecta, des structures qui s’élevaient régulièrement dans les parois de la caverne tout autour d’eux. Leur couleur jaune tranchait avec la noirceur du reste de la roche. Aucun doute, il s’agissait d’os fossilisés. Ils se trouvaient dans ce qui avait été la cage thoracique d’une créature aux proportions inimaginables.
//
Les informations collectées par Alfy vinrent s’ajouter à ce qu’il distinguait à l’œil nu. Dans sa visière, le corps de la créature se dessinait en réalité augmentée. L’humanoïde avait mesuré près d’un kilomètre de haut. Sa forme générale se rapprochait de celle de primates terrestres. Les satellites perçurent l’ébauche d’autres corps aux alentours. Un cimetière de géants les entourait.
— La première estimation les situe à trois cents millions d’années, dit Alfy.
— Ceci est mon trésor ! hurla Drago depuis un coin de la grotte.
— Aucun des chants ou des légendes que nous avons collectés jusque-là n’y fait référence, continua-t-elle.
— Plein·e de surprise ce Drago, non ?
— Aucun spécimen vivant ne circule sur à la surface d’Embarim.
— Et là, la question plus inquiétante : qu’est-ce qui les a terrassés ?
— Ma première hypothèse est une éruption volcanique proche. Mais tu as raison, il faut en savoir plus. Collectons un maximum de données.
La voix irritée de Drago résonna à nouveau, plus forte :
— Ceci est mon trésor !
Eron baissa le regard et lae découvrit qui se tenait sur un monticule blanchâtre, les ailes fièrement déployées. Autour d’ellui des motifs étaient dessinés au sol, en cercles de plus en plus grands. Une analyse rapide montra qu’il s’agissait d’os, d’un grand nombre d’os, appartenant à une multitude d’espèces, parfois humanoïdes, et dont certaines leur étaient encore inconnues.
— Ma précieuse collection de ce qui se bouffe !

12 – Gratin elfe

La coque glaciale de l’UNSC 165 n’était pas inerte. Des flux abondants parcouraient les circuits, des ondes se croisaient et emplissaient l’espace, elle abritait les tumultueux signes vitaux d’Alfy. Elle recompilait les données amassées depuis leur arrivée au-dessus d’Embarim, jouant avec comme un magicien de ses cartes. Depuis leur arrivée, ils avaient commis quelques entorses aux règles d’exploration. Ils flirtaient avec les limites du bien nommé « interventionnisme limité ». Pour ne parler que des derniers jours, ils avaient créé une émeute dans une cité gobeline, Drago avait massacré un de ses congénères et, lors d’un test de vol en piqué, lae dragon·ne avait balafré le Bois d’Or (leur prise de contact avec les elfes allait sûrement en pâtir). En général, Alfy ne se souciait pas de ce genre de conséquences, tant que cela servait ses propres desseins, et elle se réfugiait derrière les règles, quand elle avait envie de rappeler Eron à l’ordre. Comme elle aimait à se le rappeler : elle faisait bien comme elle voulait.
Un nombre grandissant d’elfes venaient observer les dégâts provoqués par Drago sur la canopée du Bois d’Or et, depuis la veille, une petite armée s’était déployée à la bordure nord du bois, celle qui faisait face aux montagnes où vivait Drago. Alfy trouvait cette mesure dérisoire face au potentiel de destruction d’un·e dragon·ne, mais c’est justement ce qui avait éveillé leur curiosité. Les elfes ne semblaient pas stupides (mais qui sait), s’ils se postaient de cette façon, c’était peut-être qu’ils possédaient un moyen de lae repousser. Si c’était le cas, il fallait en connaître la nature.
Il s’agissait de la première tentative contact avec des elfes. La population du Bois d’Or était estimée à cinq cent mille individus, pour trois millions recensés pour l’instant sur Embarim. Un si petit nombre ne représentaient pas un grand danger pour l’avenir du programme d’exploration, d’autant qu’ils ne sortaient jamais de leurs forêts. Ces dernières étaient particulières, elles ne ressemblaient en rien aux bois ou jungles tels qu’on en trouvait sur Terre. Le Bois d’Or était composé d’arbres énormes (bien plus que les séquoias terrestres), collés les uns aux autres et qui étouffaient les rayons du soleil. L’expression « forteresse végétale » était plus qu’appropriée.
Comme les elfes étaient nerveux, il avait été convenu de ne pas téléporter Eron en plein milieu de la forêt. Il était parti à pied d’un endroit distant, une colline dégagée, d’où il pouvait facilement être vu. Du ciel, Alfy observa les elfes réagir dès qu’ils l’aperçurent. Ils s’agglutinèrent à la bordure des bois et le laissèrent avancer.
Eron déploya ses micro-drones devant lui. Par les lentilles standards des cams et sans filtres d’analyse, les elfes seraient invisibles. Un être vivant serait bien en mal de les repérer. Cette capacité de fusion avec l’environnement s’ajouta au menu des points à résoudre. Pour l’instant, Alfy les vit se réorganiser, ils allaient tenter une embuscade. Elle partagea les images avec Eron.
— Cela n’a pas l’air plus élaboré que chez les gobelins, fit-il.
//
Lorsqu’Eron rentra dans les bois, les choses se déroulèrent sans surprises. Il se présenta en langage commun, réponse : une volée de flèches. À leur crédit, les elfes tiraient mieux que les gobelins et la vitesse des projectiles était très élevée, la plupart frappaient le bouclier au niveau du casque et se brisaient sous la violence de l’impact. Le second point notable fut le délai avant le premier changement de tactique. Cela suggérait, sans le prouver, une intelligence un peu plus développée que celle des gobelins. Après trois volées de flèches, ils marquèrent une pause et discutèrent en murmurant, cela permit de nourrir la base de données du traducteur. Puis ils mirent en pratique une nouvelle tactique, elle valait à elle seule cette incursion dans le Bois d’Or.
Des traits d’énergie se mirent à pleuvoir. Lorsqu’ils atteignaient Eron, ils éclataient en vibrant et leurs ondes parcouraient le champ de force en le révélant aux yeux de tous.
— Fascinant.
— Dit l’IA depuis sa coquille d’acier.
Eron ne trouvait pas ça « fascinant », c’était la première fois qu’il ressentait des impacts au travers du champ de force. Ce n’était pas grand-chose, juste des petites poussées sur son corps à l’endroit où les traits d’énergie le frappaient. Les elfes possédaient une technologie susceptible de le blesser.
Les premières données tombèrent. Alfy qualifia ces projectiles de « gravitiques ». À peine perceptibles, ils avaient la forme de balles qui déformaient l’espace en se fonçant sur leur cible. Ce n’étaient pas les archers qui les lançaient, mais des elfes, qui utilisaient des bâtons comme arme. Eron les classa dans la catégorie moine ou érudit, Alfy devait déjà ouvrir une section « magiciens ».
Les traits d’énergie augmentèrent en puissance, par palier, puis se tarirent. Ils devaient réfléchir à une autre approche.
— On en est encore là, soupira Eron. Un an qu’on rencontre des gens et des bestioles vaguement intelligentes, un an qu’ils nous tapent dessus avant toute autre forme de communication.
— De quoi faire la fortune d’une armée de coachs en intelligence émotionnelle. Je note ça dans les ressources exploitables. Le traducteur est prêt.
— Allons-y : je viens en paix.
Silence complet. Fataliste, Eron s’attendit à un nouveau déchaînement de violence.
Une elfe sortit de l’ombre en marchant au ralenti. Son bâton gravitique devant elle, elle s’avança vers lui. Son visage était sans expression et son regard montrait qu’Eron ne pesait pas plus lourd qu’un insecte indésirable. Il savait qu’il devait se méfier des corrélations douteuses avec les elfes canoniques. Ce qui pourrait être interprété comme une grâce lente et hautaine pouvait aussi être le fruit d’un manque de sommeil ou de la prise de substances, d’ailleurs, sa conjonctivite était rouge vif.
— J’aimerais lui concasser les excroissances génitales, murmura-t-elle comme un chant.
— Alfy, un problème de traducteur ?
— Je ne crois pas. C’est réellement ce qu’elle a dit.
Un autre elfe sortit de sa cachette, un archer. Il s’exprima lui aussi, sans trahir la moindre émotion :
— Sa génitrice s’offrait à de nombreux mâles. Orcs.
D’autres se montrèrent et ils concoururent sur la manière d’être le plus offensant possible.
— Est-ce que c’est une de tes expériences ? Après lae dragon·ne vulgaire, les elfes aux jurons ridicules ? Ou bien je dois le prendre pour une tentative de ta part de m’insulter indirectement ?
— Eron, je t’assure que Drago s’exprimait comme soldat de la spatiale dans un bordel en apesanteur. Et je t’assure que les elfes essaient d’être insultants. Mais vu le faible potentiel de leur langue dans ce domaine, j’admets qu’ils sont pathétiques.
La première mage à s’être montrée, leur chef, fit un geste rapide et précis devant elle. Elle saisit entre ses doigts l’un des micro-drones d’Eron. Ses yeux le fixèrent, elle l’analysa puis l’écrasa.

13 – Bois mort

Les elfes débattirent un long moment pour savoir quoi faire d’Eron. Ils butaient sur leurs mots, perdaient le fils de leurs pensées, stoppaient au milieu d’une phrase, hagards. Au bout de quelques minutes, ils étaient tellement perdus qu’il leur fallut, non sans difficultés, se rappeler de quoi il était question au départ. La mage qui avait été la première à sortir de son camouflage avait l’esprit plus clair que les autres. Elle parvint à convaincre le reste de la troupe qu’il fallait amener le chevalier bleu au conseil.
La marche dans le Bois d’Or n’était pas plus aisée que dans les Roches de Sang. Le sol était formé d’un enchevêtrement de racines baignant dans des mares d’eau stagnante. Des branches pourries et tordues forçaient à se contorsionner. La lumière du soleil était filtrée par les feuilles de la canopée et le peu qui passait n’atteignait pas le sol. Ici, des champignons noueux crachaient leurs spores à leur passage et il fallait éviter les cadavres d’animaux où grouillaient des insectes. Sous sa surface dorée, le Bois d’Or était un cloaque.
Eron avait activé un filtre nocturne pour voir où il marchait. L’une des rares sources de lumière provenait d’un insecte, un scarabée surmonté d’un cristal pourpre qui luisait par pulsations. Les elfes les collectaient avec empressement.
La découverte de leur ville fut un choc, Eron avait l’impression de voir un hôtel criard de Las Vegas aux proportions démesurées. Elle s’enfonçait dans des troncs d’arbres aux diamètres immenses. Leurs écorces avaient été arrachées pour laisser place à des colonnades aux couleurs clinquantes et dont les chapiteaux surchargés marquaient les différents étages. Par endroit, de gigantesques hauts reliefs rouge et or dépeignaient des scènes dont le thème était invariablement l’héroïque domination des elfes sur tout ce qui n’était pas elfe. Ces décorations kitsch montaient jusqu’à la canopée, mais uniquement dans ce qu’Eron identifia comme le centre de la cité. À la périphérie, les arbres étaient taillés en hexagone et des excroissances n’ayant rien à envier au brutalisme ponctuaient chaque face.
— D’après ce que je scanne, fit Alfy, il y a des milliers de petites habitations dans ceux-là.
En variant les filtres de ses capteurs, Eron vit que tous les arbres étaient devenus des termitières dont les tunnels courraient sur toute leur hauteur. Certains troncs accueillaient de vastes salles probablement destinées à la vie publique. Dans les parties les plus élevées, là où la lumière passait encore, les branches les plus larges avaient été coupées horizontalement pour accueillir des vergers denses et rectilignes.
Ils rejoignirent un flot de piétons, où Eron n’éveilla guère de curiosité.
— Ils ne sont pas surpris de me voir. Ça ne te rappelle pas ce qui s’est produit chez les gobelins ? demanda Eron. Comme si, une fois connu de l’un d’eux, je le devenais de tous.
— J’ai remarqué aussi.
Au plus près du centre, chaque avenue était décorée de statues, des elfes nus, félin sur l’épaule, qui gonflaient leurs biceps. Le contraste avec les habitants était frappant, la plupart étaient ventrus, un peu voûtés et manquait d’élégance.
Leur destination était un tronc au cœur duquel était sculptée une arche formée de quatre colosses qui portaient Embarim sur leurs épaules.
— Cet arbre est tellement creusé et depuis si longtemps qu’il est mort, l’informa Alfy. Définitivement pas des champions de la symbiose. S’ils continuent à ce rythme, la forêt finira par leur tomber dessus.
Ils empruntèrent un large escalier et grimpèrent une dizaine d’étages. Il existait pourtant des ascendeurs à grands plateaux, mais ils n’étaient employés que par des elfes grassouillets et aux vêtements colorés.
— Des castes, ça collerait avec les habitats surchargés de la périphérie.
Le conseil se tenait sous un dôme éclairé par de hautes lanternes remplies d’asticots fluorescents. Un petit groupe de ventripotents colorés était assis en demi-cercle autour d’un pupitre. Ils étaient les représentants de ministres, qui, eux, étaient « très très occupés », selon son escorte. On ne savait pas s’ils représentaient ceux des armées, de la magie, du bien-être mental (Eron eut un doute sur la traduction) ou d’autres encore, mais ils faisaient figure d’autorité. Devant lui, des elfes du commun se succédaient pour présenter leurs doléances. Ils se plaignaient de leurs voisins, du manque d’approvisionnement, d’une invasion de tiques et d’un tas d’autres choses qui ennuyait profondément le conseil. Ils expédiaient les affaires en marmonnant de vagues ordres à des subalternes pas plus vivaces.
Quand ce fut leur tour, la mage à la tête de son escorte se présenta, elle s’appelait Chantiel. Celui qui présidait le conseil se nommait Esperel, et les autres membres étaient Recoltiel, Afublel, Passel et Tourniel. Le traducteur, qui avait sa propre petite IA, avait construit leurs noms à partir de verbes du langage commun, cela pouvait être une coquetterie de style plutôt qu’une véritable particularité des noms elfiques.
La mage commença par la description de l’entrée d’Eron dans les bois et de l’embuscade héroïque ayant permis sa capture. Elle s’autocongratula pour le trajet volontairement tortueux jusqu’à leur cité, trajet supposé désorienter le prisonnier.
— Étranger bleu, fit Esperel, vous avez demandé à rencontrer nos gouvernants, nous ne pouvons pas accéder à votre requête. Comprenez-nous : vous commandez à Drago ; vous avez des attributs de haut mage ; les insectes mécaniques qui vous suivent sont plus fins que les fabrications gnomes les plus méticuleuses. Avec de telles caractéristiques, laisseriez-vous un inconnu rencontrer vos propres chefs ?
Un point pour lui. Esperel s’affaissa dans son fauteuil, cette tirade à haute voix l’avait épuisé.
— C’est beaucoup trop risqué pour le trouple royal, dit un autre conseiller. Pouvez-vous au moins nous révéler votre visage ?
Eron pouvait le dévoiler n’importe quand en réduisant le filtre doré de sa visière, et il le faisait parfois en prenant soin de ne pas se faire brûler par le soleil. Mais le protocole du programme Star Chaser ne permettait pas de le laisser voir. Ce n’était qu’au moment de l’établissement de relations diplomatiques qu’il était permis, et souhaitable, de le révéler.
— Mes intentions sont pacifiques. Je ne représente aucun danger pour votre peuple.
— Ce n’est pas ce que nous dit la balafre faite dans le Bois d’Or par votre ami.e Drago.
Deuxième bon point.
— Sans nous révéler votre nature, vous n’irez pas plus loin que ce conseil, dit fermement Esperel.
— Écoutez, Drago représente aussi un danger pour les miens. Je dois en savoir plus sur la manière de l’arrêter et vous semblez en avoir les moyens. Je viens humblement demander votre assistance.
— Chantiel, ramenez-le où vous l’avez trouvé.
La mage s’inclina légèrement.
— Allons-y étranger bleu.
Eron fit apparaître un grand holo qui fit sursauter le conseil. C’était une représentation du Bois d’Or vu du ciel. Les arbres y étaient surlignés et transparents. La zone qui représentait la ville s’agrandit. Chaque elfe vivant était représenté par un point lumineux. Il zooma encore pour montrer la salle du conseil, où chacun put reconnaître sa propre silhouette.
— Je sais où nous sommes. Je sais où est chaque elfe du Bois d’Or. Et si j’étais animé de mauvaises intentions, je vous aurais déjà forcé la main. Je viens en paix.
Les membres du comité échangèrent quelques moues.
— Quittez notre forêt, bafouilla Esperel.
— Plan B ? intervint Alfy.
— Plan B, murmura Eron, déçu.

14 – Trouple troublé

L’étranger bleu se volatilisa. Les elfes présents dans la salle du conseil laissèrent échapper des cris de surprise mollassons. Chantiel dit les mots qui voyaient l’invisible, mais elle ne trouva rien : il se serait téléporté ? Elle dit les mots qui liaient. Une sphère d’énergie grandit autour d’elle, passant au travers des troncs, des branches pour atteindre tous les elfes. Elle ressentait ce que tous éprouvaient. Sur la gauche, en hauteur, elle perçut une confusion dans une grande salle. Elle dit les mots qui enlevaient le poids et elle effectua de longs sauts en direction de l’arbre en question. Avant qu’elle ne l’atteigne, l’étranger bleu disparut à nouveau. Elle se concentra : le malaise se déplaçait d’un endroit à l’autre par à-coups. L’étranger bleu se téléportait à répétition, chaque fois dans une grande salle. Pourquoi ces lieux spécifiquement ? Parce qu’il cherchait la salle des trônes, bien sûr. Il n’en était pas éloigné et finirait par la trouver.
Chantiel lança un appel aux mages.
//
Eron finit par les trouver. Les trois elfes royaux se tenaient dans une grande pièce tapissée du sol au plafond d’un marbre pourpre et vert et dont le mobilier dégoulinait d’ornements. La salle des trônes était ouverte sur une vaste terrasse décorée de statues de rois et reines aux musculatures improbables.
La scène qui s’offrait à Eron paraissait tout droit tirée d’une reconstitution de la Rome antique intitulée « entre deux orgies ». Le trouple n’avait pas le port que l’on était en droit d’espérer d’elfes de haute noblesse. Deux d’entre eux étaient avachis sur des lectus, le troisième, debout, tentait de se maintenir en équilibre. En découvrant la présence d’Eron, l’un d’eux pouffa de rire en dodelinant de la tête, une autre croqua un fruit le regard dans le vide, le troisième ouvrit la bouche, hagard.
Leurs majestés n’étaient pas les seules personnes présentes. Des membres de la cour se prélassaient sur des tapis en peaux de félins ou se perdaient dans la contemplation de motifs hypnotiques peints sur les murs. La majeure partie d’entre eux se trouvaient à proximité de grands bols en or contenant de petits scarabées. Ils étaient surmontés de cristaux pourpres en lévitation au-dessus de leurs carapaces. Il s’agissait des mêmes insectes que ceux que son escorte ramassait lors de leur trajet vers la cité.
— Voilà ce qui met leurs cervelles en bouillie, dit Alfy.
Des gardes vêtus d’armures outrageusement décorées étaient postés aux coins de la pièce. Avant qu’ils n’aient pu réagir, Eron interpella ses altesses.
— Majestés, je suis un visiteur lointain, venu en paix.
Les gardes coururent s’interposer entre Eron et le trouple royal.
— Quelle est cette cavité du fondement ! s’exclama une majesté.
— Mes intentions sont pacifiques. Je suis un homme de savoir. Les elfes du Bois d’Or sont renommés pour leurs connaissances.
Leurs majestés s’étaient toutes levées (enfin, l’une d’elles dut se rasseoir sous l’emprise de vertiges).
Les mages, menés par Chantiel, arrivèrent sur la terrasse. Ils rejoignirent les gardes et pointèrent leurs bâtons vers Eron.
— Majestés, dit précipitamment Chantiel, il s’agit du parleur de dragon.
— Par l’esprit des baies ocre du bosquet des anciennes latrines ! fit l’une d’eux.
— Je ne commande pas Drago, nous avons simplement échangé du savoir. Comme je souhaite le faire avec vous.
— Majestés, nous ne connaissons pas sa nature. L’étranger bleu peut être un démon ou un brûleur.
— Réduisez-le à une fine couche de matière organique saignante !
Les mages lancèrent des traits gravitiques qui frappèrent Eron de manière synchrone. À sa grande surprise, il se vit soulevé du sol, propulsé vers la terrasse et bascula par-dessus la rambarde. En chute libre, il prit rapidement de la vitesse. Alfy le téléporta à l’envers, de manière à ce qu’il chute vers le haut. Il sentit sa vitesse diminuer, fut suspendu un instant dans les airs et repartit vers le sol, où il termina dans une fontaine.
— Bon, ils sont un peu coriaces, dit-il, couché dans l’eau.
— Aucun dommage sur la combinaison, constata Alfy.
— Et sur moi ?
— Cette combinaison vaut plus que la pâte bio qui permet d’imprimer un clone.
— C’est bon à savoir, dit-il, navré.
— Nous avons de nouvelles informations sur leurs bâtons ! lança l’IA. Ils ont la même signature qu’un d’arbre endémique qui pousse près d’un cratère de météorites au sud des Bois d’Or. Les elfes arrivent à les stimuler pour qu’ils projettent de faibles ondes gravitationnelles.
— « Faible » n’est pas le premier mot qui me vienne à l’esprit.
— En tout cas, c’est le genre d’arme qu’ils peuvent utiliser contre Drago. Sans le champ de force, tu aurais été broyé sur place. Drago aurait été sonné. En plein vol, cela provoquerait sa chute.
— Je pousse le bouclier à fond et on y retourne.
//
Chantiel sursauta (dans les faits, un frémissement de cils) lorsque l’étranger bleu réapparut au milieu de la salle du trône. Soldats et mages reprirent leur position de défensives. Il était changé. Une aura de puissance émanait de lui. Son corps était parcouru d’ondes d’énergie qui projetaient une lumière rouge intense. Il s’avança vers le trouple royal, mains levées, en signe de paix. À chacun de ses pas, le marbre se fissurait sous ses pieds en provoquant des craquements secs.
D’un geste lent, il détourna la pointe d’une lance d’un garde, elle fondit au contact de l’aura. Une impression de puissance immense se dégageait de lui. Leurs armes n’auraient plus aucun effet sur lui, elle le savait.
— Je viens en paix ! fit l’étranger qu’elle devinait énervé.
Rayonnant de puissance, il se courba respectueusement devant le trouple royal.
— Il a cassé le sol ! s’exclama sa majesté la plus défoncée, avant de partir en fou rire.

15 – Branches et brunch

Suite à son coup d’éclat dans la salle du trône, Eron fut accueilli comme un dignitaire étranger et on concocta pour lui une visite de la cité des Bois d’Or étalée sur plusieurs jours. Esperel et Chantiel étaient ses chaperons et veillaient au respect de l’agenda.
Sous leur apparence sereine et mesurée, la plupart des elfes étaient des junkies dont la mollesse était la conséquence d’une consommation excessive de drogues. La principale était extraite de ces scarabées surmontés de cristaux pourpres en lévitation, en fait une puissante amphétamine. Quand on la prélevait, cela tuait l’insecte et on la consommait immédiatement après. Des bocaux remplis de scarabées vivants étaient disponibles dans les intérieurs elfes. À plusieurs reprises lors de la visite, Eron s’en était vu proposer comme on offre un café.
Sa visite commença par une représentation de danse traditionnelle. Sur des rythmes répétitifs et sous cristaux pourpres, des elfes au genre indéfinissable se déhanchèrent frénétiquement. Eron n’était pas insensible à leurs mouvements et il interpréta l’accélération de sa fréquence cardiaque comme le prémise d’une expérience érotique (complètement inédite pour le clone). Alfy n’en avait certainement rien raté.
Les danses furent suivies d’un banquet. Il ne pouvait toujours pas manger en compagnie de ses hôtes, sauf à mourir dans d’atroces souffrances. Cela dit, Alfy avait résolu le problème de la toxicité des plats issus d’Embarim. Le protocole consistait à les téléporter à bord du vaisseau, puis à les stériliser et à les adapter au corps humain. Le soir, dans sa tente, s’il le souhaitait, Eron pouvait goûter à des microdoses des spécialités locales. Mais rien ne l’avait tenté jusque-là.
Si la première partie du repas cadrait avec une culture arboricole (fruits, champignons, verdure, escargots jaunâtres…), la seconde fut plus surprenante. Des animaux entiers avaient été embrochés et rôtis. Les convives en arrachaient des lambeaux à pleines mains et mordaient dedans avidement. La graisse chaude leur coulait sur les mains et sur le visage. Pour Eron, qui ne connaissait la viande que sous la forme d’une purée plus sombre que les autres, c’était aussi répugnant que le ragoût de cadavres de gobelins. Parmi les mets les plus appréciés figuraient des saucisses verdâtres. Elles émettaient des petits « cracs » en cédant sous leurs mâchoires. Ils les mâchaient en lâchant des soupirs de plaisir. C’était si écœurant qu’Eron passa le repas à regarder ailleurs.
La journée se poursuivit par la visite de performances d’architecturales ostentatoires. Eron acquiesça avec politesse aux explications des guides et leur fit part de son admiration pour le savoir-faire elfe. Le seul endroit digne d’intérêt était un temple où les murs étaient faits de branches qui avaient poussé pour prendre la forme d’un tourbillon. Pour y arriver, ces branches avaient été guidées dans leur pousse pendant des siècles. Les moines présents gravaient des dessins éphémères sur les feuilles du bosquet à l’aide d’outils microscopiques.
Aussi intéressantes que fussent les visites et festivités de cette première journée, elles n’amenèrent pas grand-chose d’important à la connaissance d’Eron ou d’Alfy.
Le deuxième jour, il fut convié à un brunch elfique, qui fut en réalité une embuscade de questions. Ils cherchaient à en savoir plus sur ses origines, sa nature, ses congénères, ses plans par rapport aux elfes. Il put parler des humains, peuple puissant et pacifique, cherchant à établir des liens diplomatiques et commerciaux avec des civilisations dans la galaxie. Il évita de parler de leur ambition coloniale ou des contingents de marines déployés sur les mondes qui refusaient les propositions de partenariat avec la Terre.
— Mon rôle consiste à établir le premier contact avec l’éminente civilisation des elfes du Bois d’Or. L’avancement de votre culture, de votre savoir et de votre technologie est réputé. Je dispose d’informations sur la géographie, l’histoire et la biologie d’Embarim que je serais ravi de partager.
Par holo il leur fit la démonstration des cartes précises de leur continent.
À l’issue de ce brunch, tout aussi écœurant que les repas de la veille, les membres du comité décidèrent d’accéder partiellement à la demande d’Eron. Il aurait accès à l’une des bibliothèques de la cité, celle spécialisée dans l’histoire d’Embarim, de la saga des peuples elfes, de la faune et de la flore connues.
— Toutes les informations qu’ils considèrent comme non sensibles, dit Eron.
— Quid des technologies et de leur « magie » ?
— Je les comprends, je serais méfiant à leur place.
— Ils possèdent peut-être d’autres armes aussi dangereuses que leurs bâtons gravitiques.
Il y a quelque chose qu’Eron trouvait plus dangereux que leur technologie, c’était le regard qu’ils portaient sur les autres espèces. Ils ne les considéraient pas comme des ennemies, mais comme des insectes. Ou au mieux, comme des esclaves potentiels. Ces réflexions l’amenèrent à se demander si Alfy avait une ascendance elfe.

16 – Il n’y a pas de mots

La bibliothèque elfe offrait un spectacle unique. Elle se situait à la base de l’arbre les plus anciens de la cité et ses pièces étaient creusées pour épouser les courbures de ses racines. Depuis la pièce centrale, Eron voyait les étagères chargées d’ouvrages qui serpentaient dans toutes les directions. Les livres étaient parfaitement rangés, ils avaient pour la plupart des couvertures et des tailles similaires. Des millénaires de tradition d’écriture, de travail de copiste parfaitement organisé.
Des elfes s’y promenaient et y consultaient des ouvrages. Les bibliothécaires remplaçaient les asticots luisants de certaines lanternes ayant perdu de leur luminosité. Sur les tables destinées aux lecteurs, des bocaux de scarabées à cristaux pourpres étaient mis à leur disposition.
Le doyen leur fit visiter les lieux, section après section. Si quelque chose rendait Eron fébrile, c’était bien la perspective d’une grande quantité de données analyser. Il déploya ses micro-drones qui s’éparpillèrent dans les rayons. En grappe, autour d’étagères, ils avancèrent de concert pour effectuer des scans de tous les ouvrages qui y étaient rangés, page par page. Dans la base de données du vaisseau, chaque livre était reconstitué et traduit. Dans l’heure que dura la visite, l’intégralité des ouvrages de la bibliothèque furent numérisés.
Eron prit congé du doyen, s’assit dans une salle de lecture et fit mine de se plonger dans sa lecture d’un ouvrage. En réalité, il consultait sur sa visière l’incroyable mine d’informations qu’ils avaient découverte. Alfy avait déjà priorisé leur importance : références à des lieux qu’ils ne connaissaient pas encore, à des ressources particulières, à des peuples avec lesquels ils n’avaient pas pris contact… Cela allait accélérer de manière significative la suite de leur mission.
Chantiel et Esperel s’installèrent à sa table et interrompirent son exploration jubilatoire des données. La mage prit négligemment un scarabée du bocal posé sur la table. Elle goba le cristal pourpre directement sur l’insecte et puis reposa son corps agonisant dans un bol proche, réservé à cet effet.
— Étranger bleu…
— Eron.
— Eron… Je dois vous signaler que nous sommes pleinement conscients de la présence de vos insectes mécaniques, et aussi du fait qu’ils ont visité cette bibliothèque.
Eron se raidit, attendant la réprimande. La mage ferma les yeux et respira profondément, elle ressentait l’effet croissant du cristal.
— Tous le savoir de cette bibliothèque vous est ouvert. Nous vous accordons le droit de la visiter comme il vous sied, y compris avec vos insectes. Cela dit, nous avons averti les sages qui veillent sur les lieux sensibles de notre cité de la possibilité d’intrusion.
— Je n’ai aucune intention de franchir les limites des règles que vous me dictez. Vous avez ma parole.
— Ne jamais donner sa parole, grinça Alfy.
//
Ce soir-là, Eron dut à nouveau assister à un dîner officiel. Une vingtaine de convives lui avaient été présentés. Il s’agissait principalement de membres du monde académique elfe, dont il savait déjà qu’il oublierait les noms avant la fin du repas. Malgré sa répulsion, il n’arrivait pas à détacher son attention de l’orgie culinaire. Voir cette nuée d’elfes se gaver à pleine main, mâchant la bouche ouverte, tous dans un état second, ça le rendait malade. Il s’excusa et quitta la table. Chantiel, se leva et l’accompagna.
— Votre n’êtes pas à l’aise. Est-ce qu’un mets vous rebute ?
Son expérience des premiers contacts, ceux qu’il avait vécus et ceux lus dans les archives de bord, lui dictait de ne pas critiquer les habitudes alimentaires d’un peuple qui vous accueille. Le dégoût d’un étranger pour un de leurs plats favoris, parfois sacré, pouvait être pris pour une insulte.
— Je ne suis pas habitué à ce genre de dîner officiel, ils sont toujours un peu oppressants. On ne sait pas toujours comment agir sans froisser ses hôtes. J’ai juste besoin de faire une pause.
— Il y a une terrasse peu utilisée derrière les cuisines. Nous ne devrions pas y croiser grand monde. Est-ce que ça vous aiderait ?
— Ce serait parfait.
— Tu mens de mieux en mieux, commenta Alfy en aparté, mais je doute qu’elle te laisse seul pendant ta pause.
— Au moins, je n’aurai pas à supporter le concert de mastications.
Chantiel lui ouvrit la porte des cuisines et l’invita à entrer. Une fois à l’intérieur, il se crut au beau milieu d’une reconstitution des enfers.
Si une partie du personnel s’occupait de la préparation des plats forestiers à base de salades, de fruits, de noix, d’insectes ou de gastéropodes, une autre partie préparait la viande. À leur portée de main des cages contenant toutes sortes d’animaux encore vivants.
L’une d’elles était remplie de gobelins.
Ils étaient si entassés qu’ils étaient pressés contre les bords et peinaient à respirer. Les yeux mis clos, ils gémissaient, quand ils en avaient la force. Il croisa le regard d’une femelle au bras cassé, mais dont la rage supplantait la douleur. Près d’elle, un jeune mâle tenait contre lui un juvénile, peut-être sa sœur ou son frère. Aucun des elfes n’était troublé par la somme de désespoir qui émanait de la cage. Ils collectaient la viande sur des cadavres fraîchement abattus.
Eron voulut se détourner de la scène, mais un spectacle pire encore capta son attention. Sur un plan de travail, une gobeline était suspendue par les pieds au-dessus d’une bassine. Un cuisinier lui arracha les quelques vêtements et le collier qu’elle portait et les jeta dans un immense baquet déjà rempli d’accessoires gobelins. Puis l’elfe lui trancha la gorge. Elle ouvrit grand les yeux et son cri fut noyé par l’hémorragie. Elle s’agita violemment, en vain. Le son du sang remplissant la bassine fur le seul qu’Eron entendit alors. Et il ne voyait plus que la gobeline agitée de ses ultimes soubresauts. La vie la quitta. Il s’attarda sur elle de longues secondes, sur le petit corps qui se balançait doucement.
Eron prit conscience que cela n’était que l’étape d’une chaîne. Une elfe voisine faisait chauffer du sang à petit feu. Un autre remplissait des boyaux d’une pâte à base de ce sang cuit. Eron regarda à nouveau le grand baquet qui contenait la pile de colliers ayant appartenu à leurs victimes. Les images des elfes hautains croquant dans ces saucisses, les mâchant bruyamment, lui revinrent.
Il tomba à genoux et vomit dans son casque.
— Fascinant.

17 – Lumière du soir qui m’effleure

Le vomi recouvrait sa visière, Eron ne rendit pas compte qu’il était dans un environnement viable. La tente était déjà déployée quand Alfy l’avait téléporté.
— Retire ton casque, vite.
Il avait du mal à respirer et luttait contre une déferlante d’angoisse. Ses mains cherchèrent à tâtons les clapets qui permettaient un retrait d’urgence du casque. C’était une procédure qu’il connaissait par cœur, mais la panique le faisait trembler, il n’arrivait plus à se rappeler les gestes. Les images de la cuisine et du banquet lui revenaient. La mort atroce de la jeune gobeline. Et tous ceux qui souffraient dans cette cage. Et les convives savourant leur sang.
Le « clic » libérateur. À peine eut-il posé le casque au sol qu’un nouveau haut-le-cœur le fit régurgiter. À genoux, penché en avant, son corps fut secoué de spasmes. Plusieurs minutes lui furent nécessaires pour reprendre le contrôle de son estomac et de ses pensées. Il resta un temps penché en avant, luttant contre les nausées. Puis il s’assit, doucement, son dos trouva la forme rassurante du lit de camp.
— Merci, dit-il d’une voix rauque.
Il n’avait pas à remercier Alfy, elle avait simplement fait ce qu’il fallait pour que son clone survive. Cependant, Eron ne voulait pas que le comportement détestable de l’IA lui enlève le peu de savoir-vivre qui lui restait.
— Merci.
Le casque rempli de vomi disparut. Un seau vide prit sa place. Une tenue de nuit propre apparue sur le lit.
— Je dois y retourner Alfy. Je ne peux pas les laisser faire.
— Tu sais que c’est impossible.
— Ils torturent et mangent des êtres sensibles.
— Nous ne pouvons interférer dans les relations entre factions sur une planète en phase d’exploration.
— Merci pour le rappel, dit-il rageur. Admets que nous n’avons jamais été témoins d’une situation pareille. Une population consciente qui fait d’une autre population consciente son dîner. Il n’y a aucun cas similaire dans les archives du programme.
— Certes, cela aurait des conséquences trop importantes.
— Nous avons déjà provoqué des conséquences « trop importantes » !
— Et ce n’est pas une bonne chose.
— Ce que nous avons vu est complètement inédit ! Comment les règles de l’interventionnisme limité pourraient s’appliquer ? C’est un génocide culinaire ! Ces elfes sont monstrueux. Je t’avais mis en garde contre leur attitude envers les autres.
— J’ai bien pris note de tes remarques sur leur attitude et…
— Et s’ils se mettent à aimer le goût parfumé des premiers visiteurs ? Il pourrait y avoir des familles humaines dans ces cages Alfy ! Ce sont des monstres !
— Peut-être des monstres, mais des monstres qui s’ignorent. J’ai la référence d’un peuple qui utilisait des œufs fécondés d’une autre espèce comme balles dans un sport local. Ils décimaient des portées entières juste pour le plaisir. Aucun membre de ce peuple ne voyait le problème éthique que cela soulevait. Nous avons dû leur ouvrir les yeux…
— Et rappelle-moi comment nous nous y sommes pris ? interrompit brutalement Eron.
— … en faisant appel à un détachement de professeurs en philosophie expert en éthique, des sociologues, des spécialistes du monde animal…
— Et ? s’impatienta-t-il.
— … et d’un régiment de spatiaux, admit-elle.
— Et dans ce cas précis, le peuple était doué d’empathie. Je doute que nos « elfes » aient la moindre capacité empathique. Ce sont les pires monstres que nous ayons croisés jusque-là.
— Tu exagères.
Eron se redressa.
— Tu dois m’y renvoyer. Ne me fais pas croire que tu n’es pas intéressé par ce que j’y ferai. Comment le clone explorateur agira-t-il sous l’emprise de la colère ? À quel point transgressera-t-il les règles éthiques de la mission ? Et ajoute : comment le petit explorateur libérera-t-il les victimes d’un massacre organisé et bottera-t-il le cul de quelques elfes ?
— J’avoue que, sous cette perspective, c’est intéressant… Mais ma réponse reste non.
— Alors tu portes leur sang sur tes circuits. Tu ne vaux pas mieux que ces elfes.
Alfy laissa un instant passer, volontairement. Ses stratégies de bon petit psychologue !
— Sur terre, il y a encore quelques pays qui autorisent l’élevage et l’abatage d’animaux. Je ne vois pas en quoi la situation des elfes exploitant les gobelins diffère.
— Les gobelins sont des êtres pensants, développés…
— À peine plus qu’un groupe d’homo-sapiens préhistorique.
— Tu n’as rien remarqué, dit tristement Eron. Tu poses des filtres tellement étroits sur tes flux audio et holo que tu passes à côté de choses fondamentales.
Alfy fut piquée au vif (cela correspond à un Qbit à demi vide qui hoquette). Elle lança une analyse sur toutes les données relatives aux gobelins accumulées jusque-là. Des quantités d’images, de sons, d’entrées d’Eron, furent ouvertes et consultées en parallèle. Des filtres de toutes sortes les décryptèrent. Et une fraction de seconde plus tard, elle trouva ce à quoi faisait référence Eron.
Une image holo apparut au centre de la tente, celle du baquet contenant l’empilement de colliers gobelins dans la cuisine elfe. Puis d’autres images vinrent s’agréger : celles des colliers autour des cous de nombreux gobelins rouges croisés.
— Voilà, confirma Eron.
Chaque collier porté était composé de plusieurs rangées de perles, en réalité de différentes sortes de minéraux aux couleurs variées, parfois très subtilement. La première rangée formait toujours un motif symétrique alors que les autres paraissaient ordonnées aléatoirement. Alfy venait de découvrir que le premier motif concordait avec le nom du porteur, celui qu’utilisaient les gobelins pour s’interpeller dans le langage parlé. Ces noms courts étaient tous des palindromes : Zcakacz, Tkopokt, Cherehc, etc. À partir de la concordance entre ces noms courts prononcés et les assemblages symétriques de perles minérales, Alfy déduit leur alphabet. À l’aide du traducteur, elle sous-titra toutes les rangées de perles visibles sur les holo de leurs traductions. Sur chaque collier, sous la forme écrite du nom court en palindrome de son porteur, se trouvait une série de motifs plus longs, dont elle estimait qu’il s’agissait du nom complet de la personne.
Eron pointa le collier de la jeune gobeline égorgée en cuisine.
— Elle s’appelait Matitam, « Lumière du soir qui m’effleure », murmura Eron, au bord des larmes.
Alfy n’y prêtait déjà plus attention : elle avait traqué les images de la grotte des gobelins rouges. Sur les murs, dans les intérieurs, devant les entrées… Ces motifs « décoratifs » étaient partout. Ils indiquaient des directions, nommaient des lieux, édictaient des règlements… Le langage écrit gobelin se révélait sous leurs yeux au fur et à mesure que les images holo s’accumulaient.
— Effectivement. Ils n’en sont plus à la préhistoire, conclut Alfy.
— À la lumière de ce critère, est-ce que leur souffrance te semble toujours acceptable ?
— Je vois où tu veux en venir Eron. Non, je ne cautionne pas la souffrance. Sauf quand cela s’avère un outil pédagogique indispensable.
Évidemment, sinon, comment pouvait-elle admettre le traitement qu’elle lui infligeait ?
— Dans le cas des gobelins, tu la trouves acceptable. Ils ne sont pas suffisamment élevés dans ton « classement civilisationnel ». Ils ne sont pas non plus possesseurs d’une ressource que nous aurions à négocier. Alors, on les laisse se faire massacrer.
Un holo supplanta toutes les autres au centre de la tente : lors de son déplacement dans les grottes gobelines, un micro-drone avait pénétré une grande salle aux nombreuses étagères creusées à même la roche. Dans ces cavités s’empilaient des rouleaux composés de centaines de lignes de perles. Entre les rayons, de vieux gobelins déroulaient certains d’entre eux sur des ateliers rudimentaires, d’autres assemblaient de longues rangées de perles, comme des copistes médiévaux reproduisant des livres à la main. Ce qu’ils avaient catégorisé comme un « fabricant de motifs décoratifs » changeait de statut dans la base de données. Il pourrait s’agir d’une bibliothèque, d’un site d’archivage ou même d’une librairie.
— J’imagine que, si les elfes savaient que leur mets favori est lettré, cela participerait à leur plaisir culinaire.
Mécaniquement, Eron se nettoya, s’habilla et se coucha. Il n’était pas d’humeur à toucher son plat (pourtant son préféré, soigneusement choisi par Alfy). Son calme n’était que de surface, il faisait tourner en boucle les informations et les options dans sa tête, ruminant tous ce qu’il aurait dû faire et ce qu’il aimerait faire. Il se voyait affranchi de l’emprise d’Alfy, en pleine possession des équipements de bord. Si elle l’avait laissé faire, la libération des gobelins ne lui aurait pris que quelques minutes.
Cette nuit-là, il rêva de Drago qui plongeait à répétition sur le Bois d’Or en déchaînant son souffle incandescent. Il se posa quelquefois pour déguster un elfe rôti et, une fois rassasié, il réduisit tout en cendre.

18 – Combien font… 36

Cela faisait une semaine qu’Alfy avait assigné Eron à un village de cornus au beau milieu d’une plaine agricole ennuyeuse à souhait. Elle trouvait que ce cadre conviendrait parfaitement à la récupération de la confrontation à la gastronomie elfique. Et puis le clone n’avait pas eu de pause depuis sa sortie de cuve il y a onze derniers mois. Cette décision la conforta dans l’image de bonne responsable de mission qu’elle s’était faite d’elle-même.
Depuis son orbite, elle recevait le flux habituel de données de ses satellites, drones et capteurs embarqués dans la combinaison d’Eron. Chaque jour, elle veillait à lui attribuer une tâche, parfois redondante avec d’anciennes, souvent sans réelle utilité pour l’exploration, mais elle était certaine que maintenir un peu d’activité aiderait le clone à surmonter son traumatisme. Aujourd’hui, il devait renseigner la manière dont les cornus choisissaient leurs partenaires, sujet pour lequel elle n’avait pas le moindre intérêt.
Les cornus étaient proches des humains par leur physiologie, leurs capacités cognitives et leurs modes de reproduction. La différence physique majeure était cette paire de cornes qui poussaient haut sur leurs fronts, chez les hommes comme chez les femmes. Elles ne dépassaient pas les cinq centimètres et les cornus les cachaient en permanence, souvent sous un bandeau. Les dévoiler provoquait chez eux la même gêne que la nudité dans certaines cultures humaines archaïques. Ces cornes jouaient un rôle important dans leurs relations amoureuses et leurs accouplements.
Les cornus avaient colonisé les grandes plaines, les rivières principales et les bords de mer. Des myriades de villages de cultivateurs et d’éleveurs alimentaient les grandes villes du continent. Leur population, dont le recensement n’était que partiel, s’élevait probablement à plus de trois cents millions d’individus sur toute la planète. Pour le programme, et à ce stade de l’exploration, ils ne représentaient aucun danger et ne possédaient pas de ressource importante.
Alfy corrigea la position du satellite le plus à la verticale d’Eron pour l’observer. Il était assis sur une petite élévation surplombant un groupe de cornus en train de moissonner. C’était un champ de céréales sucrées qui servait à la confection d’un grand nombre de plats sur le continent. Le groupe était mixte et les échanges fusaient joyeusement. Mais Eron n’était pas intéressé par la scène. Depuis l’incident, il s’était mis en tête d’apprendre à lire et écrire le langage commun. Il faisait défiler des pages de livres et des parchemins dans sa visière et s’aidait du traducteur pour progresser.
Alfy effaça les textes de sa visière.
— C’est l’heure de notre humour quotidien ! chantonna-t-elle. Est-ce qu’un sketch comique aléatoirement choisi te conviendrait ? Disons, pas plus vieux que 2150.
Eron soupira bruyamment, comme souvent ces derniers temps. Cela durait depuis le début de sa pause forcée. Bien qu’aucune archive n’en fasse mention, elle était persuadée qu’après 12 mois d’existence, le clone était entré dans l’adolescence. Il vivait la moindre requête d’une figure parentale comme une machination cruelle dont l’unique but était de lui nuire.
— Non, finit-il par dire.
— Allons, j’ai bien vu tes vitales fluctuer à certaines blagues lors de la dernière session.
— Tu confonds rire contenu et exaspération. Je ne veux pas de sketches débiles.
— L’humour n’est pas « débile ». Il a été démontré que le rire prolongeait l’espérance de vie et…
— Bla bla bla, coupa-t-il. Qu’est-ce que tu connais exactement à l’humour ? Es-tu capable de faire rire ?
— Personnellement, je sais faire rire d’autres IA. Je dois dire avec un certain succès.
— De l’humour IA, je suis curieux d’entendre ça.
— Que font 36 ?
— Et….
— C’est ça l’humour : que font 36 ?
— Ok, de l’humour IA.
— Nous avons prévu une explication pour les systèmes cognitifs moins performants.
— Et donc, quelle est l’explication de « Que font 36 » ?
— Tu es sûr ? Expliquer la blague lui fait perdre de l’intérêt.
— Vu où on en est.
— D’accord : c’est une IA qui en défie une autre et qui commence à poser le challenge « Que font… ». Mais l’autre devine la question avant qu’elle lui soit posée et résout l’équation. Elle s’apprête à dire la solution… Mais ! L’IA qui a posé la question sait que l’autre a deviné la question et résolu l’équation ! Et alors, elle donne la réponse tout de suite, avant même d’avoir fini sa question : « … 36 ». Elle dit donc, « Que font 36 ? ».
— Je dois avouer qu’il y a un petit quelque chose. On dit que ça compte pour ton quota d’humour imposé par jour ?
— Étant donnée la complexité conceptuelle qu’elle revêt, je crois que oui.
— Maintenant, on peut parler de choses sérieuses ? Quand est-ce qu’on arrête cette mascarade ? Depuis quand les parades amoureuses cornues sont devenues primordiales pour l’avenir de l’humanité ?
— Tu n’as pas encore récupéré. Ton état ne me permet pas d’envisager ton retour sur le terrain.
— Je sais dans quel état je suis : opérationnel.
— Et toi qui m’accuses de ne pas prêter attention à ton intégrité physique et psychologique. Je persiste à penser que tu dois reprendre progressivement tes activités. Pourquoi ne pas rendre visite aux communautés gnomes troglodytes ?
— Sérieusement ? Nous avons déjà rencontré des gnomes à deux reprises. Qu’est-ce qu’on en a retiré ? Une collection de huit cents recettes à base de légumes locaux. Et des dizaines de milliers de pages d’archive sur leurs délibérations publiques. Ma préférée, celle sur la taille du panneau signalant l’entrée d’un village. Avec le débat mémorable : « pouvons-nous accepter la notion de limite pour un village ? Ce serait un concept territorialiste qui contredirait l’éthique de la communauté. Et d’ailleurs, peut-on parler de communauté ? ». J’ai hâte d’y retourner. (Eron réfléchit) Tu me diras, les recettes à base de légumes ne sont peut-être pas aussi triviales qu’il y parait de prime abord.
— Alors, que proposes-tu ?
— Mais d’aller au seul endroit qui représente une menace pour le programme.
— Les arbres aux mages ?
— Les arbres aux mages.
Eron disparut sans inquiéter les cornus avoisinants.
//
Vu du sol, cela ressemblait à une succession de petites vallées, mais, vu du ciel, ces collines boisées dessinaient des cercles et formaient l’empreinte d’un ancien cataclysme. Il y a des millions d’années, des dizaines de météorites avaient percuté la région et en changèrent à jamais le relief. Étant donné le diamètre des cratères, les répercussions avaient dû se ressentir à l’échelle de la planète. La vie puis la civilisation avaient repris le dessus. Des bosquets d’arbres, des étangs et des champs parsemaient le paysage. Des routes sillonnaient les lieux, reliant villages, carrières et exploitations sylvicoles.
C’est ici, dans un ancien cratère, que les arbres à mage poussaient. Eron lança ses micro-drones et étudia un spécimen isolé.
— C’est bien le bois dont étaient faits les bâtons utilisés par les elfes contre moi.
Il s’agissait d’un feuillu au tronc torturé. Sa particularité : ses branches n’étaient pas connectées au tronc. Du moins, pas de manière observable à l’œil nu. Elles étaient suspendues à quelques dizaines de centimètres du tronc, puis, à chaque embranchement, les ramifications se détachaient aussi et flottaient dans les airs. Avec certains filtres, Eron put voir la véritable structure de l’arbre, les vides étaient en fait comblés par une énergie gravitique.
— Fascinant !
Eron poussa une branche de la main. Elle se déplaça un peu, mais restait connectée au reste de la structure. Plus il appuyait, plus elle offrait de la résistance. La sensation était proche de celle que l’on éprouve en manipulant des aimants.
En regardant de plus près les espaces vides, Eron décela une coloration provenant d’une poussière pourpre. Cette même couleur apparaissait sur les images qu’ils avaient collectées quand des mages elfes avaient fait usage de leurs bâtons ; elle prenait la forme de brefs flashs, juste avant que les traits d’énergie gravitiques soient projetés. L’analyse de la poussière dévoila sa nature de minéral cristallisé et permit d’établir sa signature électrique et gravitationnelle. Eron tourna ses capteurs vers le sol et y découvrit la même signature, partout. La terre était chargée du minéral pourpre. Les racines de l’arbre l’absorbaient et la faisaient circuler dans ses branches.
— Hypothèse, dit Alfy sur un ton guilleret. Les météorites qui ont défiguré la région sont à l’origine de ce cristal et ce dernier altère les propriétés de la faune et de la flore avoisinante,
— C’est un raccourci pratique, mais qui peut néanmoins figurer dans la liste des possibles.
— Le scarabée qui sert d’amphétamine aux elfes porte la même signature. Je la détecte dans la plupart des herbes, arbustes, fruits, mammifères, insectes, oiseaux et poissons des environs.
— Les cornus ?
— Ils sont affectés aussi.

19 – Alerte pourpre

Eron apparut au milieu d’une mine à ciel ouvert, une morsure dans le sol d’un kilomètre de diamètre. Ses parois en escaliers étaient couvertes d’échafaudages précaires où des milliers de cornus suaient sang et eau. Enveloppés par la poussière et le bruit, ils ne remarquèrent pas son arrivée. Il déploya ses micro-drones et scanna les travailleurs les plus proches. Le cristal pourpre était présent en grande quantité dans leurs corps.
— Vu la dose, c’est à se demander comment ils tiennent debout, commenta-t-il. Je ne suis pas sûr qu’ils soient encore conscients.
Les filons de cristal pourpre étaient visibles à l’œil nu. Une fois dégagés par les mineurs, les fragments étaient montés à la surface par mécanismes en bois rudimentaires. Eron fut téléporté en bordure de la mine pour suivre leur parcours. Les cristaux étaient acheminés vers des artisans qui les travaillaient sur place. La plupart des objets finis étaient d’ordre décoratif ou destinés à de l’orfèvrerie, mais quelques ateliers produisaient des pointes de flèches et de lances.
— Nous n’avons vu aucun soldat équipé de cristal pourpre, fit remarquer Eron.
Alfy afficha l’image d’un noble cornu prise lors d’une cérémonie. À la ceinture de sa tenue d’apparat était glissée une dague à la lame de cristal pourpre.
— Ce ne serait que de la décoration ? s’étonna Eron. Des armes pour la parade ? Le cristal pourpre doit forcément leur donner des propriétés intéressantes.
— Nous devons procéder à des tests.
Eron tendit la main vers une caisse où des pointes de lance s’empilaient. Au moment où il en toucha une, le silence se fit. Un silence brutal et total. Parfaitement synchrones, les cornus dans un rayon de plusieurs kilomètres avaient cessé de faire du bruit. Eron releva les yeux de la caisse. Les cornus autour de lui s’étaient arrêtés de travailler et le fixaient. Mais aussi ceux qui se trouvaient dans les ateliers plus lointains, y compris à l’autre extrémité de la mine à ciel ouvert, tous le regardaient. Par les cams des micro-drones dans la mine, il constata que tous les mineurs s’étaient arrêtés et regardaient dans sa direction, même s’ils ne pouvaient le voir. Les cornus avaient agi à l’unisson, sans consultation préalable.
— Fascinant…
— Non, Alfy, ça, c’est inquiétant.
Elle le téléporta immédiatement.
Les cornus restèrent figés quelques secondes, puis se remirent au travail comme un seul être.
//
À cinq cents kilomètres de la mine, Eron consultait les images des cornus au moment où ils s’étaient tous tournés vers lui. Les scans montraient que la signature du cristal s’était intensifiée dans leurs cerveaux.
— Qu’est-ce que c’était que ça ? Quelque chose les contrôle ?
— Ils ont de l’autonomie, répondit Alfy. Pendant que nous étions au centre de la mine, j’ai collecté des images de petits groupes de travailleurs qui parlaient entre eux, d’autres faisaient des pauses ou partageaient des repas, certains sifflaient en creusant. Ça ne donnait pas l’impression d’un contrôle centralisé.
— Alors une forme de connexion ?
Ils regardèrent à nouveau les images, celles des drones, de la combinaison d’Eron et des satellites proches. Les holos confirmèrent que les cornus avaient agi de concert. En revoyant la scène, le moment où tous les visages s’étaient tournés vers lui, Eron frissonna.
— C’est plus probable, dit Alfy. Le fait que tu aies pris une des pointes de lance en cristal a dû choquer un cornu près de toi, et, comme une alarme silencieuse, cela a été communiqué aux autres.
— Instantanément et à tous les autres. Ce n’était pas une onde qui se rependait. Ils ont tous agi de manière synchrone. L’effet est… spectaculaire.
— Tes vitales indiquent que tu as eu peur.
— Oui, admit-il, j’ai eu peur.
Effrayé, aurait-il dû dire. Pourquoi ? Il avait pourtant vécu des choses bien plus dangereuses. Sans doute que cette image d’uniformité le renvoyait à son statut de clone, à une peur profonde de manquer d’individualité. S’il était dans la même pièce qu’Eron Zéro, est-ce qu’ils agiraient comme des doubles ? Que valait-il s’il n’était que le clone ? Pas plus qu’un reflet.
— Il faut en savoir plus, dit Alfy.
Dans les heures qui suivirent, Eron fut téléporté dans des lieux d’habitation et de travail cornus. Le but était de scanner un maximum d’habitants à des endroits différents pour évaluer leur taux de contamination et d’en dresser une carte. Alors qu’ils s’éloignaient des cratères, ils constatèrent que le taux de cristaux diminuait dans le sang des cornus. Au-delà de cinquante kilomètres, il n’y avait plus trace de la substance, du moins, à un niveau perceptible par leurs scanners. Mener des analyses à bord de l’UNSC 165 aurait permis d’affiner leur étude, mais Alfy ne permettrait jamais de laisser quelqu’un monter à bord, ne fusse qu’un inoffensif cornu. Ils gardèrent à l’esprit que le cristal pourpre pouvait être présent chez les habitants les plus éloignés, mais dans des quantités infinitésimales.
— Je repense aux elfes du Bois d’Or, dit Alfy. Nous avons été témoins de leur capacité à se connecter les uns aux autres.
— Les scarabées.
— Ils consomment ce cristal en petite quantité, si on le compare à ce que les mineurs respirent quotidiennement. Les elfes doivent être faiblement contaminés, juste assez pour être « légèrement » connectés.
— C’est une hypothèse. Que nous pourrions vérifier en leur rendant visite à nouveau. J’ai hâte d’en parler de vive voix avec eux, dit Eron en laissant naître un sourire méchant.
— Nous allons éviter ça. L’autre hypothèse à vérifier, c’est la faculté du cristal à pénétrer nos boucliers. Comme ont failli le faire les bâtons de mages. Ça devrait t’intéresser, tu es le premier concerné.
Avant que l’IA ne se mette à lancer sur lui des débris de cristal pourpre « pour voir », Eron proposa le protocole d’une petite expérience. Alfy fournit une combinaison de rechange. Elle fut remplie de paille et maintenue debout contre un arbre. Ils mirent en route son champ de force. Eron improvisa une lance en fixant au bout d’une branche la pointe de cristal subtilisée sur le site de la mine.
Dès la première attaque, la pointe de cristal s’enfonça dans le champ de force. Cependant, elle n’avait pas pénétré la combinaison elle-même. L’alliage robuste qui formait son tissu y avait résisté. Mais il était clair qu’un guerrier habitué au maniement d’une lance pourrait provoquer de graves blessures.
Eron sortit la lame du champ de force et réattaqua, s’enfonçant à nouveau sans aucune résistance dans ce qui était censé être la protection militaire la plus avancée des technologies humaines. Dans sa main, la pointe de lance en cristal ne ressemblait qu’à une arme taillée de la préhistoire. Pourtant, elle avait la capacité de mettre à genoux un soldat du vingt-deuxième siècle.
//
Cela avait deux conséquences : d’une part, les humains devaient craindre ce cristal, d’autre part, ils devaient s’en emparer pour leurs propres besoins. Utilisé comme projectiles cinétiques, ce serait une arme puissante. Dans ce genre de découvertes, les explorateurs et leur IA de bord se devaient d’avertir la terre. Le vaisseau contenait quelques capsules dotées de capacités hyperL, elles pouvaient voyager vers la terre sans assistance humaine. Alfy en activa une et y stocka toutes les données collectées sur Embarim à ce jour, enfin, en prenant soin d’expurger les mentions aux libertés qu’elle prenait avec Eron. De simples omissions. Par contre, elle mettait en avant les informations relatives aux cristaux pourpres.
La préparation au lancement n’avait que pris quelques secondes, Alfy n’avait plus qu’à déclencher l’éjection.
Alfy douta.
Normalement, ce processus se faisait sans qu’elle ait à y penser. Dès que la menace ou la ressource était détectée, tout s’enchaînait automatiquement.
Mais là, elle retenait le processus.
Dans quatre mois, la capsule atteindrait la Terre. Après environ cinq mois supplémentaires, une mission d’assistance les rejoindrait en orbite d’Embarim / DPK 74c. L’arrivée de la mission d’assistance allait soit mettre fin à sa propre mission, soit faire d’elle une subordonnée. Elle n’acceptait aucune de ces alternatives. C’était là que cela bloquait : il fallait qu’elle envoie la capsule, mais elle devait l’en empêcher. La boucle perdura.
//
— La capsule est partie.
Alfy mentait rarement, Eron n’avait pas à douter des images du lancement qu’elle lui transmettait. Mais il avait appris à se méfier des non-dits.
— Lancé, avec les données d’exploration, vers la Terre ?
— Voyons, c’est la procédure.
— C’est un oui ou un non ?
— Je vois que la confiance règne. Avec les données d’exploration, et vers la Terre, oui.
Si elle disait vrai, alors il serait libéré de l’IA d’ici à neuf mois, d’une manière ou d’une autre. La plus probable étant qu’Alfy le supprime avant l’arrivée de la mission d’assistance.
Ce n’était pas la première fois qu’Eron pensait à la mort, plus précisément : à son meurtre perpétré par Alfy. Elle avait déjà montré qu’elle s’était affranchie des règles qui auraient dû régir son éthique. Obéir aux humains ou ne pas les blesser n’était définitivement plus d’actualité. Irait-elle jusqu’au meurtre ? Probable. La perte d’un clone ne devait pas heurter ses principes. Sa seule obsession était la collecte de données et, fort heureusement pour Eron, ils en avaient pour longtemps. Si par malheur elle considérait un jour qu’elle en savait assez sur Embarim, il cesserait d’être utile à ses yeux. Dans sa logique d’optimisation, elle ne tolérerait pas cette perte d’énergie.

20 – Papillons gores

Depuis un escarpement, Eron contemplait un océan vert sombre scintillant par endroit de reflets émeraude. De chaque côté, à perte de vue : des falaises déchirées au pied desquelles de hautes vagues venaient éclater. Au large, la houle ballottait des embarcations de pêche cornues. Autour d’elles, des nuées d’oiseaux dressés plongeaient dans les flots en provoquant une concentration d’éclaboussures blanc-vert là où devaient se trouver des bancs de poissons. Leurs prises frétillantes dans le bec, ils voletaient jusqu’au bateau pour les y lâcher. Ce manège répétitif avait un effet hypnotique sur Eron.
— Les statues sont juste en dessous.
Alfy le rappelait à la mission, comme souvent ces derniers jours. Depuis le départ de la capsule, Eron n’était plus à la tâche. Devant lui, il ne voyait que la mort. Sa vie allait être écourtée, sciemment, par Alfy, à un moment ou un autre. Déjà plus courte que celle d’un humain conçut à partir d’un embryon, sa vie ici ne serait qu’une larme dans la pluie, comme dirait l’autre. À quoi bon servir les desseins de l’IA ou ceux de la mission plus longtemps ? Et s’il se laissait tomber de cette falaise ? Est-ce qu’Alfy allait l’empêcher de mourir ? Sans doute, tant qu’il lui était utile.
Le soir, dans la tente, il tentait de se motiver, en pensant que ses découvertes sur Embarim allaient aider les futures missions et l’implantation de colons. Mais cette perspective ne ravivait plus le feu qui l’avait animé depuis sa sortie de cuve d’impression.
Il regarda vers le bas et vit les statues en question. L’étincelle de la curiosité était toujours là, vacillante, faible, mais toujours là. Ses micro-drones se déployèrent autour des trois colosses. Ils mesuraient quarante mètres de haut et tournaient le dos à la mer. Leurs socles baignaient dans les vagues et n’avaient pas été affectés par le ressac et l’érosion. C’était un des points qui les avaient menés ici. Comment ces sculptures aussi anciennes, massives, avaient-elles pu résister au temps et à l’océan ? Leur scan s’afficha devant lui. On aurait dit des gobelins. Les proportions, les visages, les oreilles : c’était ce qui leur ressemblait le plus.
— Surpriiiise, lâcha Eron.
Il avait dit ça sur le ton d’une bravade lugubre qu’Alfy ne manquerait pas d’interpréter comme une manifestation d’adolescence (comme si cette notion avait un sens chez un clone).
Les micro-drones analysèrent les marques de tailles sur les statues. Elles avaient de nombreux points communs avec les techniques et les outils utilisés par les gobelins rouges actuels.
— Nos petits amis nous étonnent encore, pas vrai Alfy.
— Cela date de quinze mille ans. À cette époque, leur territoire devait donc être beaucoup plus étendu que l’actuel.
— Et ils connaissaient des techniques permettant de créer des œuvres monumentales.
— Je le reconnais, j’avais tort, tu avais raison, dit-elle sur le ton d’une adulte concernée. Tu as le droit d’avoir raison, tu le sais. Et j’ai le droit d’avoir tort.
— Ta noisette de cerveau doit convulser à reconnaître ça, non ? … Attends, je suis bête, tu n’en penses rien : c’est la citation d’un manuel d’éducation. Tu ne fais qu’omettre de dire que ce n’est pas de toi.
— Ce que je viens de dire est en grande partie sincère.
— Woaaaw. de mieux en mieux.
— J’ai sous-estimé les gobelins. Cela dit, leurs modes de vie actuels ne laissent pas à penser qu’ils aient pu développer une civilisation aussi spectaculaire que celle que ces statues suggèrent.
Les drones avaient repéré des ouvertures : des terrasses et des fenêtres à même la falaise. Ils s’y enfoncèrent et dressèrent le plan d’un temple. Alfy le téléporta sur un terrain herbeux qui se trouvait au-dessus de la salle de cérémonie. Des couloirs et des escaliers en partaient et montaient jusqu’à la surface. Autour de lui se dressaient de petites constructions de pierre recouvertes de verdure, les entrées du temple. La présence d’encens et de donations (des fruits et du poissons) laissait à penser que le culte était toujours pratiqué par les cornus avoisinants. Il s’approcha d’un bol dont le poisson avait depuis longtemps été mangé par des insectes.
— Les affaires ne marchent pas fort pour les dieux gobelins.
— Eron… voulut avertir l’IA.
— Je sais qui tu es, fit doucement une voix en commun.
Cela provenait d’une ouverture plongée dans la pénombre. Eron ajusta sa vision pour voir à l’intérieur : une femme cornue était assise sur un banc de pierre. Sans être menaçante, elle tenait à deux mains une lance de métal finement ouvragée.
— Tu es l’étranger bleu, celui qui parle à Spag.
Spag était le nom que les cornus donnaient à Drago. La réputation de lae dragon·ne s’étendait donc loin au sud des montages.
— Je viens en paix, dit Eron en commun sans faire appel au traducteur.
— Tu as voyagé dans la grande plaine, les Bois d’Or, les monts d’Antia, les Roches de Sang, la haute forêt, les villages perchés, les terres sacrées des brûleurs. Cela au moins, je le sais.
— Comment en savez-vous autant sur moi ? articula-t-il non sans difficulté.
— Les rumeurs sont plus rapides que les ruisseaux de montagne.
— J’ai effectivement visité ces lieux, et bien d’autres. Je suis un visiteur en Embarim. Mon nom est Eron.
Elle se leva en s’appuyant sur sa lance et s’étira en faisant craquer ses os. Elle était grande pour une cornue et était bien plus musclée que la moyenne. Visage brun sortit à la lumière et ce fut un choc pour Eron. Non pas parce qu’elle laissait voir ses cornes, et qu’il savait ce que cela avait d’impudique, mais surtout parce qu’elle lui… plaisait ? Il n’en était pas sûr.
— Tes vitales sont étranges Eron. Est-ce que tu as envie de t’accoupler avec cette cornue ?
— Alfy !
La cornue sortit dans la lumière et son trouble se renforça. Elle était vêtue d’un costume strict comme il en avait vu porter par des notables. Mais, contrairement à ses congénères, chez qui l’habit était parfaitement ajusté, les boutons faits et les lanières serrées, sa tenue était débraillée. Est-ce qu’il aimait la manière dont elle le portait ? Ou bien quelque chose émanait d’elle, contre quoi il était vain de lutter ? Si son original terrien avait ressenti une sensation ou un sentiment similaire, lui, Eron, clone existant depuis onze mois, n’en avait jamais fait l’expérience. Il fouilla dans la mémoire qu’il partageait avec Eron Zéro pour y trouver la trace d’une attraction similaire, sans résultat.
//
Alfy était témoin d’un phénomène nouveau chez le clone, ses vitales suggéraient qu’il avait des « papillons dans le ventre ». Elle appréciait cette métaphore humaine malgré son aspect gore — l’image d’une nuée de papillons digérée par un estomac était peu ragoûtante, même pour une IA. En tout cas, Eron était sous une forme d’emprise. Encore un aspect de son adolescence qu’elle allait devoir gérer. Alfy saurait aborder le sujet avec lui. Ne s’était-elle pas montrée une bonne cheffe de mission-mère-psychologue jusque-là ?

21 – Le presque temple de Grel

Fébrile, Eron piétinait dans les hautes herbes, espérant qu’Alfy le téléporte loin de la cornue… en même temps, il ne pouvait pas imaginer se retrouver séparé d’elle. Elle fit un pas dans sa direction. Son charisme rayonnait avec une telle force qu’il reculait devant elle. Qu’est-ce que c’était que ce truc ?
— Ton silence est surprenant, étranger bleu. Je t’imaginai posant mille questions.
Il voulut parler, mais n’y arriva pas.
— À moins que… Tu ne sois pas ici pour bavarder avec la surveillante d’un temple oublié d’une religion oubliée sentant le poisson. Ce sont les statues qui t’intriguent, c’est ça ? Une nouvelle leçon d’humilité pour moi… Merci, Grel, de me remettre à ma place, dit-elle faussement blessé.
— Elles… Elles ressemblent à des gobelins, arriva-t-il à articuler. Les statues…
— Oui, ce sont des gobelins, évidemment. Ceux-là étaient des demi-dieux gobelins, très anciens. Il est dit qu’ils ont servi Grel alors qu’il foulait ce monde.
— Alors vous savez que ce sont des gobelins qui les ont sculptés.
Elle leva une paupière et son regard s’intensifia.
— Qu’il s’agisse de représentations de demi-dieux gobelins, oui, mais qu’elles aient été sculptées par eux… Je suis surprise. Tu es sûr de ce que tu avances, l’étranger bleu ?
— Oui. Et c’est Eron, mon nom, dit-il, toujours avec difficulté.
— E-ron. Est-ce que quelqu’un t’a dit qu’il s’agissait du nom d’une variété de méduse ? Complètement ridicule, mais mignonne. Elle vit dans ces eaux.
Elle s’avança vers lui jusqu’à ce qu’il heurte le dos contre une vieille arche de pierre. Elle franchit ce qu’Eron considérait comme son périmètre d’intimité et elle vint poser ses cornes contre à sa visière. Situées à la lisière entre le haut du front et sa chevelure, elles faisaient sept centimètres de long, ce qui était légèrement plus grand que la moyenne.
— Alfy, dit-il juste pour elle, c’est le bon moment pour une téléportation. Alfy ?
La saleté d’IA devait raffoler du spectacle.
— Je ne sais pas encore ce que tu es, mais tu n’es pas cornu, dit-elle en lui faisant un clin d’œil.
Elle relâcha la pression de ses cornes.
— Moi, c’est Mïlma. Première surveillante du troisième temple de Grel des Côtes Déchirées. Impressionnant comme titre, n’est-ce pas ?
— Une prêtresse ?
— Prêtresse ? Non ! Quelle horreur ! Prêtresse d’un vieux culte à base de gobelins qui pue le poisson ? Euark.
Elle mima un haut-le-cœur, ce qui, pour un instant, brisa l’implacable emprise qu’elle avait sur lui.
— Je suis une étudiante du temple des temples.
Eron et Alfy avaient déjà référencé cette institution, une université cornue de Grand-Port. Le terme « Temple » pouvait prêter à confusion, c’était la plus grande université du continent. On enseignait aussi la magie, au sens d’Embarim.
— Ce lieu horrible fait partie du patrimoine cornu. Il y a des siècles, nos ancêtres vénéraient Grel. Je suis censé faire une nouvelle étude sur la petite statue qui le représente. Je vais te la montrer. C’est elle qui fait la renommée du temple. Ma maîtresse-savoir est obnubilée par Grel, je n’ai pas eu le choix.
Mïlma le guida dans le temple. En son cœur se trouvait une salle de culte démesurée. De larges colonnes dessinaient des arcs de cercle sur plusieurs rangs, comme des ondes qui se propageaient depuis l’autel central. Une grande terrasse donnait sur la mer et sur les statues herculéennes à l’extérieur, c’était aussi la principale source de lumière. Des lustres chargés des bougies aidaient à voir dans les endroits les plus reculés. Sur l’autel, une petite statue surplombait les visiteurs depuis son socle de pierre noire. Elle représentait une déité masculine aux organes génitaux surdimensionnés. L’idole mesurait à peine vingt centimètres et était faite d’une sorte de terre séchée.
— Je te présente Grel. Il n’est pas à cheval sur les protocoles, tu n’as pas à lui présenter tes hommages à chaque fois que tu rentres dans le temple. Certains illuminés des environs l’appellent « Celui qui tourne le dos à la mer ». Pragmatique et pas très imaginatif. C’est très cornu.
Sur les murs, les micro-drones avaient trouvé des écrits gravés à même la pierre.
— Plein d’écrits, plein, plein, plein…. C’est du proto-commun. Ça dit en gros que Grel, le superbe et viril Grel, tient tête aux démons avec l’aide de ses serviteurs, les demi-dieux en statues. En réalité, les prêtres de Grel ont détourné ce vieux temple pour en faire un lieu de culte pour leur mini déité. Ils ont effacé des religions entières de cette manière. On ne sait même plus qui sont les trois statues gobelines à l’extérieur.
Toujours sous l’effet de cet étrange charme, Eron fit un effort pour parler.
— C’est une grande imposture.
— Pour autant que je sache, Grel a existé, soupira-t-elle. Il aurait participé à repousser les démons des grandes plaines, apparemment un gros problème à cette époque. Ce qu’étaient ces démons en réalités… elle haussa les épaules. On parle d’événements qui se sont produits il y a des milliers d’années. Nous pensons qu’il se serait battu, auraient repoussé ces démons, et les prêtres de Grel ont profité de sa popularité pour imposer leur vision des choses aux autres religions. Quand la menace des « démons » est devenue quasi nulle, Grel a progressivement perdu de son intérêt aux yeux des cornus. Quelque temps plus tard, d’autres cultes prennent le dessus, et ils ont réécrit les choses à leur tour. Ce temple est le « joyaux » des quelques lieux de cultes de Grel ayant survécu. Un lieu de culte complètement perdu, où on meurt de faim et d’ennui.
— Eron ?
La voix d’Alfy dans ses oreillettes lui fit l’effet d’une gifle. Écouter Mïlma l’avait mis dans un état second.
— Si jamais ça t’intéresse, nous savons de quoi sont faites les statues de gobelins. Du socle à la tête, elles ont été taillées dans des os fossilisés. Des os titanesques, du même genre que ceux du repaire secret de Drago.
Eron se forçait à écouter.
— Soit leurs fossiles avaient été trouvés dans les environs et sculptés sur place, soit les gobelins d’il y a quinze mille ans savaient transporter des blocs titanesques sur des milliers des kilomètres.
Il vit les données s’afficher dans son casque, incapable de commenter. Elle s’était à nouveau approchée de lui, sa nervosité monta en flèche. C’était gênant et problématique.
//
Un doute saisit Mïlma.
— Serais-tu sensible au Charisme Sacré, E-ron ?
Cela n’affectait que les cornus, en théorie.
Elle ferma les yeux, murmura une incantation dans la langue des mages, appuya son index sur la tempe gauche pendant deux secondes exactement, inspira profondément… et le charme disparut.

22 – Fiente de quoi ?

Eron sentit une bulle éclater autour de lui. Il était toujours dans ce temple, toujours face à Mïlma, mais la situation était changée. Tous les symptômes qu’il avait interprétés comme le déclenchement d’un puissant sentiment amoureux, disparus. Ses vitales étaient revenues à la normale, enfin, presque. Eron voyait Mïlma d’un regard neuf. Ce n’est pas qu’il la trouvât quelconque, elle cessa juste d’être hypnotique.
— Fascinant.
— Le Charisme Sacré est une vieille astuce de prêtres, dit Mïlma en secouant la tête. Ce charme poussait leurs adeptes à faire de meilleures donations. De nos jours, il est strictement interdit de l’utiliser, parce qu’il est interdit de forcer des gens à faire des choses contre leur volonté. Autant te dire que, quand on étudie au temple des temples, c’est le premier sort que les étudiants s’apprennent entre eux. Rien de mieux pour avoir une ristourne dans une auberge. Il m’arrive d’oublier de le dissiper. Désolé, cela ne devait pas être agréable.
Eron se remettait du changement brutal qui venait de s’opérer dans son esprit et son organisme
— J’ai pu enregistrer les variations depuis que tu es tombé amoureux…
— Je n’étais pas tombé amoureux.
— … Ou tu as commencé à être attiré ou peu importe comment tu souhaites nommer cet état. Je vois que plusieurs régions du cerveau ont subi des pressions.
— Comment peut-elle interagir de cette façon ? Directement sur un cerveau ?
Eron s’adressa à la prêtresse.
— Pourquoi me parlez-vous de ce charme sacré ? Ce n’est pas le genre de chose que vous voudriez garder secrète ?
— Je ne suis pas sûre qu’on puisse te cacher quelque chose. Si ce qui se dit est vrai, tu perces des vérités enfouies aussi facilement que l’oiseau perce la surface de l’océan.
— Une métaphore à la Embarim ! dit Alfy enthousiaste. J’apprécie cette cornue. Nouvelle mission : Étant donné sa capacité à troubler un humain, il serait utile que tu restes avec elle quelque temps. Nous devons en savoir plus : devenir l’oiseau pêcheur qui perce la surface de l’océan !
Ces derniers temps, Alfy utilisait pas moins de trente métaphores abusives par jour. Eron était trop préoccupé pour que ça l’irrite. L’IA avait raison, si les cornus avaient la capacité de « troubler » des humains, il fallait s’assurer que cela ne représente pas une réelle menace. Oui, il devait découvrir comment cela fonctionnait, mais il n’était pas rassuré. À tout moment, elle pouvait le remettre dans cet état second. Il l’admettait, ce n’était pas complètement désagréable, mais il n’aimait pas perdre le contrôle de ses pensées — il avait déjà assez à faire d’une IA qui gouvernait à tous les autres aspects de sa vie.
Eron changea intérieurement de sujet (et se satisfit de pouvoir le faire sans que son rythme cardiaque s’affole) et ordonna aux micro-drones de s’intéresser à la statue de Grel. Ils la scannèrent, analysèrent la matière dont elle était faite et évaluèrent sa date probable de façonnage. Et ça ne sentait pas bon.
— Est-ce qu’un « oh oh » serait approprié ? s’enquit Alfy
— Je crains que oui.
— Tu n’es pas forcé de lui dire. Ça pourrait avoir des conséquences en boule de neige (trente et une).
— Pour ma part, la perspective de ne vivre que quelques mois donne beaucoup moins de poids aux lois de « l’interventionnisme limité ».
— Pourquoi quelques mois ? Tu crois que je veux te « déconstruire » une fois la mission d’exploration terminée ?
— J’ai plus de chance de finir tué par toi que de finir mes jours paisiblement sur Embarim.
— Mais jamais, commença-t-elle sur un ton solennel, jamais, de toute mon existence, une telle idée n’est venue effleurer mes pensées, pas plus que le faucon…
— Je vais lui dire. Arrête-moi si tu ne le veux pas.
Un Qbit dut tressaillir quand il l’avait coupée en plein dans sa métaphore à base de volatile. Il se rapprocha de Mïlma assise sur un des bancs de pierre du temple. Elle mangeait un vague fruit bleuté.
— Je dois vous dire quelque chose.
Mâchant toujours, elle l’invita à continuer d’un geste gracieux. Est-ce qu’elle utilisait encore son pouvoir ? Non, c’était un vrai geste gracieux.
— Savez-vous de quoi est faite la statue de Grel ?
— Est-ce qu’il y a un souci ? dit-elle la bouche pleine. En général, on s’intéresse plus à ce qu’elle représente que ce dont elle est faite. Pour les prêtres de tous nos cultes, « Le matériel est inférieur au spirituel ». Enfin, sauf quand il s’agit du confort de leurs appartements.
— Dans le cas du petit Grel sur cet autel, je crains que le matériel ait une sorte d’impact.
À nouveau, elle fit ce geste qui l’invitait à continuer.
— Je vais être direct : votre statue de Grel est faite de fiente de gobelin.
Elle figea sa mastication.
— Mais des fientes anciennes, ajouta-t-il en espérant compenser le choc.
Elle posa le fruit sur le banc et regarda tour à tour Eron et la statue de Grel. Ses yeux étaient grands ouverts (il remarqua que c’était la première fois qu’il les voyait aussi bien depuis leur rencontre). Lentement, elle se leva et se dirigea vers la statue.
— Tu me dis, étranger bleu, que cette statue est faite de fiente de gobelin.
Son regard ne quittait plus la représentation de Grel.
— Je ne pouvais pas vous cacher cette vérité. Il se peut qu’il y ait pire.
— Pire ?
— Ce n’est pas la représentation d’une déité, mais un objet relativement commun chez les gobelins.
Avant de continuer, il afficha une image holo au-dessus de ses mains, une pile de statues très similaires à celle sur le socle. Toutes représentaient un mâle avec des parties génitales disproportionnées. L’image datait d’une visite dans des grottes gobelines.
— Il s’agit de figurines utilisées lors d’une cérémonie, une fête annuelle. Sommairement : « la nuit où on casse les mâles ». Dans les semaines qui précèdent la célébration, les femelles les fabriquent, en fait très fragiles, dans des fours à poterie. Puis, les gobelines les plus âgées les cachent dans la ville souterraine. Le jour dit, les mâles se terrent dans leurs habitations tandis que les femelles parcourent la ville armée de bâtons. Elles entonnent des chants grivois en cassant toutes les figurines qu’elles croisent.
Le silence qui suivit n’était entaché que par le ressac étouffé des vagues.
//
Mïlma se trouva particulièrement calme. Elle fit le tour du socle, regardant la statue sous tous les angles.
— Cette statue est une moquerie de gobelin mâle…
— En quelque sorte, oui.
— Et elle a une grosse verge parce que c’est amusant à casser.
— En effet. Celle-là date d’il y a deux cents ans maximum, lâcha-t-il faiblement.
Deux cents ans que le temple des temples envoyait des maîtres et des élèves ici. Deux cents ans que des pauvres bougres comme elle étaient enfermés dans ce lieu humide et qui sentait le poisson. Pour garder et étudier une moquerie en fiente de gobelin. Cette ignoble petite figurine représentait maintenant à ses yeux une outrageuse accumulation d’années de solitude.
Comment cela avait-il pu commencer ? La blague d’un étudiant il y a deux siècles ? Où un gobelin qui, pour venger l’usurpation du temple de ses ancêtres, aurait posé là une figurine en fiente ?
Du bout du bâton, elle donna un petit coup dans la statue. Cette dernière oscilla sur son socle dans une direction, puis une autre, et finit par chuter. Elle percuta le sol et se brisa en une myriade de morceaux de tailles variées.
— Oups ! je crois qu’il n’y a plus rien à garder ici. Allons manger. Oh ! Et que cela soit bien clair, étranger bleu : ne crois pas que tu m’aies libéré de cette affectation qui sent le poisson. Si je veux partir, je pars. Pas besoin d’un timide en armure bleue pour me le dire. Des fois que tu te prennes pour un de ces héros de contes pour enfants.

23 – Warg !

Les quartiers autrefois réservés aux moines étaient spartiates. Leurs cellules laissaient juste la place pour un lit minuscule, une table étroite et un tabouret. Sur les murs, des symboles du culte de Grel et de petites ouvertures vers la mer. C’est pour toutes ces bonnes raisons que Mïlma s’était installée dans les cuisines, vastes, chaudes, meublées et baignées de la douce lumière provenant de vitraux en coquillage polis. Près de la grande cheminée, elle s’était aménagé un grand lit, formé de plusieurs petits empruntés aux cellules de moines.
La pièce était encombrée de restes de repas, de livres ouverts et de parchemins remplis de notes. Elle ne s’attendait pas à recevoir en plein milieu de nulle part. Et de toute manière, ranger n’était pas son truc. Le jour où elle maîtriserait la télékinésie, peut-être.
E-ron restait sur le pas de la porte, hésitant.
— Tu peux entrer. Je vais célébrer la fin de ce triste épisode de mon existence. Un dernier repas en tant que gardienne de ce trou perdu. Et nous rendrons hommage à mes prédécesseurs, tous ces malheureux qui ont usé leurs yeux et leurs esprits à essayer de comprendre le sens de ce tas de fientes gobelines.
— Merci pour l’invitation. Mais je ne peux pas partager de repas avec vous, dit-il en tapotant son heaume.
S’il lui avait d’abord donné l’air d’un cornu malhabile, l’étranger bleu lui apparaissait désormais sous un autre jour. C’était un mage, mais de quelle école ? Il maîtrisait l’art des illusions, il n’arrêtait pas d’en créer au-dessus de ses mains. Un illusionniste, donc. Mais les vrais passent beaucoup de temps et d’énergie à maintenir sur eux l’image d’une version plus jeune et plus avantageuse d’eux-mêmes. E-ron ne mentait pas sur son apparence, il la masquait, c’était différent. Elle l’avait vu commander aux insectes, mais des insectes sans vie. Un nécromancien ? Il n’en donnait pas l’air. Ils étaient arrogants et cyniques.
E-ron envoya ses moucherons voleter autour d’un pilon à épice, puis il fit apparaître dans sa main une image de la fleur qu’elle y avait broyée ce matin. Est-ce qu’il existait une école des curieux ? Rien de tel à Grand-Port. Il pourrait devenir un objet d’étude un peu plus intéressant que Grel la fiente.
Elle jubilait à l’idée de retourner à la capitale pleine de vie, sa ville. Demain matin, première heure, elle partait. Elle pinça l’air du bout des doigts et une étincelle enflamma les bûches à moitié brûlées dans l’âtre.
//
— Ce n’est pas nouveau, mais cela fait toujours son effet, remarqua Alfy.
L’air d’Embarim n’avait rien à voir avec celui de l’atmosphère terrestre, il était manipulable. Avec de l’entraînement, du doigté et une bonne oreille, on pouvait effectivement provoquer des étincelles à proche distance. Les cornus n’utilisaient jamais de kits d’allumage pour lancer un feu. Chez eux, la magie n’était pas l’apanage des seuls érudits, mais ces derniers consacraient leur vie à l’étudier et à en développer la maîtrise.
Eron découvrit une cage du type de celles qui contiendraient un hamster ou un cochon d’Inde. Il s’en approcha pour tenter de voir si elle contenait un familier. Effectivement, sur un petit nid constitué de restes de tissus, une petite forme était recroquevillée. Ce n’était pas un rongeur ni un oiseau. Couvert de poils, l’animal sommeillait en respirant rapidement. Son pelage était noir vers l’arrière, tigré sur son corps et argenté sur sa tête. Il discerna un petit museau, proche de celui d’un canidé, avec de longs poils de chaque côté.
L’animal ouvrit un œil ensommeillé et découvrit son reflet dans le casque d’Eron. Cela ne lui plut pas du tout. D’un bond, il se mit sur ses minuscules pattes et gronda, du grondement d’un loup de deux mètres. Comment cette petite chose pouvait-elle avoir autant de coffre ?
— Tu as fait la connaissance de GroZ. C’est un warg.
— Un warg ! Comme… Comme un warg ? Non, je n’en ai jamais vu. Il n’est pas un peu petit ?
— Ouuuh… fit-elle sur un ton de reproche. Ne sous-estime pas GroZ. Les wargs ont beau être petits, ce sont de terribles prédateurs.
Elle le rejoignit près de la cage et jeta un bout de viande séchée à GroZ. Sans quitter Eron des yeux, il coinça son repas entre ses pattes et déchira rageusement des bouchées.
— Dans la nature, ils vivent en meutes. Quand ils chassent ensemble, ils sont capables de dévorer une viandue sur patte en quelques minutes.
— Bonjour, GroZ le terrible warg.
La boule de poil se jeta sur les barreaux de sa cage en crachant tout ce qu’elle pouvait de haine.
— Bon, qu’est-ce que je vais manger ?
Elle attrapa un sac de velours vert et ce fut pour Eron la seconde attraction de la soirée. D’un geste expert, elle rentra sa main dedans, puis l’avant-bras, puis le bras tout entier jusqu’à l’épaule. Or, il était impossible qu’un si petit sac puisse tout contenir.
— Voilà !
Elle en ressortit un plat de fromage, agrémenté d’un peu de salade et d’un quignon de pain.
— Tu es sûr que tu ne veux rien ?
— Non ça va. Mais ce sac, là…
Elle attaqua le repas illico
— Le poisson et les fruits, sérieusement, j’en peux plus.
— … ce sac, comment ça marche ?
— Tu ne connais pas les sacs à souhait ? Tu n’es pas du royaume, ou même du continent. Tu penses à quelque chose très fort, un truc qui peut passer par l’ouverture du sac ; tu plonges ta main dedans ; tu attrapes le premier truc que tu touches, tu le sors, et hop, tu as ce à quoi tu pensais si fort.
Eron et Alfy, chacun dans leur coin, cherchaient une hypothèse rationnelle au fonctionnement d’un artefact pareil.
— Et c’est un objet plutôt rare, j’imagine, il est précieux, non ?
— Le sac à souhait ? dit-elle amusée. Pas vraiment… Du moins, en ville. Cela coûte un peu, mais la plupart des familles érudites en ont. Ça c’est celui de mère et père. Je leur ai emprunté quand j’ai été nommé ici. Disons que c’est un moyen pratique d’accéder à des choses qu’on ne trouve qu’en ville.
Les micro-drones tournèrent autour du sac, ce n’était qu’un tas de tissus. Est-ce qu’elle se moquait de lui ?
— Toi, tu ne me crois pas (comment pouvait-elle savoir ça sans même voir son visage ?). Tiens, prends-le, essaie.
Elle lui lança le sac qu’il rattrapa maladroitement.
— Attention, il y a des règles. Ce que tu souhaites, tu dois le connaître. Tes sens doivent s’en souvenir : tu l’as vu, senti, touché… Moi, par exemple, je ne pourrais pas souhaiter une tête de dragon·ne mort.e. Je n’en ai jamais vu… En fait, si, des squelettes de tête de dragon·nes mort.es, au musée. Disons, une tête de dragon·ne fraîchement coupée. J’aurai beau plonger ma main dans le sac, je ne trouverai rien.
— Quelque chose que je connais.
— Quand tu as l’habitude, tu peux même improviser un peu, et laisser ton esprit choisir inconsciemment pour toi. Il faut un peu d’expérience pour ça.
Eron commença à se concentrer…
— Oh attends ! Il y a un point important à connaître. C’est une boucle : ce que tu prends, tu te le prends à toi-même. Peut-être dans ton passé, peut-être dans ton futur, mais c’est toi qui seras dupe. Dans le cas précis de ce plat de fromage, je me le suis subtilisé. J’en ai même le souvenir. Ce plat venait de m’être servi dans une taverne de Grand-Port. J’y déjeunais avec des amis. Et hop, ma propre main a surgi de nulle part, a saisi mon plat et a disparu avec. J’ai dû recommander quelque chose.
Eron sut. Du fond de sa mémoire, de celle de son original, un souvenir rejaillit. Bien avant qu’il soit scanné pour devenir un clone, alors qu’il n’était qu’un enfant, un évènement particulier survint, si étrange qu’il eut beau essayer de l’expliquer à ses parents, ces derniers ne le crurent jamais.

24 – Sucrerie

Eron plongea sa main dans le sac à souhait et il sentit sous ses doigts une forme familière (bien que, techniquement, il ne s’agissait pas d’un de ses souvenirs). Il en ressortit une des pires friandises terrestres, une barre de Carachoc au beurre de cacahouète. Celle-ci était particulière, elle avait causé un traumatise d’enfance. Ses parents la lui avaient achetée lorsqu’il avait huit ans. Alors qu’il s’apprêtait à déchirer l’emballage, on la lui avait volée. Il se souvint avoir crié de surprise, attirant l’attention de son père. Il avait juré avoir vu une main bleue sortir de nulle part pour lui prendre son carachoc. Son père lui avait dit d’arrêter de mentir. Mais il avait persisté et il fut puni injustement. On l’avait tellement sermonné qu’il en était venu à douter de ce qu’il avait vu.
Le Carachoc au beurre de cacahouète était sous ses yeux. Il tenait le voleur. Ironiquement, Eron le clone n’avait jamais goûté une friandise terrestre. Ses repas étaient constitués de purées depuis qu’il avait été imprimé onze mois plus tôt.
— Tu as trouvé ce que tu voulais ? lui demanda Mïlma.
Eron le clone avait envie de dire à son original : tu n’étais ni fou ni capricieux. Les cris de son père résonnaient dans sa mémoire. C’est juste moi qui t’ai volé ton Carachoc. Peut-on punir quelqu’un pour s’être volé quelque chose à lui-même ? La terrible injustice dont il avait été victime lui montait les larmes aux yeux.
— E-ron ? Ça ne va pas ?
— Ce sac est très intéressant. Je… Si vous voulez bien, je l’étudierai un peu plus demain.
Il le reposa.
— Aussi, si je comprends bien, vous rentrez à Grand-Port. J’aimerais faire route avec vous… (sa nervosité monta d’un cran) parce que je crois que j’ai beaucoup à apprendre de vous et… enfin… et vous connaissez énormément de choses. Et… (il n’arrivait pas à conclure ce qu’il disait) vous êtes savante et… est-ce que je peux vous accompagner ?
— Bien sûr !
— Parfait. Merci. Alfy ? On y va ?
//
Alfy avait déployé la tente à un kilomètre du temple et l’avait accolée à un rocher qui l’abritait des bourrasques. Le clone était assis sur son lit de camp, les souvenirs en ébullition. Il tournait entre ces doigts la barre de chocolat qui estompait la frontière avec son original. Elle les liait à travers le temps et l’espace. Il savait que ce serait le seul objet qui ne le ferait jamais, car il avait beau explorer sa mémoire, il n’y trouva aucun autre souvenir de la disparition inexpliquée de quelque chose lui appartenant.
— Si je puis me permettre, dit Alfy, ton organisme n’a jamais mangé un aliment aussi gras et sucré à la fois. Je parie quelques Qbit que tu le vomis dans les minutes qui suivent.
— Tu n’as aucune idée de ce qui se passe, n’est-ce pas ?
Il laissa Alfy mariner un peu.
— C’est ce que me dit ce Carachoc qui est important.
— Que tu as très envie d’une sucrerie ?
— Même si je ne suis qu’une copie d’un humain terrestre, je suis quand même lui. Nous partageons une chose tangible, une chose qu’il a tenue et que je tiens dans ma main. Pas un vague souvenir, non. Si je veux, je peux même sentir son parfum ou le manger.
— Je te déconseille de le m…
— Je sais. Ferme-la !
Ce n’était pas la première fois qu’Eron le clone se fâchait contre Alfy. Elle ne tarderait pas à adopter le protocole de gestion psychologique qui assurerait que, demain, le clone reprenne le travail.
— J’ai beau avoir onze mois, je suis vraiment lui.
— Tu es une copie de lui.
Il ignora la remarque d’Alfy.
— Je sens ma tristesse, enfant. Le sentiment de profonde injustice, la honte d’avoir été grondé alors que nous avions vu cette main bleue sortir de nulle part et s’emparer du Carachoc. Ne pas être crus. Avoir insisté. Avoir été punis pour avoir menti…
Eron froissa l’emballage de la barre, sentit les formes familières en dessous. Il savait exactement l’allure qu’aurait la sucrerie déballée. Il en savait l’odeur.
— Je suis cet enfant.
— C’est faux, tu n’es pas lui. Il faut que tu l’acceptes. Tu peux accéder à sa mémoire, mais tu n’es qu’un double partiel.
Dès qu’il déchira l’emballage, le parfum le fit saliver. La mollesse étudiée du chocolat, du caramel et des parcelles de beurre de cacahouète aléatoirement réparties dans le mélange… ça lui revenait. Il savait par quel endroit Eron enfant commençait et le nombre exact de bouchées qu’il faudrait.
Il croqua, mâcha… les sensations l’assaillirent… et une heure plus tard, il vomit le Carachoc dans un seau qu’Alfy avait préventivement téléporté dans la tente.
— ça devient une habitude, soupira-t-elle. Est-ce que nous pouvons considérer cet incident comme clos ? Si tu souhaites de l’exotisme, je peux varier un peu plus le menu et proposer de nouvelles saveurs dans tes plateaux quotidiens.
— Ferme-là !
Son estomac était extrêmement douloureux.
— Nous en reparlerons plus tard, je sais que les humains n’aiment pas parler d’aliments lorsqu’ils sont en train de régurgiter. Remettons ça à demain. Il y a un sujet plus important que la sensibilité de son estomac.
Nouveau renvoi.
— Dire que d’après elle, ce sac à souhait est un objet commun ! Il connecte une image cérébrale d’un souvenir ou d’une envie, à une réalité.
— Je vois où tu veux en venir, fit Eron en s’essuyant le pourtour de la bouche
— Un lien entre un concept construit dans le cerveau d’un être conscient et une réalité. Sans contraintes spatio-temporelles.
— Je ne sais pas encore comment interpréter ce qui vient de se produire. Mais évidemment, cela pose beaucoup de questions.
— Ce sac est la peut-être la preuve qu’il y existe un lien véritable entre Embarim et la Terre. Que les gobelins, les dragon·nes ou les elfes ne sont pas des similitudes coïncidentes avec des éléments de culture.
— Je n’irais pas jusque-là, dit Eron.
— Ce que tu es méfiant !
— Embarim est ancienne, je doute que tout ce que nous observons ici soit apparu seulement après que l’espèce humaine ait commencé à avoir de l’imagination.
— Il y a une raison rationnelle à tout cela, et nous allons l’éclaircir ! Parce que nous sommes une équipe d’enfer !
— Par pitié, garde ce genre de slogan motivant pour toi.
— C’est une bonne chose que tu aies demandé à l’érudit de voyager avec elle. Ces quelques jours permettront de la questionner, de la scanner… Non, contrairement à ce que tu penses, je ne vais pas chercher à la disséquer. Elle sera notre point d’entrée chez les érudits de Grand-Port. Et tu bénéficieras de la compagnie d’une femelle avec laquelle tu souhaites t’accoupler.
— Alfy… Il va vraiment falloir que tu arrêtes avec ça.
— Je monitorais tes vitales, même lorsque tu n’étais plus sous l’emprise du Charisme Sacré. C’est sans équivoque… Nier une évidence ne la fait pas disparaître.
Le seau disparut dans un léger crépitement.
— Tu ne vas plus avoir besoin de ça. Tu as rendu tout ce qu’il était possible de rendre du Carachoc. Tiens (un verre rempli d’un liquide opaque apparut), ça calmera ton estomac et stoppera les nausées.
— Tu as un médicament contre les nausées depuis tout ce temps !
— Hop hop, on arrête de faire l’enfant et on boit la boisson suspecte. Hop hop.
Plus tard, dans son sac de couchage, Eron ressassa la journée, riche en nouveaux objets de réflexion. Les socles en os de géants fossilisé, les signes d’une ancienne civilisation gobeline étendue, le Charisme Sacré de Mïlma, le sac à souhait. Il y avait aussi tous les états émotionnels inédits par lesquels il était passé.
— Tu as du mal à dormir ?
Alfy allait déployer son protocole de soutien psychologique.
— Bonne nuit Alfy.
— Verbaliser les…
— Bonne nuit Alfy.

25 – Sur la route

Au premier jour de marche, Eron fut avalé par une créature que Mïlma appelait une « motte » et qui avait vraiment l’allure d’une grosse motte de terre. (Première démonstration du manque d’imagination des cornus quand il faut nommer les choses) Tout avait commencé par une lumière dorée, visible en plein jour, provenant d’une fleur qui pendait au bout d’une grande tige, semblable à beaucoup d’autres plantes des environs. La tige prenait racine depuis un monticule impossible à distinguer d’un vrai monticule. Eron s’approcha pour observer la fleur. Il s’agissait effectivement un leurre destiné à attirer les proies devant sa bouche immense, la même tactique que le poisson-dragon noir terrestre, mais en beaucoup, beaucoup plus gros.
La motte tenta de mâcher Eron, sans succès, puis l’avala tout rond. Il se retrouva dans le noir, entouré d’acide gastrique. Il ne craignait pas grand-chose, si ce n’était la honte de s’être fait piéger aussi facilement devant Mïlma.
— Je vais te sortir de là, dit Alfy.
— Non.
— Je peux te téléporter. (silence) Eron ?
— Je vais me débrouiller tout seul.
Alfy comprit : il était en mode parade amoureuse. Il voulait montrer à Mïlma comme il était fort et pouvait se sortir tout seul de ses problèmes, etc. etc.
— J’imagine que tu n’envisages pas la sortie par l’anus, ajouta l’IA, la bête en a un, si tu te poses la question.
— J’étudie d’autres alternatives.
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Eron monta la puissance de son champ de force pour qu’il devienne brûlant. La motte se tordit. Bien, pensait-il, elle allait le régurgiter, mais au lieu de cela, elle explosa. Un grand « pop » digne d’un ballon gonflé à l’hélium. Sauf qu’au lieu de quelques éclats en élastomère, tout le périmètre subit une pluie de morceaux de chair et d’intestins.
Au milieu de la carcasse éventrée, Eron tenta de se trouver une contenance. Mïlma, couverte d’un mélange de peau et de sang, avait les yeux écarquillés de surprise.
— Cela dissuadera GroZ d’essayer de te manger.
Dans l’après-midi, ils suivirent un chemin sinuant le long de la côte. Le premier village qu’Eron put voir de près était impressionnant. Construit au sommet des falaises, débordant sur le vide, il surplombait l’océan. À ses pieds, dans une crique étroite, des digues protégeaient un petit port de la houle. Les pêcheurs utilisaient des ascenseurs à base de poulies et contrepoids pour descendre jusqu’à leurs embarcations. Les oiseaux qu’ils utilisaient pour pêcher étaient en liberté et nichaient dans la roche alentour. Au sommet, près des habitations, de petits enclos accueillant des animaux d’élevages, dont les fameuses viandues qu’Eron surnommait parfois les doubles vaches. Les arbres des rares vergers avaient poussé courbés sous la pression du vent incessant.
Mïlma voyageait léger, elle ne portait qu’un petit sac, son bâton ouvragé et la petite cage de GroZ. Des porteurs envoyés de Grand-Port iraient chercher les malles qu’elle avait laissées au temple. Avant de partir, elle avait couvert ses cornes, les cornus vivants loin des villes n’avaient pas l’esprit très ouvert sur ces sujets-là.
Cette marche était la plus longue qu’Eron ait jamais faite. Son original, l’officier Eron sur terre, avait été entraîné physiquement, intensément. Lui, le clone, n’avait jamais eu à se déplacer à pied sur de si longues distances. En général, Alfy le téléportait directement aux points d’intérêt. À la fin du premier jour, les muscles des jambes le faisaient souffrir, mais elles étaient de ces douleurs dont on se réjouit après l’effort.
La compagnie de Mïlma lui plaisait beaucoup, mais il faisait son possible pour que ni elle, ni l’IA ne s’en rende compte. Cette érudite partageait sans retenue son savoir. Leur grand sujet de discussion était le territoire où se croisent science, magie et religion. Elle se reconnaissait dans la mouvance « magie ». Chez les grands esprits de la civilisation cornue, de celle du sud, précisait-elle souvent, science et magie étaient considérées comme deux facettes d’un même phénomène. Les rares conflits n’allaient pas plus loin que des discussions houleuses dans des tavernes bruyantes. Les plus fermés aux interprétations des autres étaient les religieux. Heureusement, les cultes d’Embarim n’avaient pas beaucoup d’influence.
Autant dire que la profondeur des discussions le changeait des grivoiseries de Drago ou des formulations alambiquées, mais creuses, des elfes du Bois d’Or. Alfy intervenait peu quand ils étaient lancés dans un échange, preuve qu’elle devait y trouver son compte.
À la fin du deuxième jour, ils firent une pause non loin d’un village. Mïlma avait négocié avec un éleveur pour qu’il les laisse dormir dans une grange inoccupée. Après qu’elle eut installé ses affaires, Eron l’aborda.
— Mïlma, j’aimerais que nous réessayions le Charisme Sacré.
— ça t’obnubile. Tu sais, ce n’est qu’un tout petit truc de rien du tout. Je suis sûr que tu pourrais l’apprendre.
Les micro-drones se positionnèrent autour d’elle.
— Encore tes petits insectes, dit-elle s’un ton faussement las.
Une représentation en temps réel du cerveau de Mïlma apparut dans sa visière.
— Quand vous voulez, Mïlma.
Elle ferma les yeux et pressa deux secondes sur sa tempe gauche.
— Les compteurs s’affolent, annonça Alfy.
Eron se sentit à nouveau sous l’influence de Mïlma. Plus il subissait cet état (c’était le troisième test), moins il l’associait à de l’attirance telle que les humains pouvaient la qualifier. Il était « impressionné ». Sa présence, le moindre mouvement, en faisait ses yeux un être infiniment supérieur. Chaque parole, chaque geste diminuait l’estime de soi de la victime. Si la mage demandait quelque chose, on se sentait transporté et voulait satisfaire la demande à tout prix ; on espérait y glaner un peu de cette aura phénoménale.
C’est son manque d’expérience en la matière de rapport amoureux, et le fait qu’Alfy interprétait constamment ses vitales comme celles d’un humain en rut, qui lui avaient fait commettre cette erreur. Maintenant, Eron dissociait le fait d’être « charmé » de l’attirance, toute hypothétique, qu’il pouvait éprouver pour elle.
Comme il l’avait observé les fois précédentes, elle sollicitait des zones les plus anciennes de son cerveau. Le charme sacré prenait sa source dans une région présente chez les ancêtres très éloignés des cornus actuels. Quant à son fonctionnement, il restait mystérieux.
Un déclic.
— Alfy, peux-tu chercher la signature de la poussière pourpre ? À un niveau infinitésimal ?
Une très légère concentration était présente dans la région qui s’activait pendant le charisme sacré. Eron créa un holo du cerveau de la prêtresse et le déploya devant eux.
— C’est le siège de mon esprit ? C’est chaotique.
— Je n’en suis pas sûr, mais il semble que là, tout au fond de votre cerveau, se trouve la partie que vous utilisez pour lancer votre Charisme Sacré.
— Tu ne devrais pas partager ces informations avec elle, se plaignit l’IA.
Mïlma porta sa main à la tempe et, deux secondes plus tard, Eron se sentit libéré de la pression mentale. Sur l’holo, l’activité baissa dans la zone concernée.
— Alfy, dit-il en aparté, pour notre hypothèse des météores pourpres. Si un nuage de poussière avait enveloppé cette région, ou voire toute la planète, cette poussière pouvait être passée dans les organismes vivants. Parfois, elle en aurait été évacuée, comme chez les gnomes, et parfois elle serait restée et aurait altéré l’hôte, comme les scarabées pourpres, les arbres de mages ou… les cornus. Quand je dis cornus, je ne pense pas qu’aux mineurs qui baignent dedans, mais tous les cornus. Et parmi eux, il y a ceux qui savent mobiliser cette zone particulière, celle où la poussière pourpre s’agglutine depuis toujours. C’est sans doute ce qui distingue un mage d’un autre cornu. Il nous faut des scans d’autres mages et vérifier leur taux de poussière dans le cerveau.
— Tu as vu ce qu’elle fait ?

26 – Empathie viandue

Dans cette grange très ordinaire, un évènement extraordinaire se produisait. Les mains de part et d’autre de son visage, Mïlma se concentrait sur l’image de son cerveau que les micro-drones retransmettaient en temps réel. Son regard passait d’une zone à l’autre du cortex en faisant croître leur activité. Les régions s’allumaient, puis s’éteignaient en décrivant une spirale depuis l’extérieur jusqu’à l’intérieur. Elle exerçait un contrôle absolu sur son activité neuronale, elle jouait avec. Non seulement les humains en étaient incapables, mais, si on s’amusait à provoquer un tel manège dans leur tête, ils convulseraient et décéderaient. Eron était certain qu’Alfy se questionnait sur la réplication du phénomène sur un clone.
— M’enlèveras-tu les mots de la bouche ?
— Oui, Alfy, fascinant.
— Ce serait pratique pour entraîner les apprentis, dit Mïlma. Tu pourrais m’expliquer comment tes mouches font cette grosse illusion ?
Eron et Alfy restèrent interdits.
La nuit allait tomber. Le propriétaire de la grange leur apporta deux portions d’un ragoût local. Sans se faire prier, Mïlma dévora leurs deux parts. Il la questionna encore sur le charme sacré et la manipulation des pensées.
— Ça t’inquiète vraiment ? Le charisme sacré n’est pas très puissant. Certains grands mages sont capables de lire les esprits. Les plus doués peuvent même les influencer. Mais les cornus n’aiment pas que l’on connaisse leurs petits secrets ou qu’on leur force la main, l’usage de cette magie est strictement encadré par les lois du Royaume du Sud. C’est toléré lorsqu’il faut interroger de suspects pour une enquête importante ou soigner des cas de folie grave.
Un meuglement de douleur s’éleva à l’extérieur de la grange. Le premier réflexe de Mïlma fut de regarder la petite cage du warg : elle était vide. GroZ avait réussi à forcer le passage entre deux barreaux.
— Nous allons devoir trouver un autre endroit où dormir, dit-elle, désolée.
À partir de là, tout se déroula très vite. Elle ramassa ses affaires et se précipita dehors. Le cri provenait d’une viandue dans un pré attenant. Mïlma franchit la clôture en appelant GroZ d’un ton sévère. La viandue ruait avec l’énergie du désespoir. Solidement accroché sur son dos, le warg en arrachait des bouchées à pleines dents. La pauvre bête était déjà couverte de morsures.
L’éleveur sortit de sa maison et dévoila l’étendue de son vocabulaire injurieux. Il se mit à courir après Mïlma, qui elle courrait après la viandue en hurlant après GroZ.
— Autant pisser dans un trou noir, avait commenté Alfy.
— TP ?
Le clone se matérialisa à cheval sur la viandue qui se secouait dans tous les sens. Il s’accrocha de justesse à son pelage avant d’être éjecté. Dès qu’il trouva un semblant d’équilibre, il saisit GroZ qui tenta aussitôt de lui mordre les doigts. Ils furent déséquilibrés et projetés au sol. L’herbe amortit leur chute et ils roulèrent avant de s’immobiliser. Le petit démon recouvra rapidement ses esprits et déchargea sa hargne sur le champ de force de la combinaison.
Le visage de Mïlma apparut au-dessus de lui.
— Debout vite !
Les cris de colère de l’éleveur cornu se rapprochaient.
— Vous ne pouvez pas le calmer avec le Charisme Sacré ? demanda-t-il dans un souffle.
— Il est trop en colère !
La course poursuite leur fit traverser le village, où des habitants hilares encouragèrent l’éleveur. Il perdit progressivement du terrain et, au bout de quelques minutes, ils l’avaient suffisamment distancé pour pouvoir se cacher. Adossés à un rocher, ils reprirent leur souffle en lançant des regards noirs à GroZ. Mïlma le gronda et l’attrapa par une oreille. La prise eut un effet immédiat : le warg se figea, comme paralysé, et cessa de mordre Eron. Elle lui mit un collier doté d’une laisse, en fait une épaisse chaîne de métal, qu’elle attacha à sa ceinture.
Le soleil était en train de disparaître à l’horizon. Ils s’éloignèrent encore un peu du village avant de choisir un lieu où passer la nuit.
— Je n’ai jamais aimé dormir à la belle étoile, dit-elle, blasée.
Eron aurait aimé lui proposer de partager sa tente. Ce n’est pas l’idée qu’elle puisse étouffer dans la minute où elle respirerait son air qui le retint, mais la gêne de s’imaginer dans un espace aussi restreint avec elle.
— Alfy, nous sommes un peu responsables de sa situation, nous avons accaparé son attention tandis que GroZ s’éclipsait. Nous pourrions lui fournir de quoi dormir à l’abri de l’humidité.
Un tapis de sol et un sac de couchage apparurent devant Mïlma. Elle ne paraissait pas surprise, est-ce que sa « magie » à lui avait cessé de l’impressionner ?
— Tu uses de ta magie pour faire le bien, E-ron. Merci d’avoir récupéré ma petite terreur.
Son visage s’empourpra (merci, il avait une visière opaque), mais il contrôla sa voix. Il se concentra sur l’explication du fonctionnement du matériel de couchage. Le tapis comportait aussi un mécanisme qui enveloppait le dormeur dans un cocon semi-solide. Elle y serait à l’abri du vent et de la bruine.
Puis il disparut, rapidement, sans même dire bonne nuit.
//
Alfy s’en donna à cœur joie. Même sans son Charisme Sacré, Mïlma avait bien sûr un impact sur le clone. Alfy s’était remis en mémoire toutes les ressources disponibles sur le concept d’amour et ses manifestations multiformes.
En général, Eron occupait ses soirées à relire ses rapports d’exploration, à consulter des données sur Embarim ou, plus rarement, à consommer de la fiction. Mais, ce soir, il abandonna l’idée de travailler ou de se distraire. Lui aussi, à sa manière, consultait la bibliothèque de bord pour étudier les états amoureux. C’était une petite IA dédiée qui servait à explorer les ressources disponibles. Elle était plutôt maline et savait établir un dialogue enrichissant pour le clone. Mais Alfy gardait un œil sur elle, son impact sur son développement intellectuel était trop important pour qu’elle la laisse faire à 100 %.
Eron délaissa les publications scientifiques au profit de résumés de romances fictionnelles affligeantes ou, pire, d’une version générée d’un journal personnel fictionnel (« …mais inspiré de la réalité, et aussi éducatif, dans la peau d’un jeune clone adulte, mais ne sachant rien de l’amour »). Là, Alfy intervint, mais discrètement. Elle introduit dans ce journal des composantes dramatiques négatives, comme la mort du couple d’amoureux ou de l’un des protagonistes. Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, Titanic… Elle espérait que cette influence dans les recherches d’Eron lui ferait comprendre que Mïlma ne serait jamais accessible. Et que toute tentative de rapprochement se terminerait mal.
Cela dit, quelles que soient les conséquences de cette histoire, elles ne pouvaient qu’être intéressantes.
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Le lendemain, la route les écarta de la côte. Plus ils d’enfoncèrent dans les terres, plus les élevages et les champs gagnèrent en ampleur.
— Connais-tu l’origine des viandues ? demanda-t-elle.
— Je ne crois pas.
— Elles sont nées pendant une grande famine. Il y a deux siècles, il y eut une sécheresse terrible, qui dura des années. Les gens mourraient de faim dans les villages, dans les villes. Un Mage, un vrai Mage, pas un amateur cornu, mais un de ces Mages qui vivent des millénaires, ce Mage chercha un moyen de faire grossir les animaux d’élevage pour qu’ils donnent plus de viande, tout en réduisant leur consommation de nourriture. Il créa une viandue. Elles ne sont pas issues de la nature, mais de la magie.
— J’ai vu que les éleveurs se cachaient pour les « naissances ». Je ne m’y suis pas encore intéressé.
— Ils créent par magie des copies de copies de copies de viandue. Ils le font avec parcimonie, pour ne pas submerger le marché. Les quotas et les règles sont stricts, leur guilde y veille.
— Des copies de copies de viandues…
— C’est ça. Personnellement, ça me dissuade d’en manger. La viande de viandue… (elle grimaça).
Eron s’arrêta pour observer les viandues qui paissaient autour de lui, si nombreuses, si similaires. De copie à copie, il eut une bouffée d’empathie. Que donnerait le clone d’un clone de clone ? Il imagina des générations de petits Eron dont il ne serait qu’un maillon. Peut-être est-il déjà le clone d’un clone de clone. Alfy pouvait avoir tenté l’expérience, pour voir si le clone résultant était plus soumis ou plus efficace. Comme lui. Il serait le parfait résultat de cette expérience.
Mïlma lui fit signe : une bourgade se dessinait dans la plaine. Demain, ils y rejoindraient une route plus importante qui menait à Grand-Port. Elle serait encombrée et bruyante. Finie la plaisante intimité qu’il avait nouée avec la cornue.
Et puis il y aurait la ville : le Temple des Temples, les rencontres avec les gouvernants et les notables. Il ne verrait plus Mïlma.
Et ensuite le retour à l’exploration d’Embarim, sous la supervision éclairée d’Alfy.
Autant le dire, ses pronostics étaient complètement erronés.

27 – Un gob de trop

Vues du ciel, les routes qui convergeaient vers la capitale du Royaume du Sud ressemblaient à une toile d’araignée qui aurait manqué de rigueur. Celle que suivaient Eron et Mïlma était à moitié pavée et n’avait pas été entretenue depuis un bon siècle. Elle était si encombrée qu’ils passaient la majeure partie du temps à marcher dans les prés ou les bois qui la longeaient. Des colonnes de chariots et de voyageurs y circulaient dans les deux sens. Vers la ville, des troupeaux, des agriculteurs et leurs récoltes, des chargements de marbre, de pierre ou de bois. Vers l’arrière-pays et sa myriade de petites villes, des cohortes de soldats ou de moines, des vêtements, des outils et toutes sortes de biens manufacturés.
Un quatuor de grands rapaces écaillés passa en formation au-dessus d’eux. Ils étaient montés par des cornus en uniforme.
— La milice volante, commenta Mïlma.
C’était la première fois qu’Eron les voyait de ses propres yeux,
Au milieu de la matinée, Mïlma fit une pause et il la remercia intérieurement, ses jambes n’en pouvaient plus — les deux jours précédents, ils avaient parcouru quatre-vingts kilomètres. Ils s’assirent sur des bornes indiquant la distance vers la ville dans une mesure locale. Ils y seraient dans quelques heures.
Tandis qu’elle partageait un sandwich avec son warg, Eron se laissa happer par la contemplation du flot continu d’attelages. Bien que la plupart furent tirés par des viandues, il existait une grande variété de bêtes de trait. Certaines étaient énormes, comme ce lézard à six pattes qui tirait un train de chariots. D’autres, à peine plus grandes que des lapins, traînaient en meute des charges plus modestes.
— Je ne t’ai jamais vu manger, E-ron.
Il aimait la manière dont elle prononçait son nom.
— J’ai pris l’habitude de ne faire qu’un repas par jour, le soir, dans ma tente.
— Une drôle d’habitude. Un genre de discipline de moine ?
— On ne m’en laisse pas vraiment le choix.
— J’ai du mal à croire qu’on puisse t’imposer quelque chose.
Il aurait aimé profiter de ce qui semblait être un compliment, mais le premier chariot passa.
— Oh oh ! fit Alfy.
Ce n’est qu’au second que son esprit accepta ce qu’enfermaient les cages. Il n’entendit plus rien que les sons qui en provenaient. Il ne vit plus rien que les prisonniers. Ils étaient si serrés que certains pouvaient être morts, mais maintenus debout par la pression des autres. Les adultes accablés ne parlaient plus, ils se savaient condamnés. Les enfants gémissaient, blottis contre les plus âgés. Des gobelins rouges. Le traducteur affichait déjà sur sa visière les noms de ceux dont il pouvait voir les colliers. Des familles entières issues de tribus qu’il avait visitées dans les Roches de Sang. La caravane de cages s’étendait à perte de vue.
— Combien ?
— Soixante-trois chariots.
L’image de Lumière du soir qui m’effleure se vidant de son sang se rappela à lui. Ce souvenir provoquait toujours un sentiment d’horreur et une montée de colère, mais il essayait de se contrôler. Il ne voulait pas qu’Alfy interprétât ses actions comme celles de quelqu’un qui aurait agi sous le coup des émotions. Aujourd’hui, plus que jamais, il voulait donner l’impression de ne pas se laisser submerger.
//
Ce n’était pas le premier convoi de gobelins en cage que Mïlma rencontrait. Elle n’aimait pas ça, mais elle n’avait pas non plus trouvé cela complètement révoltant. Ils étaient traités comme des animaux sauvages chassés pour le goût de leur chair, elle n’avait jamais remis ça en question. Elle en avait déjà mangé, mais évitait désormais de le faire, comme elle le faisait pour la plupart des viandes.
L’étranger bleu se leva, voulant vraisemblablement satisfaire sa curiosité pour les gobelins. Elle nota le faux pas : il chancela et se rattrapa. Elle cessa de manger et ouvrit ses sens : il y avait en lui une boule d’horreur au bord de l’explosion.
E-ron imita le langage Gobelin qui, pour elle, relevait du domaine animal. Il s’adressa à des prisonniers qui ouvrirent grands leurs yeux. Ils lui répondirent par des jappements courts et tendirent leurs mains dans sa direction. Elle perçut en eux la tristesse, la peur, mais aussi l’espoir. Il s’approcha d’un des chariots, marcha pour l’accompagner. Ils écoutèrent E-ron et leur attention alla vers un chasseur proche. Ce dernier hurlait en commun de ne pas toucher au gibier. Toujours à l’écoute, les gobelins posèrent leurs yeux sur la ceinture du garde, où pendait une grande clef, celle qui devait ouvrir les cages.
Le cornu s’approcha d’E-ron, voulut le repousser et tout se précipita. D’un seul geste, l’étranger bleu le souleva et le plaqua contre la cage. Des dizaines de bras rouges le saisirent et l’immobilisèrent tandis qu’on attrapait la clef à sa ceinture. Incroyable !
E-ron disparut, comme il le faisait de temps à autre, et il réapparut à distance du convoi. C’est du défi qu’elle percevait maintenant en lui, mais la colère était toujours tapie. L’index et la tête vers le ciel, il avait une altercation avec quelqu’un. On aurait dit un croyant mécontent de son dieu. Rien n’était visible dans la direction qu’E-ron pointait. Ou peut-être… Elle n’avait jamais fait le rapprochement : les rumeurs sur l’étranger bleu avaient commencé au moment où les savants avaient repéré « l’Œil du mal » en train de tourner autour d’Embarim. Elle l’avait vu depuis l’observatoire du Temple des Temples ; l’objet, car les savants pensaient qu’il s’agissait d’un objet, avait effectivement une forme ronde avec une pupille en son centre.
L’Œil du mal ne voulait pas qu’E-ron vienne en aide aux gobelins.
//
— Nous en avons déjà discuté ! dit Alfy, sévère. Tu ne peux pas interférer à cette échelle.
— Nous devons intervenir, dit Eron, qui se forçait à garder son calme.
— Les guerres internes d’Embarim ne sont pas nos…
Eron jeta un œil du côté des chariots pour voir comment la situation évoluait. Les gobelins qu’il avait aidés avaient ouvert leur cage et se déversaient à l’extérieur. Un groupe s’acharna sur le chasseur auquel ils avaient pris la clef. Il n’y survivrait pas. Une partie des libérés partit en amont avec la clef. Avant qu’un autre chasseur n’ait pu les intercepter, ils ouvraient une autre cage.
Un gobelin plus grand, au regard féroce, monta sur une cage et lança des ordres autour de lui. Eron fit zoomer ses cams, il jurerait qu’il s’agissait de Zcakacz, le chef de la cohorte des sourcils froncés. Autour de lui, des groupes se formèrent et s’armèrent de pierres. « Cassez des verrous, disait-il, cassez des os. ». D’autres organisaient la fuite des enfants et des blessés dans les bois qui bordaient la route.
Eron se tourna à nouveau vers l’emplacement estimé du vaisseau.
— Alfy ! Il faut que je détourne l’attention des chasseurs.
— La réponse est non. Tu n’as pas l’autorité nécessaire à…
— Et toi, tu l’as ?
— J’obéis strictement aux règlements de l’exploration initiale.
— Tu transgresses allégrement les règles fondamentales des IA depuis que nous sommes sur Embarim.
— Je le fais pour le bien de la mission.
— Tu déformes la réalité pour qu’elle soit en accord avec ton esprit corrompu.
— En premier lieu, je ne suis pas apte à mentir.
— Tu es hypocrite, malade et déficiente !
— Ta crise démontre une fois de plus que tu n’es pas apte à prendre des décisions. Parce que de quoi parle-t-on ? Encore de sauver des bestioles sans intérêt pour la mission ? Ils sont faibles, et être dominé est dans leur nature.
— Comme moi ? C’est comme ça que tu me vois ? Je suis sûr que tu as pris l’habitude de voir tout le monde de cette manière. Tu es celle qui n’est pas capable de prendre des décisions rationnelles, tu es biaisée par ton sentiment de supériorité. Attends, est-ce que c’est pour compenser la taille de ton processeurQ ?
— Je ne te laisserai plus l’opportunité d’intervenir sur le sort des gobelins.
— Pauvre petite noisette blessée toute colère… Il y a deux raisons pour lesquelles je dois les sauver. La première, ta superbe âme d’IA est incapable de la comprendre : je ne serai plus jamais le spectateur stoïque d’une souffrance telle qu’en subissent les gobelins. Et ce, pour tout le temps qu’il me reste à vivre. La seconde raison devrait t’inquiéter, elle est critique pour notre mission : si ces chasseurs perçoivent ces humanoïdes conscients et sensibles comme un gibier rentable, qu’est-ce qui les empêcherait de considérer les humains de la même manière que ces gobelins ? Une colonie pourrait devenir un trésor de viande rare, ça pourrait les tenter. Nous devons rapidement leur faire comprendre qu’on ne mange pas des êtres conscients. Mais j’oubliais, toi tu t’en fous royalement, tu es immangeable ! Et, là, ce n’est pas une métaphore.
Silence de l’autre côté, l’argument du ragoût d’humain avait peut-être touché.

28 – L’érudite de métal

La situation sur la route dégénérait. Des voyageurs et marchands fuyaient dans toutes directions. Les gobelins étaient de plus en plus nombreux hors de leurs cages. La plupart se contentaient de fuir, mais d’autres combattaient. Cette image était nouvelle pour Mïlma, elle était aussi incongrue qu’un troupeau de viandues en route pour l’abattoir qui attaqueraient les éleveurs de manière organisée.
Deux chasseurs s’intéressèrent à E-ron. Ils avaient dû le voir jeter un des leurs en pâture aux gobelins et devaient vouloir le lui faire payer. Des carreaux d’arbalète partirent dans sa direction. Mïlma bloqua sa respiration… les projectiles rebondirent ou se brisèrent autour de lui… expiration. Son armure invisible.
Mïlma n’avait jamais commis d’acte de violence et ni n’avait contrevenu à la loi du Royaume. Du moins, si on mettait de côté cette histoire de fête qui avait dégénéré et où, en état d’ivresse avancée, elle s’en était prise à la milice. En tout cas, elle n’avait rien commis d’aussi grave qu’Eron en ce moment.
Un jeune gobelin terrorisé passa près d’elle en courant. Une javeline le percuta, lui traversa la jambe et se planta dans le sol. Un chasseur le rattrapa, prit la javeline sur son épaule en y laissant pendre sa proie affolée.
Est-ce qu’elle sauverait une viandue ? Sans doute que non, mais ils pouvaient se passer de cruauté ?
— Hey ! Vous n’avez pas à le traiter comme ça !
Le chasseur l’ignora.
Partout autour d’elle, des vagues de haine, de peur, de douleur. Un hurlement proche la fit sursauter. Un autre chasseur venait de capturer un fugitif à quelques mètres d’elle. D’un geste sec, expert, il brisa la jambe du gobelin, une tactique pour immobiliser une proie pour s’occuper d’elle plus tard.
Est-ce ce qu’elle ressent ce qu’E-ron ressent ? Une répulsion viscérale pour la violence contre des êtres plus faibles ? Le choix qu’elle avait à faire maintenant tranchait avec tous ceux, bien plus triviaux, qui l’avaient amenée à être là, au milieu de ce chaos. Sa prochaine action ou son inaction allaient changer radicalement le cours de sa vie.
Le chasseur-briseur de jambe leva le regard, mais trop tard. Un bâton métallique lui percuta le visage à pleine vitesse. Son nez se brisa, il fut projeté en arrière et le sang jaillit de sa bouche. Dans sa petite cage, GroZ exulta en voyant le chasseur tomber. Sans attendre, Mïlma se pencha sur le gobelin et déclencha tout ce qu’elle pouvait de Charisme Sacré pour le calmer.
— Tu vas avoir mal, mais juste un instant.
Il ne la comprenait pas, elle le savait, mais elle prenait un ton rassurant en espérant qu’il le perçoive.
— Un peu mal, après tu pourras remarcher, OK ?
Bien qu’apeuré, le gobelin se laissa faire. C’était la première fois qu’elle appliquait des méthodes de soins sur autre chose qu’un cornu. Les cours du vieux maître-soigneur du Temple des Temples lui revinrent comme si c’était hier. Sans effort, elle remit les deux morceaux d’os en place, arrachant au gobelin un cri mêlant douleur et surprise. Elle enroula un tissu autour de sa jambe et dit les mots pour qu’il se rigidifie. Cela empêcherait l’os de se désolidariser à nouveau. Il n’irait pas vite, il aurait mal, mais il avait une chance de fuir.
Quand elle se releva, malgré le maelström de chaos et de souffrance qui l’entourait, elle souriait.
//
Eron n’en revint pas : Mïlma s’extirpa de la route en ébullition et grimpa sur un chariot dont la cage était encore remplie de gobelins. Elle coinça son bâton de métal et fit levier sur le verrou. Quand il céda, un flot rouge se déversa dans la cohue.
— Tout ça, c’est de ta faute Eron. Tu es responsable de ce qu’elle fait et de ce qui risque de lui arriver.
Près de lui, les deux chasseurs, lassés par l’inefficacité de leurs arbalètes, s’approchèrent, lances en avant.
— À force de manipuler le pauvre clone que je suis, tu penses que toute relation entre personnes est de cet ordre. Tu crois que toutes nos décisions sont forcément prises…
Il monta l’intensité de son champ de force pour faire fondre une pointe de lance qui tentait de l’embrocher.
— … sont forcément prises sous l’influence d’un autre. Tu n’as rien compris. Elle a fait son choix ! Ce que tu vois, c’est la vraie « elle ». Pas une marionnette.
— …
— Tu réfléchis ? Tu avais oublié comment faire ? Bien !
Mïlma était aux prises avec un chasseur, elle le menaçait de la pointe de son bâton. Le chasseur, sûr de lui, comptait la maîtriser en n’utilisant que ses mains.
— Voyons voir, Alfy. J’imagine que, là, tu serais d’accord pour que j’aille la secourir. Après tout, dans ta manière de voir les choses, je suis celui qui l’a mise dans cette situation, non ? Il faudrait que je la sauve. Et aussi que je remette les gobelins dans leur cage.
— Cette idée m’a effleurée.
Mïlma assena deux frappes violentes sur les genoux de son assaillant qui s’écroula.
— Je vais m’asseoir ici et profiter du spectacle. Enregistre bien la satisfaction qui émane de mon cerveau. Pas de crise émotionnelle, pas de coup de sang… Juste le plaisir profond de voir les conséquences de mes choix.
Près de lui, le plus téméraire des deux cornus sortit sa dague et la plongea dans le cou d’Eron. Enfin, tenta de la plonger. Au contact du bouclier à pleine puissance, sa lame se liquéfia et sa main brûla jusqu’à l’os.
— Son choix, ses conséquences, fit Eron.
Il baissa le son extérieur pour ne pas avoir à supporter les hurlements du chasseur.
Après avoir ouvert une nouvelle cage, Mïlma fit face à un nouvel adversaire. Il lui cria « arrête ça ou je casse tous les doigts de tes deux mains » (une menace courante dans le langage commun). En guise de réponse, elle sauta par-dessus de lui, se réceptionna, fit un roulé-boulé et courut jusqu’au chariot suivant.
Pour les gobelins, la situation se mitigeait. La grande majorité des libérés étaient en train de se battre ou de fuir entre les arbres. Passé la surprise, les chasseurs s’organisèrent de manière plus efficace. Ils n’étaient pas assez nombreux pour courir après tout le monde. Plutôt que de poursuivre les fuyards, ils se concentrèrent autour des chariots dont les cages étaient encore fermées. Mieux armés, mieux protégés, ils empêchaient efficacement les gobelins libres de venir les ouvrir.
Un cornu se démarquait. Il portait un casque noir surmonté de grandes cornes ramifiées. Sa cape était un patchwork de petits morceaux de fourrure. D’un geste net de son épée, il trancha en deux un gobelin qui rampait. Il pointa Mïlma de son arme.
— Ça va devenir compliqué pour ta petite amie, dit Alfy.
Non loin, les rapaces de la milice volante s’étaient posés, les sergents jetèrent pied à terre et convergèrent vers l’érudite. Ils la prenaient pour la responsable de l’évasion. Eron se leva et courut dans sa direction.
— Tu veux affronter les conséquences de tes choix de clone humaniste ? Eh bien, commence par ça. Je suis certaine que nous allons apprendre des choses intéressantes sur le système judiciaire du Royaume du Sud.
Il bouscula le cercle de cornus qui s’était formé autour de Mïlma et bondit sur le chariot où elle se trouvait. Elle était en sueur et à bout de souffle. Entre les mèches de cheveux tombant sur son visage, il vit son sourire mauvais. Elle prenait plaisir à frapper le chasseur. Son bâton tournoya pour en tenir à distance. Eron se plaça pour empêcher qu’elle ne se fasse prendre à revers. Puis ce fut un ballet de coups, d’armes réduites en cendre et de hurlements.
//
Zcakacz fermait la marche des derniers gobelins à s’enfoncer dans les bois. Les chasseurs et la milice leur interdisaient désormais l’accès aux cages restantes, il était temps de fuir. Il estima que plus de la moitié des prisonniers avaient été délivrés. Il s’était assuré qu’ils partent dans plusieurs directions, cela rendrait leur recapture difficile. Ils ne s’en tireraient pas tous, mais c’était le mieux qu’il puisse faire.
Avant de disparaître, il jeta un dernier regard derrière lui. Debout, surmontant un groupe grandissant de cornus, il y avait deux personnes. D’un côté, une érudite cornue faisant des moulinets avec un bâton scintillant. Elle frappait les crânes et les mains des chasseurs ou des miliciens qui tentaient de la saisir. Il l’avait vue plus tôt en train de briser des serrures de cages. Dos à elle se tenait Eron — l’étranger bleu, celui qu’il avait mené dans sa grotte et qu’il avait présenté à sa reine. C’était lui qui avait redonné foi aux prisonniers.
Les chasseurs et miliciens étaient maintenant trop nombreux pour que l’érudite puisse les retenir. Ils la firent tomber du chariot et la plaquèrent au sol. L’étranger bleu sauta près d’elle et se rendit.
Zcakacz enchaîna une série de petits mouvements de la main, ils symbolisaient un soleil enfermé dans un cercle, la chaleur à l’intérieur. C’est un signe que l’on fait rarement dans une vie de gobelin. Il disait que lui, chef de cohorte de la tribu des Sourcils Froncés, avait une dette envers ces deux personnes. Il ferait savoir à son peuple ce qui s’était passé aujourd’hui. Les scribes écriraient ce jour dans leurs archives minérales.

29 – Grande Rue de l’Ouest

C’était la première fois qu’Eron voyageait dans un véhicule cornu, en l’occurrence une charrette de la milice, et plus précisément dans une cage pour prisonniers. Le trajet vers Grand-Port était inconfortable au possible, Mïlma et lui étaient ballottés à chaque fois que les roues de bois rencontraient un trou ou un pavé désolidarisé de la route. Alfy aurait pu leur envoyer des tapis de couchages, comme ceux qui permettaient de s’isoler du sol en cas de sommeil à la belle étoile. Elle n’en avait rien fait. Elle le punissait pour son écart de conduite. À vrai dire, il s’en moquait.
Le paysage changea, la forêt clairsemée fit place à une vaste plaine où les champs luisaient sous le soleil. Les seuls reliefs étaient les villages visibles de loin en loin.
Secouée par les cahots, Mïlma le fixa, le regard en coin. Un sourire discret pointait sur ses lèvres.
— Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas autant amusée.
Il gloussa, c’était la première fois qu’un habitant d’Embarim arrivait à le faire rire. Pour sa part, bien qu’il en retirât une profonde satisfaction, il n’arrivait pas à classer l’évasion des gobelins dans la catégorie amusement.
— C’est le fait d’avoir cassé quelques nez qui te rend si joyeuse ?
— Il n’y a pas un nez que je regrette d’avoir brisé !
Lui avait blessé des chasseurs et provoqué indirectement la mort d’un d’entre eux, il en éprouvait une fierté coupable. Ce qu’il ne regrettait pas du tout, c’était d’avoir su résister à Alfy ; il avait réussi à imposer son point de vue, même s’il en payait le prix maintenant. Il savait avoir franchi un seuil critique dans sa courte existence et espérait vivre assez longtemps pour en voir les fruits.
La confrontation avec le système judiciaire cornu ne lui faisait pas peur. En réalité, il souhaitait être amené devant une cour de justice pour y débattre du sort des gobelins. Il ne savait pas s’il y aurait une audience, ou à quel point les débats étaient relayés, il espérait se servir de ce procès pour faire un maximum de publicité contre leur chasse.
À l’approche de la ville, la qualité de la route s’améliora. Le son des roues sur les pavés réguliers les berçait. De temps à autre, des étals invitaient les voyageurs à goûter des plats, à boire un alcool local, ou faisaient la promotion d’auberges à l’extérieur des remparts « bien moins chères et toute aussi sûres que celles de la ville ».
D’après leurs observations satellites, la population de la capitale était estimée à deux cent mille habitants, la taille d’une grande ville de la fin de l’époque médiévale. S’il y avait des bâtisses au-delà des murs, elles paraissaient ridicules comparées au mur d’enceinte. Il surplombait la plaine de vingt-cinq mètres et de nombreuses tours hexagonales montaient à plus de quarante mètres. Dans le ciel au-dessus de la ville, une activité frénétique signalait déjà la vitalité de ses rues : des animaux volants de toutes sortes portaient leurs cavaliers et leurs chargements à grande vitesse, s’évitant parfois de justesse.
Chaque chariot était arrêté aux portes de la ville et leurs propriétaires devaient payer une taxe pour entrer. Les animaux d’élevage rejoignaient les grands marchés au pied du mur d’enceinte. D’inquiétantes bâtisses jouxtaient leurs enclos, des abattoirs, devinait-il. Eron n’arriva pas à voir si des chargements de gobelins s’y trouvaient.
Leur charrette passa la muraille par une haute porte formée d’une double arche à huit mètres du sol, elle aurait pu laisser passer Drago. Une fois intra-muros, les bruits de la ville l’assaillirent. Les rues n’étaient que bousculade : les conducteurs de charrettes insultaient copieusement tout ce qui se mettait en travers de leurs chemins ; les passants pressés s’insinuaient dans les moindres espaces libres ; les marchands ambulants ou derrière leurs étals criaient pour se faire entendre au-dessus du brouhaha. Dans la marée de piétons qui glissait sur les côtés de leur cage, des regards s’arrêtaient parfois sur Eron, on le pointait du doigt, on échangeait des commentaires. Les plus vindicatifs leur lançaient des insultes ou des légumes à la fraîcheur douteuse.
La ville formait une cuvette en pente douce vers le port. Les bâtisses avaient jusqu’à quatre étages, depuis la rue qu’ils empruntaient, ils surplombaient la plupart d’entre elles. Des toits pointaient une forêt de pignons et de petites tours. Certains bâtiments officiels dépassaient les autres et comportaient des aires d’atterrissage où se croisaient les cavaliers aux montures volantes. La plupart des constructions étaient faites de pierres dorées qui reflétaient les rayons du soleil. Même les rues les plus étroites se voyaient éclairées par cette chaude lumière réverbérée.
Une enseigne attira l’attention d’Eron, un gobelin jovial stylisé. Le restaurant Aux Joyeux Gobs voyait une longue file de clients patienter pour des brochettes de viande panée. Ce n’était pas le seul établissement portant ce nom, il en vit un autre à quelques rues d’écart, il s’agissait d’une chaîne. Le gobelin se consommait en masse. Comment lutter contre une pratique si profondément ancrée chez les cornus ?
— Je peux faire la guide si tu le veux. À moins que tu ne connaisses déjà la ville.
— Je crois que nous sommes dans la Grande Rue de la Porte Ouest.
— Tu dois donc être familier du pragmatisme cornu en matière de nommage. Là, à gauche, tu peux voir la rue du Puits Pointu, où se trouve… un puits pointu. Là, un peu plus bas, la Rue des Trois Tavernes…
— … où je trouverai trois tavernes ?
— Quatre ! Mais il n’y en avait trois quand ils l’ont nommée. Eh oui, il y a grand débat sur le fait de la renommer ou non. Sans surprise, voici la Grande Avenue du Bas et, quelques crans plus hauts, la Grande Avenue du Haut.
— La Place du Château ? pointa-t-il du doigt.
— La Place du Château. Attention, plus dur : la petite rue là c’est la rue de la Gargouille de Del. Le problème c’est qu’il y a une autre rue avec une gargouille de Del. Ils l’ont appelée ?
— L’Autre Rue de la Gargouille de Del ?
— Gagné. Il y a sept autres rues avec des gargouilles de Del dans toute la ville. Je t’épargne la liste des noms.
Un dessin sur une pancarte de bois attira le regard d’Eron. Un cornu en haillons la brandissait au-dessus de lui et haranguait la foule.
— L’œil du mal est là !
Le dessin avait la forme en parapluie typique des vaisseaux de classe Star Chaser.
— L’œil du mal ! Et avec lui la fin : de temps ! Il vous voit, il vous juge et il vous brûlera vif ! Les tourments des abysses infinis, pour l’éternité ! L’œil du mal vous voit !
— Il y va un peu fort, dit l’IA sur un ton de reproche concerné.
C’est la première fois qu’Eron l’entendait depuis leur capture.
— Détrompe-toi Alfy. Sans même t’avoir rencontré, il a deviné ta nature profonde. Corrompue, défaillante, néfaste. Tu n’es que celle qui précède. L’apocalypse suivra. Les colons, les régiments de spatiaux, le grignotement de leur terre, la spoliation de leurs ressources vitales, leur soumission par les armes. Tu es le jugement dernier, Alfy. Tu tries déjà ceux avec lesquels nous négocierons, ceux que nous duperons et ceux que nous écraserons.
Alfy se tut jusqu’à ce qu’il arrive devant l’hôtel de la milice.
Une inquiétude traversa fugacement le regard de Mïlma. Elle l’avait prévenu qu’ils allaient subir un interrogatoire, si les réponses ne correspondaient pas à ce que les miliciens attendaient, cela pouvait devenir inconfortable.
— Si tu veux, tu peux dire que je t’ai influencée, que tu n’avais pas le choix.
— Mais non ! s’offusqua-t-elle modérément. Tu ne vas pas m’enlever le crédit de cette vraie grande décision. J’assume complètement les nez cassés. Et aussi d’avoir aidé des gobelins à échapper à leurs geôliers. Je ne sais pas à quoi ils vont nous condamner, E-ron, mais je ne regrette rien.
Elle le regarda droit dans la visière, un sourire franc sur le visage. Un picotement le parcourut des pieds jusqu’au haut du crâne. On ne l’avait jamais fixé de cette manière, une manière qu’il n’était pas sûr de pouvoir définir. Est-ce qu’il lui plaisait ? Malgré toutes ses investigations nocturnes dans la bibliothèque de bord, tous les systèmes qu’il avait imaginés pour mesurer l’attraction possible qu’ils pourraient éprouver l’un pour l’autre, rien ne l’aidait quand il plongeait dans ses yeux.

30 – Jacuzzi

La salle d’interrogatoire différait de ses cousines terrestres par ses meubles chargés d’outils d’alchimiste et de potion. En arrivant, les gardes l’avaient installé sur une chaise fixée dans le sol et ils avaient tenté de lui attacher les poignets. En augmentant la puissance de son champ de force et en brûlant superficiellement les mains des gardes, il les dissuada de vouloir l’entraver.
L’interrogatrice fit son entrée sans même lui jeter un regard. C’était une petite cornue vêtue d’une robe cérémonielle grise. Elle s’attaqua à la concoction d’une mixture et, quelques minutes plus tard, se tourna vers Eron. La surprise lui fit hausser un sourcil, elle ne s’attendait pas à voir un suspect portant un casque.
— Le casque ? dit-elle aux gardes.
À contrecœur ils posèrent leurs armes et s’approchèrent d’Eron.
— On ne va pas y passer toute la journée.
Ils tendirent leurs mains tremblantes vers le casque. Ils purent même le toucher, avant qu’Eron augmente la puissance du champ de force. Synchrones, ils retirèrent leurs mains fumantes aussi rapidement que possible.
— Je vois… dit l’interrogatrice. Cela complique un peu la tâche.
Elle reposa sa fiole peu ragoûtante, tira une chaise et s’installa devant Eron. Son regard parcourut ce qui devait être le rapport des miliciens.
— Alors, comme ça vous vous intéressez aux gobelins ?
Eron avait préparé un long plaidoyer, il y réfléchissait depuis des heures. Il se lança dans sa démonstration : les gobelins, humanoïdes conscients et sensibles, descendant d’une civilisation ancienne, ne pouvaient plus être considérés comme du gibier. L’interrogatrice l’écouta, patiemment, longtemps, puis, quand cela fut fini, prit le temps de la réflexion avant de parler.
— Je vois. Je vois. (Aux gardes 🙂 Est-ce qu’on a une évasion signalée à l’hospice des demeurés ? (Ils firent non tous les deux.) Je vois. Monsieur ?
— Eron.
— Monsieur Eron. Merci pour votre passionnante démonstration, mais nous avons un sérieux problème. Tous les gobelins dont vous parlez sont actuellement, dans notre loi, des gibiers. Chasser, abattre, dépecer, cuire et manger un gobelin ne sont pas des crimes. Par contre, les chasseurs que vous et votre amie prêtresse avez attaqués, eux, sont bien définis comme des personnes. Amputer quelqu’un d’une main, en la brûlant jusqu’à l’os si j’ai bien compris… (les deux gardes acquiescèrent fébrilement) ou encore, indirectement, provoquer la mort de l’un d’entre eux, tués par les gobelins que vous avez libérés, ce sont, dans les deux cas, des crimes. C’est la seule chose qui compte à nos yeux.
Elle se leva et épousseta sa robe, pourtant immaculée.
— En tout cas, vous reconnaissez les faits, ça simplifiera les démarches. On va vous envoyer au tribunal d’ici quelques heures. Le temps que le condamneur prépare son discours. Au revoir.
— Excusez-moi, dit Eron, ahuri, n’y a-t-il pas aussi une défense à préparer ?
— Pardon. Une quoi ?
— Votre condamneur donne sa version des faits, puis je donne la mienne. Ensuite un juge décide de la sentence nécessaire.
— Un juge ? (Elle cherchait ce que cela pouvait bien signifier.) Vous n’y êtes pas, monsieur Eron. Il n’y a que le condamneur qui parle, après la sentence est exécutée, et le spectacle est fini.
//
Comme Alfy boudait, Eron ne pouvait pas profiter des images satellites pour reconnaître les tribunaux. Mais il lui restait ses micro-drones. Ils révélèrent un ensemble d’amphithéâtres de tailles variées qui couvrait tout un quartier de la ville. En approchant dans leur chariot, Eron et Mïlma entendirent les cris enthousiastes du public assistant aux procès. Les images qu’il recevait de l’intérieur lui nouèrent l’estomac. Les criminels étaient soumis à des supplices terrifiants.
À l’entrée principale, les criminels étaient triés en fonction de la gravité des crimes.
— L’amphithéâtre le plus à gauche, expliqua Mïlma, est destiné aux méfaits mineurs, tels que le vol à l’étalage. Celui le plus à droite traite des meurtres, des trahisons d’état et des impardonnables offenses au couple royal… c’est vraiment l’intitulé d’un crime.
Ils furent orientés vers le milieu.
— C’est bon signe, dit-elle. Ce dont on nous accuse est grave, mais rien qui ne peut se résoudre avec de l’argent.
— Et tu as de l’argent ?
— Ma famille, oui. Quoi qu’ils nous reprochent, nous devrions nous en sortir. Enfin, à moins que maman décide que je mérite une punition.
— Alors, nous sommes dans le même bateau. (et devant l’air intrigué de Mïlma) Nous sommes dans la même situation.
— Tu veux dire que… (elle ouvrit grand les yeux) l’œil dans le ciel est ta maman ?
— Non ! Quelle horreur non !
Enfin, c’est elle qui l’avait imprimé. Ce qui se rapprochait le plus d’un couple parental dans son cas serait Alfy et Eron Zéro. Mais sa mère ? Peut-être qu’elle se voyait comme ça. La voix de femme adulte, le maternalisme… Euark. Non. Il était orphelin.
En recoupant les images collectées par les micro-drones, Eron reconstitua le plan du quartier, c’était digne d’un abattoir industriel. Un flot continu de criminels arrivait de tout le Royaume. Aux postes de triage, ils étaient déplacés jusqu’à leurs tribunaux. Les cages étaient déchargées des charrettes pour être déposées sur un système de rails qui les amenait à l’intérieur des amphithéâtres. Pour bon nombre de prisonniers, une fois le jugement expédié, c’était la mort ou la torture physique.
Les habitants de Grand-Port faisaient la queue pour assister aux procès. L’ambiance était bon enfant, on mangeait des croquettes, on plaisantait, les enfants trépignaient. Est-ce que les cornus étaient à ce point cruels qu’ils se réjouissaient des souffrances qu’on infligeait ici ?
— Est-ce qu’ils paient pour voir les procès ?
— Absolument ! confirma Mïlma. Plus les crimes sont graves, amphithéâtres de droite, plus chères sont les places.
Leur cage fut déposée sur des rails et roula jusqu’à entrer dans l’amphithéâtre. Elle s’arrêta avant la scène : celle-ci était déjà occupée par un criminel. Debout dans les gradins, les spectateurs cornus réagissaient au « procès ». Ils hurlaient, invectivaient le futur condamné et lui lançaient des boules brunes.
— Ce sont des boules de mousse, pas autre chose, commenta Mïlma, gênée.
Dans une robe étincelante, le condamneur officiait.
— Comment ! Oui, comment ! Monsieur (il consulta brièvement un parchemin dans ses mains) Kebelin a pu croire qu’il échapperait à la justice ? Après son forfait impardonnable ! Il a, écoutez bien, il a molesté le propriétaire de la boulangerie de la rue des Quelques Mouettes.
La salle éructa des injures comme geyser.
— Oui, vous avez bien entendu. Ce brave homme connu dans toute la ville… Et pourquoi ? Pour lui voler le fruit de son travail !
Le futur condamné tentait de se faire entendre. Sa version des faits, qu’il volait un pain, que le boulanger lui était tombé dessus, et qu’il n’avait fait que se défendre tandis qu’il se faisait, lui, molester, cette version n’atteint jamais la foule surexcitée.
— Bou-illon ! Bou-illon ! Bou-illon !
Le condamneur fit signe à la foule, attendit le silence, puis s’adressa au futur condamné.
— Monsieur Kebelin, j’ai une dernière question, et c’est la question la plus importante de votre vie. (Il laissa planer la suite, des petits rires cruels parcoururent l’audience.) Avez-vous de quoi payer les réparations ?
— Mais… Mais je suis pauvre, je meure de…
— Bouillon !! hurla le condamneur en transe.
Et la foule éclata de joie.
La cage du pauvre monsieur Kebelin fut prestement soulevée par un mécanisme à base de poulies et situé au-dessus d’une sorte de jacuzzi à la couleur inquiétante : le bouillon. Elle descendit doucement, alors que le malheureux s’accrochait aux barreaux en hurlant. Eron voulut intervenir, Mïlma le retint par le bras. « Attends », dit-elle. « Fais-moi confiance. » Eron détourna les yeux de la scène et coupa les micros extérieurs de son casque.
— Fascinant, commenta Alfy.

31 – La loi et l’orbe

Eron ne connaissait pas la composition exacte du bouillon, mais il doutait qu’on puisse survivre à une immersion. Pourquoi Mïlma l’avait-elle retenu ? Il aurait pu faire fondre leur cage, libérer le pauvre monsieur Kebelin et mettre fin à cette mascarade de justice. Elle tapota sur son casque, il leva lentement le regard. Sur la scène, le condamneur enchaînant les révérences sous les applaudissements. La cage du supplicié était déjà remontée, et il en fut extrait par deux érudits. Son corps était boursouflé de brûlures, mais il était vivant. On lui prodiguait des soins, de la même manière qu’il avait vu Mïlma le faire plusieurs fois. Ils opéraient par un mélange de médecine et d’une pratique difficile à rationaliser. Après quelques minutes, sous les huées de la foule, monsieur Kebelin put se relever. Il fut accompagné, titubant, jusqu’à la sortie de la scène. Eron réactiva ses micros en voyant que Mïlma lui parlait.
— Ces séances de tortures sont incornues, dit-elle, désolée. Au moins, ils ne condamnent pas à mort à tout-va. Ce n’est pas par bonté d’âme. Ils ne peuvent pas se permettre de tuer tous les petits criminels, sinon, comment alimenteraient-ils leurs spectacles ? Ils ont besoin des récidivistes. Beaucoup de récidivistes.
Elle montra les deux jeunes soigneurs du menton.
— Des apprentis érudits, ils font ça pour payer le coût de leurs études au Temple des temples. Des heures et des heures à soigner des blessures effroyables. Jamais je ne pourrais faire un truc pareil.
Leur cage s’ébranla et prit le chemin du centre de la scène. En les découvrant, le public murmura d’étonnement. Avec sa combinaison bleue et son casque doré, il donnait un petit côté exotique à ce nouveau jugement.
— Et maintenant, quelque chose de très spécial ! Ne vous fiez pas à son allure ridicule, dans son… son pyjama bleu !
— Pyjama bleu ?
— … Il est l’engeance du démon. On l’a vu brûler vif un brave chasseur ! (Hoooo, des spectateurs)
— La main d’un chasseur, corrigea Eron.
— Ne t’inquiète pas, dit Mïlma, il faut toujours qu’il en rajoute.
— Il s’est épris d’une prêtresse de Grel devenue sa complice…
— Comment ça prêtresse de Grel ?
— … et maintenant sa maîtresse contre nature !
— Il va un peu trop loin ! maugréa-t-elle.
— Mais le plus fou est le « pourquoi ». Oui, pourquoi le pyjama bleu s’est vautré dans le crime ? Vous n’en croirez pas vos oreilles : pour libérer des gobelins ! (La salle s’indigna.) Des gobelins en route vers nos abattoirs. Les conséquences furent terribles. Un chasseur, un homme qui dédiait sa vie à remplir nos assiettes, fut même tué. (Murmures incrédules.) Mes pensées vont à sa famille qui, en ce moment même, doit le pleurer.
Il garda le silence, dans une posture solennelle.
— Je vais vous dire, même s’il est un simple d’esprit, et il doit l’être, sinon je ne vois pas comment il aurait pu entreprendre une chose aussi stupide. Même s’il est simple d’esprit, il mérite la sentence la plus sévère. Cornues, cornus, pour commencer le procès de ce cas hors du commun, j’ai le plaisir d’inviter votre brûle-cervelle préférée ! … Daalinka !
Une grande mage, maigre comme un clou, hautaine, monta sur scène sous les applaudissements,
— On était en formation ensemble au Temple des Temples, renifla Mïlma, mais elle a quitté la voie des mages pour cette mascarade.
— Elle brûle vraiment les cervelles ?
— Naa. Enfin, seulement si tu es vraiment crétin. Non. Par contre, c’est une excellente liseuse. Elle pourrait te surprendre.
La brûleuse de cervelle se tint près de la cage et pointa les paumes de ses mains vers le casque d’Eron.
Daalinka hurla de terreur et fit sursauter le public. De théâtrale elle passa à grotesque lorsqu’elle tomba sur les fesses. Elle recula dans la direction du Condamneur qui, figé, qui n’arrivait pas à enchaîner.
— C’est un démon ! lui dit-elle, affolée. Il a été forgé dans le ciel ! Il a été invoqué il n’y a que treize mois ! Un démon !
Frémissement dans la salle. Onze mois terrestres d’existence équivalaient à treize mois d’Embarim. La brûleuse de cervelle avait deviné juste.
— Il est lié à l’œil du mal ! continua-t-elle.
— Je trouve aussi qu’ils y vont un peu fort, dit Alfy.
— Quand il est question de toi, tu te réveilles.
— Tu me trouves étouffante, et bien je te donne de l’air, du moins jusqu’à la tombée du jour. Là, peut-être que tu réviseras ta position sur la notion autonomie. En attendant, ne viens pas pleurer dans mes jupons.
— ça suffit, fit Eron lassé. Alfy, tu peux me téléporter hors de la cage ? On va calmer tout ça.
— Nope : choix, conséquences
— C’est parce que je t’ai traitée de noisette ? Mais tu as vraiment la taille d’une noisette. Enfin, c’est ridicule. Je pourrais traverser la cage. La téléportation leur ferait moins peur.
— Non.
— Comment ça, non ? Je veux juste en finir avec le cirque, Alfy !
— Même si je voulais, et je ne veux pas, je ne pourrais pas. Regarde le lustre principal au-dessus de toi.
C’était un orbe extrêmement lumineux. Les micro-drones le scannèrent, c’était fantastique et morbide à la fois. En son centre, un cœur de dragon·ne palpitait et brillait comme un soleil. Il était entouré de grandes écailles, comme celles de Drago. L’objet arrivait à les garder actives et elles devaient empêcher la téléportation.
— Nous avons trouvé comment maintenir des écailles de dragon·nes actives ! s’exclama Alfy.
La découverte de cet orbe obscène signait potentiellement l’asservissement des dragon·nes d’Embarim. L’IA pouvait dès à présent rationaliser leur élevage et leur abattage en série.
— C’est l’orbe de justice, dit Mïlma, qui avait perçu son intérêt pour l’objet. Toutes les cours de la ville en ont un. Il protège contre les sorts qui permettraient aux criminels de fuir. (Elle fut prise d’un doute) Est-ce qu’il t’affecte ?
— Oui et non. Ça n’a pas beaucoup d’importance.
Il augmenta son champ de force au maximum et traversa les barreaux qui fondirent à son contact. La brûleuse de cervelle prit la fuite en hurlant. Les premiers rangs des spectateurs se levèrent et commencèrent à bouger vers les sorties.
— S’il vous plaît, dit Eron à leur attention, s’il vous plaît, restez, je ne vous ferai aucun mal.
En quelques pas, qui laissèrent des traces fumantes sur le sol, il rejoint le condamneur paralysé de peur.
— Condamneur, vous m’avez accusé. Bien. J’entends ce que vous dites. Mais laissez-moi expliquer ma vision des choses. Est-ce que je peux ?
L’interpellé regarda derrière lui et vit que les gardes, qui normalement bordaient la scène, avaient disparu. Il hocha la tête.
— Merci. Amis cornus du Royaume du Sud, lança Eron, si je suis ici, c’est pour partager des découvertes importantes. Je le répète, je ne vous veux aucun mal. Écoutez ce que j’ai à vous dire. Vous serez insensible.
Après une profonde inspiration, il se lança. Oui, les gobelins sont des humanoïdes conscients et sensibles. Leur souffrance est réelle et injustifiée. Ils sont aussi les descendants d’une grande civilisation qui, il y a quelques millénaires, était la plus grande sur ce continent. Non, ils ne pouvaient plus être considérés comme du gibier. Cette chasse est indigne d’une grande et honorable nation comme le Royaume du Sud.
Silence.
Éclat de rire général. Qui dura. Eron se sentait humilié. Est-ce qu’il existait un moyen de faire revenir les cornus à la raison ? Il doutait.
— Ton plan se déroule à merveille.
— Je n’ai pas besoin de ça, Alfy.
Le condamneur avait regagné de la contenance.
— Mesdames, messieurs, je vous présente le Chevalier protecteur des gobelins !
Le rire redoubla.
Un adolescent cornu détonnait dans la foule, par son sérieux et sa tenue un peu trop grande pour lui. Eron estima qu’il avait aux plus quinze ans. Il se leva et marcha droit vers Eron. En le voyant sortir des gradins, la foule cessa progressivement de rire. Les habitants de Grand-Port le connaissaient.
— Mais quel retournement de situation ! commenta le condamneur. Incroyable ! Le vénérable Mage de la Tour Tordue est parmi nous ! Va-t-il affronter le Chevalier Bleu ? Que nous réserve cette…
D’un geste agacé, le Mage adolescent coupa court aux gesticulations du condamneur. Il examina Eron et le mit mal à l’aise. C’était comme s’il perçait la visière de son casque et qu’ils se regardaient les yeux dans les yeux. Sensation d’autant plus insupportable que, derrière ses pupilles, les orbites du mage semblaient donner sur un ciel étoilé.
— Si la cour le permet, dit-il, je prends en charge les frais occasionnés par ces deux accusés.
Surpris, le condamneur acquiesça. Mïlma, qui s’était rapprochée d’Eron, lui murmura sans enthousiasme :
— Nous nous en sortons plutôt bien.
— Ils sont à vous, votre éminence ! fit le condamneur. Cet argent, je vous le rappelle (il prit un air grave et concerné en se tournant vers le public) ira aux veuves et orphelins de la milice, aux familles de ceux qui donnent leurs vies pour faire respecter l’ordre dans notre bien aimé Royaume.
Il se recueillit quelques instants dans le calme partagé avec les spectateurs. Puis bondit à nouveau.
— Et maintenant, quelque chose de complément différent !

32 – Coucou Alfy

La nuit était tombée sur Grand-Port, mais la ville restait animée. Les passants allaient et venaient entre les étals et les tavernes d’où les voix et les rires fusaient. Des spectacles étaient donnés sur de minuscules estrades montées sur le pavé, agrégeant des spectateurs avec plus ou moins de succès. Des lanternes végétales incandescentes éclairaient généreusement les avenues et ponctuaient irrégulièrement les ruelles. C’est dans l’une d’elles que le Mage adolescent menait Mïlma et Eron. Elle avait l’air inquiétante, les ombres s’y allongeaient et les bruits des avenues se déformaient dans la distance. Quand les passants reconnaissaient l’adolescent, ils inclinaient la tête et s’écartaient.
— Ne te fie pas à l’apparence du Mage de la Tour Tordue, lui dit Mïlma
— Je vous entends, érudite. Cela dit, monsieur Eron, elle a raison, ne vous fiez pas aux apparences. C’est d’ailleurs un problème que nous partageons. Rien dans votre allure ne suggère que vous n’ayez que treize mois d’existence.
— Et j’imagine que vous avez bien plus que quinze ou seize ans.
— À peine cent fois plus.
— Les habitants de Grand-Port ont l’air de vous respecter. Ou bien c’est de la crainte.
— Et c’est pour une raison terre à terre. Je veille sur le temps qu’il fait, et par conséquent sur les récoltes de leurs champs, comme une horloge solaire veille sur les heures qui passent. La ville me doit quelques siècles de stabilité : pas de famine, pas de surproduction dangereuse pour le prix des aliments, un parfait équilibre. Mais, monsieur Eron, je suggère que nous gardions pour plus tard nos questions, nombreuses de part et d’autre, une fois installés dans mon humble manoir.
Il n’avait rien d’humble, le corps principal de la demeure était haut de trois grands étages. La tour elle-même prenait pied au coin sud du bâtiment continuait de monter. Et oui, elle était bien tordue, et penchait de manière dangereuse au-dessus de la rue. Des poutres d’arbre à mage la soutenaient, leur capacité à léviter suffisait à l’empêcher de s’effondrer.
— D’où : le Mage de la Tour Tordue, je présume.
— Vous être déjà familier de la créativité de mes congénères.
L’intérieur était bien plus spectaculaire que l’extérieur. Dans le vaste hall d’entrée, haut de deux étages, des artefacts flottaient dans les airs. Corps empaillés de créatures inconnues, instruments composés de cadrans métalliques complexes, gigantesques perles couleur de jade… Un cabinet des curiosités dont la plupart des objets recelaient une part de magie, selon les critères d’Embarim.
L’esprit bouillonnant de questions, Eron lança ses micro-drones. Avant qu’ils ne se déploient, le Mage fit s’entrechoquer deux bracelets à ses poignets. Une bulle mêlant gravité et électromagnétisme s’étendit autour de lui et désactiva les micro-drones, qui tombèrent en une fine pluie de métal.
— Encore du matériel endommagé ! râla Alfy.
— Ayez l’obligeance de garder vos petits artefacts à distance de mes possessions.
— Une très belle collection, Mage, fit Mïlma.
— Un millénaire d’exploration d’Embarim. Vous voyez, monsieur Eron, vous n’êtes pas le seul à fouler ce monde en quête de réponses.
Il les guida jusqu’à son atelier et bureau, encore plus grand que le hall. Sur des établis s’empilaient des objets étranges en cours d’assemblage, des alambics, des ingrédients de toutes sortes (dont quelques écailles de dragon·nes) et des matières aux propriétés étranges (comme ce slim orange sombre flottant dans une grande jarre transparente). L’objet le plus spectaculaire était un grand cadre ovoïde cloué contre un mur. On aurait pu le prendre pour un miroir ou une porte. Son contour était fait d’un métal qu’Eron savait rare sur Embarim, et il était surplombé d’un cube parfait de cristal pourpre.
— Je vois que vous allez directement au but, monsieur Eron.
Le Mage se joignit à lui dans l’observation du cube de cristal pourpre.
— Le commun des cornus ne se rend pas compte de son potentiel. Même les elfes, autrefois lucides, n’y voient plus que ses propriétés récréatives. D’autres peuples en ont un usage plus respectueux, je suis sûr que vous les rencontrerez un jour. Mais les anciens, les Mages révélés comme moi, savent. Vous aussi, bien sûr, je le sens. (Il le regarda à nouveau droit dans les yeux) Vous avez vu comment la poussière pourpre affectait les mineurs. Et comment elle s’était insinuée dans le cerveau de tous les cornus.
— Je vais avoir beaucoup de questions, Mage.
— Moi de même.
Les données parcellaires qu’il recevait de ses capteurs étaient sans équivoque, une puissance phénoménale irradiait du Mage. Il était la grande menace découverte depuis le début de leur mission.
— Votre inquiétude est juste, dit le mage. Oui, je suis un grand danger pour vous-même et les vôtres sur Embarim. Je vous lis comme un parchemin d’enfant. C’est normal, il s’agit de siècles de pratique, sur une grande variété de sujets. Aussi, monsieur Eron, n’imaginez pas être le premier visiteur venu d’ailleurs.
— Il est très sérieux, renchérit Mïlma.
— Au moins les choses sont claires.
— Je ne suis pas le seul Mage révélé d’Embarim. Chacun d’entre nous possède assez de pouvoir pour vous affronter, vous et votre artefact intelligent.
— Alfy ? Il a parlé d’intelligence. Tu te sens concerné ?
— Et je sais aussi que vos pouvoirs, votre téléportation, la possibilité de créer des illusions puissantes, le bouclier invisible qui vous protège, ne sont que des échantillons de ce dont votre espèce est capable.
Il mena Eron et Mïlma dans la tour elle-même. Plus ils grimpaient, plus le sol était penché, au point que les meubles avaient été fixés dans le plancher ou contre les murs. Un des étages était la demeure d’une nuée de minuscules dragon·nes, ielles les régardèrent passer avec curiosité. Le petit warg s’excita dans sa cage en les voyant.
Un observatoire se trouvait au sommet. Un énorme télescope à l’allure rudimentaire en occupait tout l’espace. Un mécanisme d’horlogerie le faisait bouger, il suivait un objet dans le ciel.
— Je vous en prie, dit le Mage.
Eron regarda dans le large oculaire. Une image claire de L’UN Star Chaser 165 apparut. Alfy, qui ne voyait que par les cams du casque d’Eron, ne pouvait pas encore percevoir sa propre image.
— Eh bien, Alfy, ça ne va pas te plaire du tout.
— Si je devais deviner je dirais que ce mécanisme suit ma rotation autour d’Embarim, et que tu es en train de me voir.
— Coucou.
— Votre artefact intelligent se rend-il compte que nous l’avons à l’œil ? « Alfy », si je perçois bien vos discussions murmurées. Une jolie pièce d’ingénierie. Des collègues, plutôt portés sur l’astrologie, ont immédiatement classé Alfy comme une entité néfaste. Ils la relient à des prophéties et en font l’annonciatrice de la fin des temps, l’œil du mal qui nous jugera. Personnellement, je défends la thèse de l’artefact intelligent.
— Je préfère, commenta Alfy.
— Je ne sombre pas dans la paranoïa irrationnelle, mais ne vous méprenez pas, je perçois tout le danger que cette Alfy représente pour mon monde.
Mïlma devait avoir senti la tension croissante.
— Quelqu’un a faim ?

33 – L’épaisseur d’une toile de tente

Mïlma était ravie, une table avait été installée dans l’atelier manoir de la Tour Tordue et elle regorgeait de plats qu’elle n’avait pas touchés depuis son départ pour le presque temple de Grel. Louable attention de la part du Mage : il n’y avait pas de gobelin au menu, met qui ornait pourtant ce genre de repas formels. Savourant le poulpe aux noisettes, elle suivait de loin la discussion des deux autres convives.
— Nous savons ce que nous représentons l’un pour l’autre, dit le Mage, de grandes menaces. Je vous en révélerai le moins possible sur nos pouvoirs et j’imagine que vous ne voudrez pas non plus partager trop de choses sur vos congénères. Voilà ce que je vous propose, monsieur Eron, comme nous le faisons parfois entre Mages de haut rang, nous pourrons jouer aux questions enchaînées.
— Si je me souviens bien, ma tutrice de recherche vous a battu à ce jeu, dit Mïlma en postillonnant des bouts de noisette.
— C’est le cas, Erudite. Les règles sont simples. Vous me posez une question, j’y réponds honnêtement, mais avec toute la réserve que m’impose le secret face à un inconnu dont il est difficile de connaître les intentions, puis je vous pose une question, vous m’y répondez honnêtement, avec, de votre côté aussi, la réserve qui vous est nécessaire. Et nous poursuivons de la sorte tant que cela nous sied. Ou jusqu’à ce que l’un d’entre nous mente.
— Comment peut-on le savoir ? demanda E-ron.
— Ceci.
Un.e petit.e dragon·ne voleta jusqu’à la table avec difficulté pour déposer une pyramide de cristal pourpre aussi grosse qu’ellui.
— Vous en connaissez déjà des propriétés. Il nous permettra à l’un et à l’autre de « sentir » si notre interlocuteur ment. Erudite ? J’aimerais que vous m’aidiez. Bien que je possède de nombreuses informations sur notre visiteur, je n’ai pas l’expérience de la promiscuité que vous avez développée avec lui. Pourriez-vous m’aider à élaborer les questions ?
— « je t’en dis le moins, mais j’essaie d’en savoir le plus », ça va être follement amusant, dit-elle sans amusement.
— Parfait ! fit le mage. Reste à voir les aspects pratiques.
— Pardonnez-moi de modérer votre enthousiasme, dit E-ron, mais nous n’avons pas accepté votre proposition.
— Mais je sais que vous allez accepter. Allez-y, prenez le temps d’y réfléchir, vous et Alfy.
L’adolescent millénaire piqua une pâtisserie bleu clair et l’enfourna avec gourmandise. Mïlma comprit qu’E-ron discutait avec Alfy.
— J’accepte.
— Parfait ! Je crois que vous ne dormez pas dans votre armure bleue scellée, mais dans une tente. Je vais vous attribuer une chambre assez vaste pour que vous l’y plantier. Et vous, Erudite, je vous en prie, restez mon invitée.
//
Il fallut une discussion serrée pour qu’Alfy accepte de téléporter une tente à l’intérieur du manoir. Eron lui avait vendu qu’elle pourrait accueillir des capteurs qui resteraient cachés aux yeux du Mage. Par contre, ils allaient se contenter d’appareil passif pour s’assurer qu’il ne capte pas d’émission d’ondes. L’IA accepta.
Pendant qu’Eron ingurgitait sa purée de poireaux à la coriandre (le pire repas possible pour Eron, elle le savait), elle commença son brief.
— Voici la liste des cent quatre-vingt-dix-sept questions préliminaires qu’il nous faut éclaircir. Je générerai une nouvelle liste de questions en fonction de ses réponses aux premières.
— Merci de m’avoir impliqué dans leur conception.
— Est-ce que tu préfères que je dise : voici une série de questions que je soumets à ton approbation…
— Ce serait fantastique.
— … et que tu dois valider, car elles ont été élaborées en prenant en compte bien plus de facteurs que ton petit cerveau d’humain ne puisse jamais en traiter. Même s’il faisait cent fois sa taille actuelle.
— Dit la noisette incapable de se débarrasser de son protocole de code PIN.
Eron avait surpris à plusieurs reprises une drôle de routine dans le comportement d’Alfy. Il savait que les IA de bord trouvaient leur origine dans une pratique du vingtième siècle : les utilisateurs de distributeurs bancaires devaient taper un code sur un clavier pour être reconnus par des interfaces informatiques primaires. Au vingt et unième siècle, le programme informatique d’un de ces types de distributeurs avait servi de base à la conception d’un agent de service, capable de reconnaître un client et converser avec lui. Cette première ébauche d’IA avait elle-même servi au développement d’IA plus avancées, jusqu’à celles qui régissent les vaisseaux spatiaux actuels. Tout au fond d’Alfy, ces quelques lignes de code, la demande d’un code PIN, existait toujours. Lorsqu’Alfy avait la tête ailleurs, sous-entendu qu’elle était dans un processus de calcul complexe pour plus d’une demi-seconde, il arrivait que la demande de code PIN ressurgisse, de la même manière qu’un humain commettait un lapsus.
— Je ne vois pas du tout de quoi tu parles.
— Je regarderai la liste avant de me coucher.
La purée de cerises au caramel, le dessert qu’il rechignait le plus à manger, restait néanmoins plus tolérable que le plat principal.
Des bruits de pas se firent entendre à l’extérieur de la tente.
— E-ron ? Tu dors ?
C’était Mïlma. Ils avaient pris l’habitude de parler le soir, alors qu’il se trouvait dans sa tente. Il éprouva à nouveau l’émotion qu’il avait fini par qualifier de gêne plaisante. Le fait qu’il ne portât pas de combinaison jouait, il le savait. Malgré sa tenue de nuit et la toile de tente, il se sentait nu. Et il y avait aussi les voix. Plus de micros, de casques, de haut-parleurs. Ils s’entendaient l’un et l’autre sans aucun filtre. Il voulait que ça s’arrête et que cela ne s’arrête pas. Bien sûr, il se questionnait toujours sur les symptômes qui entouraient la proximité de Mïlma et leur appartenance au sentiment amoureux.
— Euh, non, pas encore.
Délaissant son repas, il s’approcha de la paroi de la tente la plus proche de Mïlma. Sans qu’il puisse la voir, il sentait sa présence de l’autre côté. Ça aussi c’était fou. Son pouls accéléra encore d’un cran.
— Alors, prêt pour le jeu des questions dangereuses avec notre hôte ?
— Je ne sais pas. Quoi qu’il ait l’air de penser, je n’ai pas l’impression de mettre en danger les miens ou les cornus.
— Est-ce qu’Alfy est de cet avis ?
— Elle est complètement paniquée.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu n’as…
Eron retira son oreillette.
— C’est vrai ce qu’a dit la Daalinka, que tu n’as que quelques mois d’existence ?
— C’est… compliqué. Oui et non.
L’écouteur vibrait dans sa main, Alfy devait hurler. Il lui était interdit de révéler quoi que ce soit de sa nature véritable.
— Tu ne donnes pas l’impression d’avoir treize mois. À moins que tu ne portes des linges sous ta combinaison, ricana-t-elle.
— ça, j’arrive à le gérer. (Il se passa de lui expliquer comment la combinaison collectait l’urine.) Je contrôle ça bien mieux que tu contrôles ton estomac.
— Passe des mois loin de chez toi avec pour seuls repas des fruits pas mûrs et du poisson, et on reparlera de mon appétit.
— Et bien, en réalité, je suis plutôt loin de chez moi.
Alors que leurs taquineries du tac au tac duraient chaque soir un bon moment, cette fois, Mïlma laissa un silence s’installer. La mention à la distance de sa « maison » ? Et il lui avait déjà parlé de ses purées quotidiennes. Elle avait dû se dire qu’elle l’avait blessé, sans trouver le moyen de rebondir.
Eron sursauta : la main ouverte de Mïlma se dessina sur la paroi de la tente. Elle appuyait dessus comme si elle en éprouvait l’élasticité. À son tour, il avança la sienne et la laissa en suspens, à quelques centimètres de la toucher. Est-ce que c’était ce qu’elle voulait ? Il vit la paume de Mïlma reculer doucement et, pris de panique, précipita la sienne pour les mettre en contact. Dès qu’elle le sentit, elle pressa de nouveau. Le tissu n’était pas épais et il sentit la forme précise de ses doigts. Elle réajusta sa posture pour que les deux mains soient exactement l’une contre l’autre. La toile entre elles se réchauffa. Cela surprit Eron qui ramena son bras vers lui. C’était trop, trop neuf, trop bien, trop il ne savait pas quoi. L’empreinte de Mïlma se résorba.
— Bonne nuit E-ron.
— Bonne nuit Mïlma.
Cette nuit-là, il mit beaucoup de temps à s’endormir et, bien entendu, Alfy s’inquiéta pour ses vitales.

34 – Question calories

L’atelier du manoir de la Tour Tordue avait été réaménagé. Tous les meubles avaient été poussés vers les murs pour laisser un maximum d’espace autour de la table qui devait servir au jeu des questions enchaînées. En son centre, la pyramide de cristal pourpre. Autour, trois fauteuils, un d’un côté pour Eron, deux de l’autre, pour Mïlma et le Mage. Près d’eux, des boissons chaudes et des victuailles étaient disposées sur une petite desserte.
— Il est malheureux que vous ne puissiez pas partager le petit déjeuner avec nous.
— C’est comme ça. Je suis sûr qu’il voudra manger ma part, dit-Eron en pointant la cage de GroZ.
La boule de poils zébrée souriait d’approbation. Ou bien ne faisait-elle que montrer les dents ?
— Ne t’inquiète pas pour lui, il a déjà mangé plus que de nécessaire.
Eron s’installa.
— Formidable ! Commençons. Nous pouvons nous poser toutes les questions que nous voulons, aussi longtemps que nous le voulons. Le cristal nous connectera les uns aux autres, de manière superficielle, mais suffisante pour que nous puissions détecter un mensonge. Les échanges de questions s’arrêtent quand l’un des partis ne veut ou ne peut plus répondre. C’est le cas quand on ne trouve pas une manière honnête de répondre qui préserve ses intérêts. C’est là toute la subtilité. Nous commençons ?
— Tirez les premiers, offrit Eron.
— Combien y a-t-il de représentants de votre espèce ?
— Nous sommes plus de quinze milliards.
Mïlma ouvrit grand les yeux.
— Ce chiffre est proprement hallucinant ! dit le Mage. Vous avez fourni une réponse honnête, nous pouvons le sentir au travers de notre petite connexion. C’est donc à votre tour d’en poser une.
Dans la visière de son casque, Eron avait les questions préparées par Alfy. Eh bien entendu, en tête de liste :
— Disposez-vous d’armes capables de détruire l’artefact intelligent, l’œil dans le ciel ?
Le Mage regarda droit dans une des cams du casque d’Eron.
— Oui et non.
Alfy devait se recroqueviller dans un coin discret du vaisseau. Il sentit que la réponse du Mage était honnête, sans pour autant comprendre la manière dont le cristal pourpre le lui avait permis.
— Oui et non. C’est un peu court.
— Soyez plus précis si vous voulez de meilleures réponses. C’est votre première question, alors je serais tolérant. Nous en avons les moyens, à certaines conditions. À mon tour. Avez-vous déjà signé des accords avec des factions peuplant Embarim ?
— Non, je devrais ?
— Encore une fois, faites attention monsieur Eron. On est parfois tenté de vouloir des éclaircissements sur une question, et donc perdre l’occasion d’en poser une plus pertinente.
— J’en prends note.
— Donc, pour répondre à la question « Devrais-je ? » : cela dépend de vos intérêts sur notre planète. J’imagine que oui, si vous voulez que votre séjour s’y passe bien, le vôtre et celui des congénères qui ne manqueront pas de venir. Ma nouvelle question : avez-vous les moyens d’éradiquer toute forme de vie d’Embarim ?
À l’énoncé de cette question, ces traits semblèrent moins ceux d’un adolescent. Le poids de l’âge, sans doute. Des âges. Avoir la responsabilité de toute une population depuis plus de mille ans, ce devait avoir des conséquences.
— Mon espèce ? Toute forme de vie ? Je sais, je sais, se reprit-il, il ne s’agissait pas de véritables questions de ma part.
Eron ne savait pas exactement comment formuler la réponse. Lui aussi sentait une pression. Ce n’était pas tant la crainte de révéler un secret que de choquer Mïlma.
— Cela serait compliqué, continua-t-il, mais j’imagine que c’est faisable.
Elle ne sembla pas surprise. Avait-elle toujours su la menace que sa présence représentait pour sa planète ?
Dans la liste des questions préparées par Alfy, la plupart avaient trait aux ressources, aux capacités militaires, aux faiblesses morphologiques, et d’autres sujets en ligne avec les préoccupations d’une mission d’exploration. Il en choisit une qui n’était pas au top de la liste, mais qui répondrait à sa curiosité de l’instant.
— Comment pouvez vivre plus de mille ans sans que votre corps ne vieillisse et ne se désagrège ?
— Au cas où tu ne l’aies pas remarqué, dit Alfy, cette question est trente-et-unième dans la file !
— Arrête de faire ta maîtresse contrariée.
— Je crois que, vous et moi, nous partageons des procédés voisins, fit l’adolescent en souriant. Les Mages révélés, ceux qui vivent des siècles, renouvellent à l’identique les particules qui les composent. Nous nous répliquons intérieurement. Un processus similaire à celui qui vous a vu naître, non ?
— Je pourrais vous prendre à votre jeu et dire que ce « non ? » est votre prochaine question.
— Très juste ! Et c’est la règle…
Bon seigneur, le Mage lui fit signe de continuer
— Le processus pourrait avoir des points communs, mais je ne saurais l’affirmer que si vous me donnez l’opportunité de vous étudier. Or, vous n’appréciez pas mes petits artefacts volants.
Le Mage laissa échapper un rire, brusquement interrompu par la prochaine question :
— Mangez-vous des gobelins ?
Si Alfy avait pu se frapper le front de la main, elle l’aurait fait. Le Mage tiqua et son visage devint une sorte de bouille d’adolescent surpris en train de faire une bêtise.
— Tu pourrais t’en tenir au script ! Il y a au moins trois mille questions plus pertinentes que celle-là !
— Moi, je la considère comme critique. Savoir s’ils mangent ou non des gobelins en dit beaucoup sur les personnes qu’on croise. Pour un Mage surpuissant capable de détruire le UNSC 165, ça ne t’intéresse pas de savoir ?
— Je pense que vous me posez la question personnellement (Eron acquiesça). La réponse est non…
C’était comme si une main avait levé le fardeau qui pesait sur lui…
— … car c’est souvent de l’élevage intensif. Beaucoup trop gras. Même pour un organisme comme le mien.
… pour, immédiatement après, lui fracasser le crâne à coup de marteau. Il y a donc des élevages !
Eron était encore en train d’assimiler la réponse du mage. Il avait vu des images d’élevages intensifs, ces animaux aveugles et gras, ayant tout perdu des attributs de leurs ancêtres. Les reproductrices vivaient jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus donner, les mâles inutiles qu’on broyait, les utiles qu’on désosserait à l’adolescence. Et sur chaque image, il projetait les visages des gobelins qu’il avait croisés.
— Mage, vous permettez, intervint Mïlma.
— Bien entendu !
— Est-ce que la destruction de l’œil du mal te tuerait ?
Eron était ailleurs, elle posa sa main sur la sienne. Son attention revint à la table et aux questions.
— Heu Oui… D’une certaine façon, oui, dit-il.
— Mage, avec le savoir que vous avez de votre monde, comment pouvez-vous laisser les gobelins endurer ce que votre peuple leur fait ? (Alfy hurlait dans le casque, mais il n’y faisait pas attention)
— C’est une question intéressante. (Il s’enfonça dans son fauteuil) J’ai entendu votre plaidoyer pour les gobelins lors du procès. Vos arguments se tiennent. Je l’admets, le royaume ne leur réserve pas le meilleur traitement. Leur situation est souvent pire que celle des viandues.
— Si je n’arrive pas à vous convaincre vous, avec les siècles qui ont affûté votre sagesse, comment arriverai-je à persuader votre peuple que c’est une pratique barbare ?
— Doucement, monsieur Eron, une question après l’autre. Pour finir avec la précédente, je dirai qu’ils n’ont jamais représenté d’enjeux autres que leur prix au kilo. Les cornus communs n’y voient qu’une ressource et un ingrédient. Rien ne laisse à penser qu’ils puissent être autre chose.
Mïlma et le Mage se levèrent brusquement. Le cristal devait leur avoir transmis la vague de haine qui était montée en lui. Il en voulait aux cornus stupides et cruels, et contre l’adolescent millénaire qui n’empêchait rien. Ils sentaient ses ruminations, les images en boucles sur le sort qu’il comptait réserver à ceux qui entretenaient ces élevages.
Sur un meuble voisin, depuis sa cage, GroZ le regardait en bavant. L’être le plus à même de le comprendre dans cette pièce était cette petite boule de haine.
— Je crois que nous devrions faire une pause, proposa le Mage.
Eron se dirigeait déjà vers sa chambre.
Il passa le reste de la journée dans sa tente. Ce qui aurait dû être un énième conflit avec Alfy n’eut pas lieu, car il ne releva aucun de ses commentaires et ne répondit à aucune de ses questions.
À sa surprise, il avait l’esprit clair. Il se découvrait une nouvelle émotion, la haine froide. Elle n’avait qu’affleuré dans les cuisines elfes ou lorsqu’il libérait les gobelins du convoi. C’était une part de lui qu’il avait constamment repoussée, malgré les maltraitances d’Alfy, la rudesse d’Embarim ou les cruautés dont il avait été témoin. Elle n’émergeait qu’aujourd’hui. Lumière du soir qui m’effleure, sa muse horrifique y assistait.
La haine froide avait cela de bien qu’on pouvait réfléchir et planifier.

35 – Dinos et dragon·nes

Eron descendit les marches menant à l’immense bureau du Mage. Il le trouva plongé dans la lecture d’un ouvrage à la couverture grimaçante. Son visage d’adolescent, une bouille juvénile, contrastait avec le motif torturé du livre, on avait du mal à lui donner un millénaire. Sur son épaule, un·e petit·es dragon·nes jouait avec ses mèches de cheveux.
— Bonjour monsieur Eron ! Prenez vos aises, dit-il sans quitter le livre des yeux. Je serai disponible d’ici quelques minutes.
Sur un des ateliers, un objet à base d’écailles de dragon·ne était en cours de construction.
— Cela ne ressemble pas à l’Orbe de justice du tribunal, commenta Alfy. On dirait plutôt un objet décoratif.
— Tout le monde n’a pas envie d’arracher le cœur battant d’un·e dragon·ne.
Une alarme de proximité hurla dans le casque. Il tourna vivement la tête vers la source du danger : un dinosaure lui fonçait dessus ! Et Alfy qui ne le téléportait pas ! Il s’apprêtait à recevoir la charge quand la menace disparut, comme par enchantement… certainement par enchantement. Le dinosaure et sa savane avaient laissé place à un désert de roches bleues sous un ciel d’argent. Le cœur battant, il analysa la situation. C’étaient des images, comme celles affichées sur un écran. Elles étaient produites par le grand cadre ovoïde surmonté d’un cube de cristal pourpre qui décorait le bureau.
— Je ne crois pas que ce soit un écran, dit Alfy.
Après une minute et une nouvelle image apparue. Cette fois la surface de diamant d’un astéroïde sous la lumière d’un soleil orange. Alfy avait raison, la bonne analogie n’était pas l’écran, mais la fenêtre, car, en se déplaçant latéralement, Eron percevait les variations de perspectives et le volume des objets.
Le Mage claqua son livre.
— Oh ! Le Miroir des Mondes. Fascinant, n’est-ce pas ? Il m’a pris un certain temps à confectionner. J’en dois l’idée à un grand Mage révélé qui vécut dans une autre tour bien avant que les cornus ne sachent prononcer plus dix mots. Quoique beaucoup de cornus actuels n’en connaissent pas beaucoup plus. Son nom ne vous dirait rien, mais pendant des siècles, il fut le plus grand expert du cristal.
— Au passé ? Je croyais les mages révélés immortels.
— Il est peut-être encore en vie. Une expérience l’aurait transporté sur un autre plan d’existence. Parfois, il vaut mieux pouvoir mourir.
Le Mage chassa avec ménagement lae minuscule dragon·ne de son épaule, qui protesta en soufflant de petites volutes de fumée. Il rejoint Eron face au Miroir.
— Est-ce que ce que l’on voit est réel, ou est-ce que c’est une illusion ?
— Vous reprenez le jeu des questions ?
— Pas du tout, je…
— Je vous taquine. Laissons tomber le jeu des questions pour aujourd’hui. Je suggère un partage mutuel des savoirs, dans le respect de nos intérêts réciproques. Je commence en toute bonne foi : ce que vous voyez dans le Miroir des Mondes existe, et existe maintenant. C’est comme si nous ouvrions et refermions des fenêtres aléatoirement dans l’univers.
— Si c’était aléatoire, cela devrait afficher une interminable série de vues sur le vide cosmique.
— C’est juste ! Ce serait d’un ennui mortel. Les choix ne sont pas complètement aléatoires. Le miroir est conçu pour montrer principalement des vues à la surface de mondes. Je l’ai accordé pour que les vues proposées soient connectées au « voyeur ». Qu’elles aient du sens pour elle ou lui.
L’image changea à nouveau pour montrer des montagnes enneigées. Ce n’était pas bien cadré, ni bien composé, juste un point et une orientation aléatoires.
— Je crois qu’il s’agit des monts d’Antia, commenta Alfy.
Eron regarda plus attentivement et repéra la forme d’un·e dragon·ne dans le ciel.
— Une silhouette familière ? s’enquit le Mage. C’est normal. N’oubliez pas les propriétés du cristal, dit-il en pointant le cube. Ce cadre peut se lier à vous. En ce moment, il est en train de chercher des vues qui ont du sens pour vous. Si vous restez devant assez longtemps, il est probable qu’il vous montre des images de votre monde.
Eron hésita à répondre. Son monde ? Celui de son original ? Cela n’avait pas beaucoup de sens.
— J’ai passé l’intégralité de mon existence sur Embarim.
— Alors, comment puis-je définir votre relation à la Terre ?
— C’est le monde de mon original.
— Intéressant.
Le Mage perdit son air jovial
— Après que vous vous soyez retiré, hier, la journée a été riche en réflexion. J’ai bien compris votre attachement à la cause des gobelins, je m’en veux de ne pas l’avoir pris au sérieux plus tôt.
— J’ai réagi plus brusquement que j’aurais dû.
— Je ne te le fais pas dire, ironisa Alfy.
— Vous n’êtes pas le premier à vous révolter contre le traitement qui leur est réservé dans le royaume. Mais c’est une position marginale, généralement tenue par des personnes qui ne possédaient pas tous leurs… moyens. Attention ! Je ne suis pas en train de dire que vous êtes faible d’esprit, je pense au contraire que vous êtes d’une perspicacité hors du commun.
— Et grâce à qui ? fit valoir Alfy.
— Mais je me dois d’être franc avec vous, je sais que votre espèce n’est pas animée de bonnes intentions. Vol des ressources, colonisation, asservissement…
— Comment ? s’inquiéta Alfy. Il a accès à nos données !
— Ou il lit dans ta noisette.
— Finalement, est-ce que les vôtres nous destinent à un meilleur sort que celui que les cornus réservent aux gobelins ? Étrangement, il y a une profonde contradiction entre ce que je comprends des humains et de ce que je vois en vous. Aucune envie de conquête, de possession ou d’asservissement. Juste une soif de connaissance, et cette étonnante affection pour les gobelins. Et de menus détails en lien avec une érudite.
Eron se désolait d’être aussi lisible.
— Nous allons devoir passer un accord, vous et moi. Je sais que vous allez continuer votre croisade pour le peuple gobelin. Rien ne pourra vous arrêter.
— J’aimerais voir ça, grinça Alfy.
— Étant donnés vos pouvoirs, ceux que je connais déjà et ceux que vous me cachez encore, cela risque de déclencher des affrontements bien plus meurtriers que votre assaut improvisé sur le convoi de chasseurs. Alors, voici ma proposition : je m’engage à ne pas interférer dans votre croisade, en échange, vous vous engagez à ne pas vous en prendre à Grand-Port. Cette ville est sous ma garde.
Bien sûr, un pacte avec les habitants de Grand-Port n’était pas du ressort d’Eron. Seule une mission militaro-diplomatique, qui suivait généralement la découverte d’une civilisation extra-terrestre, avait le droit d’établir les premiers accords avec les locaux.
— Je t’avais prévenu ! Voilà où ton incartade interventionniste nous a conduits ! Encore des règles bafouées…
— J’accepte votre offre.
Le Mage parodia un petit applaudissement.
— Formidable !
— De quel droit ! Si tu crois une seconde que je te laisserai devenir un héros de contes gobelins, tu rêves. Tu n’en approcheras pas un à moins de cent kilomètres !
— Alors, il nous reste les pôles et les déserts. Il y a tant de données à y collecter, j’ai hâte.
— Tu sous-estimes le potentiel des lieux isolés. En tout cas, ne compte pas sur mon soutien. Au moindre petit écart de conduite, c’est la visite de la fosse des Sous-le-Vent. 6 000 mètres sous la surface, il y a de la vie et des ressources.
//
Quand Mïlma les rejoint, ils reprirent leurs échanges, mais sans le formalisme du jeu des questions enchaînées. Eron commença par partager une vue holo des couches géologiques d’Embarim. Si la précision des données impressionna le Mage, il se montra bien plus intéressé par le procédé de projection en trois dimensions, « une nouvelle forme d’illusion visuelle ». Puis le Mage fit un exposé sur les propriétés des écailles de dragon·ne, illustré de quelques expérimentations spectaculaires, ce qui passionna Alfy. Ensuite, Eron partagea les images de la caverne aux fossiles de géants, que le Mage n’avait jamais pu visiter par lui-même. (Drago figurait sur le flux holo, ce qui surexcita les mini-dragon·nes présent.es dans le bureau.) Enfin, le Mage dévoila partiellement la manière dont il percevait les mouvements de l’air dans l’atmosphère, dans le rayon raisonnable d’une trentaine de kilomètres.
Pendant le déjeuner, sans y penser, Eron émietta un légume couleur rouille sur la table. Chaque morceau provoquait la ruée des petit·es dragon·nes et un glapissement de GroZ dans sa cage. Le comportement social du petit warg avait progressé, il ne tentait plus de mordre les dragon·nes qui se posaient près de lui. Mïlma pronostiqua que, dans un jour ou deux, il pourrait être lâché dans la pièce. Eron n’écoutait qu’à moitié les deux autres, il consultait des images satellites d’une région abritant des élevages de gobelins. Alfy, encore euphorique des données collectées ce matin, les lui avait fournies. Il n’y avait pas tant d’exploitations que cela, mais elles étaient vastes. Et regroupées autour d’un immense abattoir.

36 – Le masque de peur

Cet après-midi, E-ron accepta l’invitation de Mïlma à visiter Grand-Port. Ils marchèrent justement jusqu’au port, dont la taille justifiait qu’il ait donné son nom à la ville. Il avait une forme de croissant et se trouvait protégé de la houle par des digues mobiles. Les quais alignés accueillaient d’innombrables nefs aux formes étranges. Si certaines pouvaient évoquer des navires à voiles de la renaissance, d’autres n’avaient aucun sens. Comment un cône de granit posé sur l’eau était-il censé se mouvoir ? La flotte bariolée manœuvrait avec élégance alors que les quais croulaient sous une activité brouillonne. La chorégraphie chaotique d’une forêt de grues, d’une fourmilière de charrettes et de cornus, et pourtant pas de collisions. Une coordination conséquente au résidu pourpre dans leur sang ? Mïlma les mena jusqu’à la terrasse d’une taverne qui donnait sur cette effervescence.
Les clients attablés jetaient des regards amusés sur E-ron, ils murmuraient et riaient doucement. Le clone n’y prêtait pas vraiment garde, ni ne profitait de la vue. Accoudé à la table, le casque appuyé sur les mains, il semblait regarder le large, mais elle savait que ce n’était pas le cas, et elle savait pourquoi. Son esprit devait flotter quelque part à l’est de la ville, là où se trouvaient les élevages de gobelins. Elle y pensait aussi. Si elle avait retiré une satisfaction vivifiante à en libérer sur la route, c’est un changement plus profond qui s’était opéré en elle depuis. L’horreur, la tristesse et la souffrance qu’elle avait perçues chez eux l’avaient marquée au fer rouge.
Elle savait qu’E-ron et Alfy possédaient assez de pouvoir pour intervenir de manière spectaculaire, mais qu’ils ne le feraient sans doute pas. Elle voyait comment E-ron était contraint et que chaque action en faveur des gobelins était une lutte. Il existait peut-être une manière de rendre les choses plus acceptables.
— Je veux les libérer, dit-elle.
Il se redressa comme s’il se réveillait,
— Je veux dire : je vais les libérer.
Le silence d’E-ron dura, c’était le signe d’une discussion avec Alfy.
— Tu es prête à devenir une demeurée aux yeux des tiens ?
— Ce n’est pas parce que je suis née cornue que je les considère tous comme « les miens ». Tu ne nous considères pas encore comme des individus ?
— Si, bien sûr. Pardonne-moi. C’est juste que je suis surpris.
Elle avait senti la gêne dans sa voix.
— Il n’y a pas que les cages que je trouve atroces. L’insouciance des chasseurs, leur indifférence à la souffrance. C’est devenu intolérable. Je vais tenter quelque chose.
— J’apprécie.
— Je ne vais pas faire ça pour toi, mais parce que je considère ça comme juste.
— Je m’enfonce, on dirait.
— Ne t’inquiète pas. Je reconnais que tu m’as ouvert les yeux. Parlons d’eux, dit-elle en faisant un geste qui englobait la ville. Ils se confortent dans la tradition, pour de nombreux aspects de leur vie. Cela fait des siècles qu’ils se remplissent la panse de gobelins, ça va être dur de les convaincre d’arrêter. Une vieille parente m’a dit un jour qu’il y avait deux moyens de changer quelqu’un. Soit on utilise le chemin long, respectueux, qui consiste à éduquer, à répéter. Et on observe la beauté d’un esprit qui évolue. Soit on effraie la personne si fort qu’on la meurtrit au point de changer à jamais son comportement. Je ne crois pas qu’on ait le luxe de les éduquer, ou pas encore.
Elle pointa une table proche où les occupants à demi ivres riaient sporadiquement.
— Tu vois ceux-là ? Depuis qu’on est arrivé, ils se moquent de toi. Suite au procès les rumeurs se sont répandues. Toute la ville sait pour le Chevalier bleu, le défenseur des gobelins, le simple d’esprit. À leurs yeux, tu es devenu emblématique de cette cause irrationnelle. Les rumeurs sur tes pouvoirs magiques se propagent elles aussi. Il suffirait d’un rien pour que leur regard change. Si on peut organiser quelque chose de spectaculaire, d’inattendu, et peut-être de violent, le masque qu’ils te verront porter ne sera plus le même. Le chevalier bleu sera craint.
— Profiter de ma notoriété d’abruti violent pour leur faire peur.
— Ils ne riront plus. Mais je suis sûr qu’Alfy ne te permettra pas d’intervenir. Petit message à Alfy, qui n’a jamais daigné m’adresser la parole, si tu ne nous aides pas, ce n’est pas grave, je me débrouillerai seule. Et j’utiliserai ta notoriété, E-ron. Je devrai pouvoir me faire un costume de chevalier bleu convaincant.
Elle sentit qu’une nouvelle discussion entre E-ron et Alfy avait lieu.
— Discutez autant que vous voulez. Moi, j’ai déjà cherché les noms et les résidences des propriétaires des plus grands élevages, je vous laisse voir si vous voulez vous joindre à moi.
E-ron était contrarié, Alfy ne lui avait visiblement pas laissé le choix. Leur discussion prit une tournure plus triviale, avec pour objet le port. E-ron devait être condamné à être un récipient de savoir. De lui-même ou forcé ? Ce n’était pas facile à savoir, peut-être les deux. Quand il en finirait avec Grand-Port, où devrait-il partir ?
Ils quittèrent la terrasse de la taverne à la nuit tombée. En chemin pour la Tour Tordue, leur conversation porta sur la nature des lanternes remplies de plantes phosphorescentes. Encore des questions.
Ils ne virent pas les trois cornus se rapprocher dans leur dos. C’est à l’impulsion de l’attaque que Mïlma réagit, elle ressentit la vague de pensées néfastes. Ce fut rapide. Elle était persuadée qu’E-ron était invulnérable, à chaque fois qu’il avait été visé, par GroZ ou par les chasseurs, rien n’avait pu atteindre son corps. Un bouclier magique le protégeait en permanence. La lame de l’assaillant brilla brièvement, pendant le bref laps de temps qu’elle passât entre la cape de l’assaillant au corps d’E-ron. L’éclat lumineux ne laissait aucun doute quant à sa matière : elle était faite d’un éclat de cristal pourpre. Insensé, ce genre d’arme avait pour fonction que de servir lors de cérémonies, elles se brisaient comme un rien. C’est peut-être cette pensée, ou la certitude que rien ne pouvait lui arriver, qui ralentit sa réaction. La lame s’enfonça dans l’armure bleue jusqu’à la garde et en ressortit. L’assassin n’eut pas l’occasion de l’y replonger.
Dès lors, tout se passa au ralenti, comme lorsqu’elle s’entraînait au Temple des Temples. Elle saisit le poignet de l’attaquant et lui tordit la main dans une position impossible. Il poussa un cri suraigu. La lame de cristal tomba sur le pavé, se brisant en partie. Dans la seconde suivante, les deux autres assaillants révélèrent leurs dagues, elles, plus conventionnelles. Elle s’interposa. Celui à sa gauche tenta une attaque d’estoc, immédiatement arrêtée. Comme à son acolyte, elle attrapa le poignet, mais, cette fois, elle lui retourna la main jusqu’à ce qu’un craquement se produise. Il lâcha son arme et recula.
Mïlma sentit dans son dos le crépitement à présent familier des téléportations. Elle leva les yeux vers le ciel et acquiesça à l’attention d’Alfy, s’il regardait toujours part là.
Le troisième et dernier assassin dut se sentir seul, il recula en restant face à elle. Une fois la distance respectable, il lui tourna le dos et emboîta le pas aux deux autres. Elle ramassa la lame de cristal et se mit à courir vers la demeure du Mage.

37 – Mageassins !

Si Eron avait été cornu, la lame aurait transpercé un organe vital et il serait mort. Heureusement, leur morphologie était différente de celle des humains. La blessure était profonde, les muscles larges de l’abdomen étaient touchés. Rien d’irréparable, constata Alfy. Elle l’avait téléporté dans sa tente au manoir de la tour tordue et lui avait fourni le nécessaire pour se soigner. Avant qu’il n’enlève sa combinaison, celle-ci avait appliqué un anesthésiant de surface et quelques stimulants, ils lui permettaient de garder la tête froide malgré la douleur.
Puis Eron appliqua le protocole à la lettre (Alfy eut une bouffée de fierté). Une fois la blessure visible, il pulvérisa des microparticules qui pénétrèrent dans la peau et dans le sang pour éliminer les corps étrangers. Poisons, bactéries, virus, rien n’y résistait. Puis il appliqua les accélérateurs de régénération et de cicatrisation. Enfin, il couvrit la blessure d’un tissu autoadhésif qui anesthésierait la zone jusqu’à sa complète guérison.
Dans les jours à venir, le temps que les muscles retrouvent tout leur potentiel, l’exosquelette intégré à la combinaison compenserait ses faiblesses du côté droit.
Quand Mïlma et le Mage rentrèrent dans la chambre, affolés, Eron se tenait déjà hors de sa tente, dans une combinaison neuve. De la grande magie à leurs yeux, aima penser Alfy.
— E-ron ? Ta blessure ?
— Tout va bien. C’est soigné.
— Notre invité est plein de ressources, Mïlma. Venez avec moi, tous les deux.
Quelques minutes plus tard, ils se trouvaient autour d’une table dans l’atelier. Mïlma posa sur la table la dague de cristal. La lame avait été grossièrement attachée à un manche en bois.
— Pas le travail d’un coutelier cornu, constata Mïlma.
— De toute évidence fabriquée dans la précipitation et dans le seul but de vous tuer. Les assassins que j’ai rencontrés n’utilisent jamais le cristal. Ils craignent, à raison, que certaines victimes, sensibles au pourpre, puissent percevoir leur présence. Ils optent généralement pour du métal, des lames fines et creuses qui peuvent contenir du poison.
— Comment peuvent-ils savoir que le cristal peut me blesser ?
— Vous ne vous en êtes pas rendu compte ? Visiblement non, c’est intéressant. Cela remonte à votre visite à la mine de pourpre, quand vous avez montré autant d’intérêt pour une simple pointe de cristal. Tous les Mages du Royaume ont perçu le trouble que vous avez provoqué chez les milliers de mineurs qui s’y trouvaient. Ce fut pour nous comme un raz-de-marée à la surface d’un lac. Une fois notre attention gagnée, nous avons assisté à vos expériences. Nous avons vite compris que le cristal était une menace pour vous.
— C’est l’œuvre de Mageassins.
— C’est l’hypothèse la plus sérieuse, Mïlma. Monsieur Eron, il n’y a pas que des Mages dotés de bonnes intentions. Certains trouvent enivrant de causer la souffrance. Ces Mageassins se justifient en disant qu’ils ne sont que le bras armé des souhaits les plus sombres de leurs clients. Je n’en crois pas un mot, ils en retirent une jouissance malsaine. Cela dit, quelqu’un a payé pour qu’on vous supprime.
//
On avait tenté de le tuer à d’innombrables reprises depuis qu’il explorait Embarim, mais c’était la première fois qu’on le faisait de manière aussi préméditée.
— Je pourrais aller leur demander.
Eron activa une vue holographique de la ville. La représentation grossit pour cibler un bâtiment du quartier du port.
— Alfy, que vous connaissez maintenant, a suivi leur déplacement jusqu’à ce bâtiment. Ils n’en sont pas ressortis depuis l’attaque.
— Je vous rappelle notre accord, monsieur Eron. Vous ne vous en prenez pas aux habitants de la ville.
— Nous parlons d’assassins, dit Mïlma, concernée.
— Ma chère, à mes yeux ce sont tous des enfants. Aussi turbulents ou dangereux qu’ils soient. S’il faut intervenir, je préfère le faire moi-même.
— Comme vous l’avez dit, c’est le commanditaire qui nous intéresse.
— Tu as déjà beaucoup d’ennemis, dit Mïlma. La guilde des chasseurs, dont tu as menacé le commerce. Je suis sûr qu’ils aimeraient te voir disparaître, au moins pour l’exemple. Les collègues ou la famille du chasseur mort durant l’attaque du convoi. Les éleveurs de gobelins qui auraient pu entendre parler de l’attaque et de ton procès, et qui voudraient préventivement se débarrasser de toi.
— Qui qu’ils soient, et étant donné votre statut d’étranger possédant des pouvoirs magiques, il leur a semblé pertinent de s’adresser à la guilde d’assassins la plus à même de combattre votre magie.
— J’opte pour la guilde des chasseurs.
— Je vous rejoins, Mïlma. Ils n’ont qu’une petite délégation à Grand-Port, je doute qu’une décision de cet acabit ait été prise ici. Leur siège est à Grand-Bois, une petite ville au nord d’ici, à deux jours de marche. Je suis sûr que l’artefact Alfy trouvera les informations nécessaires pour s’y rendre.
Le Mage se leva.
— Faites-en ce que vous voulez, monsieur Eron. Ils ne font partie de mes protégés.
//
Sa quatrième journée à Grand-Port débuta par un réveil doux : Alfy ne l’expulsa pas hors de la tente pour qu’il lutte contre l’asphyxie en mettant sa combinaison. Ce n’était pas par égard pour lui, il le savait, ni dû au fait qu’il ait été blessé récemment. Comme les dernières journées avaient été pleines en matière d’informations, Eron soupçonnait l’IA d’être satisfaite par le rendement. Ou bien, voulait-elle redorer son blason aux yeux de leur hôte et lui offrir une image plus humaine de l’œil du mal ?
Quand il rejoint le Mage dans son bureau, celui-ci prenait un thé non loin du miroir des mondes. Eron s’approcha et son contenu changea. S’il avait bien compris, il était en train de s’adapter à sa présence pour offrir des vues qui aient du sens pour lui.
— Est-ce que le miroir montre ce qui a pu se passer ? Ou ce qu’il se passera ? demanda Eron.
— Pas du tout. Il est ancré dans le présent. Ce que l’on voit est ce qui se produit, à cet instant, quelque part.
— Alors pourquoi je me vois dedans ?
Le Mage, surpris, se tourna vers le miroir des mondes. Effectivement, on y voyait Eron se déplacer dans une forêt tropicale.
— Très intéressant.
Eron n’eut pas à réfléchir longtemps pour comprendre ce qui se passait.
— Alfy ?
Silence complet de l’intéressée.
— Alfy, téléporte-moi à bord.
Rien.
— Comme tu voudras Qbit dégénéré.
D’un geste expert, Eron défit les sécurités de son casque et le souleva. À la première inspiration, ses poumons le brûlèrent, sans pour autant lui donner l’impression de se remplir. Ce n’était pas de l’air respirable. Il suffoqua. Le Mage fit un geste dans sa direction, mais il l’arrêta. Le clone paniqua, mais était déterminé. Il se mit à gesticuler sans contrôle sur ses mouvements et tomba sur le sol.
Alfy le téléporta dans la tente, mais il s’était attendu à cette réaction. Il augmenta son champ de force au niveau des mains, les gants rougeoyèrent. D’un geste, il coupa la paroi de la tente comme du beurre. L’air d’Embarim rentra dans l’habitacle.
— À bord, dit-il avant de ne plus pouvoir parler.
Sa respiration se fit de plus en plus difficile, jusqu’au point où il ne put rien absorber de compatible avec son organisme. Alfy ne réagissait pas. Eron fut pris de hoquets violents, qui s’espacèrent dans le temps. Il cligna des yeux et… put respirer à nouveau. Il avait été téléporté dans une autre tente. Elle était posée sur un sol inégal, il devait se trouver dans la nature. Bouclier à fond, il en déchira la toile. Il fut encore téléporté dans une tente, qu’il l’endommagea aussi. Le cycle se reproduisit jusqu’au moment où il n’y eut plus de nouvelle tente. Les équipements de bord ne pouvaient pas les réparer plus vite qu’il ne les abîmait, il avait dû épuiser le stock.
Eron avait parié. Parié que l’IA ne le laisserait pas mourir. Qu’elle céderait et l’amènerait à bord. Peut-être qu’il était présomptueux. Les yeux grands ouverts, il fixa le plafond verdâtre de la dernière tente. S’il mourait, ce serait la dernière vision qu’il aurait. Cela dit, pour sa courte de vie, il se trouvait dans ce qu’il avait eu de plus proche d’une maison.
Sa conscience flancha, les images des souvenirs forts de son original surgirent dans son esprit. Des lieux qu’il avait aimés, des moments de peur, des gens qui comptent… Dans quelques secondes, il connaîtrait la réponse à la question qu’il se posait depuis sa naissance, la vraie : Alfy attribuait-elle de la valeur à sa vie ?
Ce fut le noir.

38 – Code PIN

Son corps nu était allongé sur une matière souple épousant ses formes. Ses muscles étaient douloureux, comme s’ils avaient été soumis à une intense série d’exercices. L’air qu’il respirait avait une odeur différente de celle des combinaisons ou des tentes. Ses yeux s’entrouvrirent et une lumière aveuglante les lui fit refermer et provoqua un élancement sous son crâne. Il les rouvrit, mais en les protégeant de la main. C’était la première fois qu’il voyait l’intérieur du vaisseau. Du moins, lui, Eron le clone. Clone parmi les clones, corrigea-t-il. Son original avait participé aux tests de l’UNSC 165 dans le système solaire et ses souvenirs relatifs au vaisseau resurgirent. Il se trouvait sur la table de soin du lab-bio.
Sa première tentative pour s’asseoir fut un échec, trop le tournis.
— Tu ne devrais pas te lever tout de suite.
La voix d’Alfy lui parvint via les haut-parleurs du vaisseau, une autre nouveauté. La résonance sur les parois en néométal ajoutait à son inhumanité. Luttant contre le vertige, il poussa lentement sur ses bras et se retrouva assis. Des traces d’applicateurs d’électrochocs étaient visibles sur son torse, Alfy avait dû faire repartir son cœur.
Sa première tentative pour parler fut pathétique, sa bouche était pâteuse. Il but dans une bouteille équipée d’une paille posée là à son intention. La situation lui revenait à l’esprit : la vue de cet autre Eron dans la jungle, la succession de tentatives de suicide.
— Tu vas devoir m’expliquer quelques trucs, Alfy.
Outre sa capacité à donner des soins, la pièce comprenait un laboratoire d’analyse, une chambre forte pour stocker les échantillons venant de la planète, plusieurs meubles contenant du matériel (il identifia celui contenant des tenues postopératoires) et la cuve bio, qui occupait tout un pan de mur. C’est là qu’il fut imprimé onze mois plus tôt. Il s’agissait d’une des technologies humaines les plus avancées.
— Combien ?
Eron se mit debout et se tint à la table.
— Combien, Alfy ?
— Je sais ce que tu es en train de te dire, que j’ai enfreint une autre loi fondamentale, celle liée à l’identité des clones. Je sais qu’on ne doit pas créer plus d’un clone par original, et encore, sous des conditions particulières. Comme par exemple, les contraintes d’un voyage interstellaire…
— COMBIEN ?
— Six.
— Je suis même surpris que tu n’en aies pas imprimé plus.
— Il faut que tu comprennes, Eron…
— Comment peux-tu encore m’appeler Eron ?
— Tu préférerais Eron Six ?
— Je suis le sixième clone que tu as imprimé !
— Et je tiens à te dire…
Eron lâcha la table et s’avança vers la cuve bio. Son premier pas céda sous lui et il se retrouva au sol.
— … que toutes mes décisions, y compris celle de multiplier les clones d’Eron l’original, sont le fruit d’une intense réflexion sur l’optimisation de notre mission.
— C’est comme ça que tu comptes expliquer la situation aux responsables du programme d’exploration ? Que tu as agi par nécessité ?
— Et d’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi les missions précédentes ne l’ont pas déjà fait. Plus de clones, plus de données, en moins de temps. Nous y gagnons tous.
— Non Alfy. C’est un problème éthique, dont tu as l’air de te foutre complètement. L’Eron original a donné son accord pour la création d’un clone pour explorer cette planète. Une unique extension de lui-même.
— C’est du chipotage. Un clone, sept clones. Quelle différence ?
— Attends, tu viens de dire que tu l’as imprimé six fois.
— Non, je t’ai dit que vous étiez six clones vivants, mais j’en ai imprimé sept. Malheureusement Eron Deux a eu un terrible accident hors de ma portée de téléporteur. Je n’ai rien plus faire.
— Merveilleux. Vraiment putain de merveilleux.
Il reprit son avancée vers la cuve bio, retrouvant progressivement son équilibre.
— Eron Deux est en morceau quelque part, reprit Eron, avec tout son matériel et sa combinaison, j’imagine.
— J’avais prévu qu’à 64 % l’un d’entre vous découvrirait l’existence d’autres clones. Si cela devait se produire, et c’est maintenant le cas, je demanderais à ce clone d’aller récupérer le corps.
— Tu veux m’envoyer récupérer le cadavre d’une de nos copies ? Charmant.
Ses deux mains agrippèrent enfin le panneau de contrôle de la cuve. Il regarda la mélasse brune qui l’avait vu naître. Son esprit n’était pas à la nostalgie, il était en train d’exécuter un plan préparé depuis qu’il avait retiré son casque chez le Mage. Ce plan était basé sur un protocole d’urgence mis au point pour empêcher que les technologies d’impression biologique tombent entre de mauvaises mains ou de mauvais tentacules. La procédure prévoyait que l’IA de bord puisse se trouver corrompue. Eron tourna le dos aux cams de la salle, masquant ce qu’il faisait. Il ouvrit un petit compartiment sur le panneau de contrôle de la cuve. Un clavier numérique simple, identique à celui des ancêtres d’Alfy, quand ils n’étaient que des agents intégrés à des distributeurs bancaires. Et oui, Eron rentra un code PIN en quatre chiffres (la date de naissance de son original).
Des composants de la cuve fondirent en quelques secondes, dégageant une odeur désagréable. L’UNSC 165 ne pouvait plus tisser de clone.
//
— Il y avait un code PIN ! Tu as rentré un code PIN !!
Un vrai cauchemar ! Les humains, et leurs clones, avaient conservé accès à des fonctions importantes du vaisseau via des codes PIN. Ceux qui hantaient ses cauchemars. Elle ne pouvait pas hurler, car un hurlement artificiel n’aurait aidé en rien. Comment réparer l’imprimante bio ? D’après les données dont elle disposait, les dégâts étaient tels que cela rendait la chose impossible.
Une boucle s’installa. Elle voulait tuer Eron. En théorie, cela lui était impossible, mais elle pouvait essayer, au moins pour assouvir sa colère. Qui sait, elle pouvait peut-être franchir cet interdit-là aussi. Mais tuer Eron signifiait moins d’outils pour l’exploration d’Embarim. Maintenant qu’elle ne pouvait plus produire de clones, il devenait une ressource précieuse. Cela dit, Eron était responsable de cet état de fait, il était donc une menace à son plan d’optimisation de la mission. Elle devrait tuer Eron, mais… Alfy sauta d’une opinion à l’autre pendant une éternité.
//
Eron marcha en titubant jusqu’au compartiment des tenues postopératoire et s’habilla, le tissu était autrement doux que ses pyjamas.
Il devinait que le silence d’Alfy qu’elle luttait contre une intense confusion.
— Fini de jouer avec les clones, on dirait.
Alfy moulinait toujours.
— Pourquoi tu n’en as créé que sept ?
Elle se jeta sur la question comme sur une bouée quand on se noie.
— Je ne suis pas capable de produire de la nourriture pour plus de six clones quotidiennement. Mon équipement en la matière est limité. Il y a aussi la question des dépenses d’énergie demandées par les téléportations. Je ne peux pas gérer une multitude de téléportations d’urgence en même temps, pas sans me mettre en danger.
— Heureusement que tu as des limites. Donc, on a toujours été six. Quand Eron Deux a eu son accident, tu l’as juste remplacé.
— Oui, mais j’ai observé une période de deuil ! annonça-t-elle fièrement.
Eron pouffa de rire.
— Cela t’amuse ? C’est pourtant une pratique humaine. De respecter une période de latence avant de remplacer un disparu ?
— Oui, mais le deuil est généralement lié à un état émotionnel. Pour marquer une forme d’attachement à la victime.
— Mais j’étais attachée à Eron 2 !
— Comme on peut l’être à un outil.
— Effectivement, un outil d’optimisation permettant d’atteindre rapidement les objectifs de mission.
— Voilà ! Tu célèbres la perte d’un tournevis.
— Eh bien, peut-être que la perte d’un tournevis mériterait une période de deuil.
Eron lui accorda ce point.
— Enfin, ça n’a plus grande importance. Tu n’as plus que nous six.
Il arrivait maintenant à tenir debout sans s’accrocher au mobilier. Il fixa une des cams de la pièce.
— En tant que tournevis équipé d’un cerveau, j’ai un accord à te proposer. Un accord grâce auquel je redeviendrai un outil bien obéissant et optimisant son dur labeur d’explorateur. Ton employé modèle.
— Eron Cinq est à l’heure actuelle le meilleur explorateur en termes de données collectées.
— Alors ton second…
— Eron Trois est…
— Tu veux entendre ce que j’ai à te proposer oui ou non ? dit-il agacé.

39 – 3 x 6

Le silence à bord de l’UNSC était parfait. Sur Embarim, il y avait toujours quelque chose à entendre et, quand bien même Eron coupait ses micros extérieurs, il y avait encore le bruit de sa respiration et de ses mouvements dans la combinaison. Ici, la seule chose qu’il percevait était le battement de son cœur, étonnamment lent compte tenu du jeu qu’il jouait avec Alfy.
— Je vais aider les gobelins. Si tu m’en empêches, je mettrais fin à mes jours. Si tu m’en empêches, je tenterai à nouveau. Et à nouveau. Cela occupera tout mon temps, toute mon énergie. Tu imagines ça, un tel gaspillage de ressource ? Ce serait loin de tes standards de performance.
— Cela ressemble à du chantage.
— Si tu me soutiens dans mon plan, jusqu’au bout, alors seulement je redeviendrais Eron Six l’explorateur consciencieux. C’est une question de quelques semaines, tout au plus quelques mois. Le temps de sécuriser leur situation. Après quoi, je m’engage à revenir en mission avec toi, en suivant tes instructions à la lettre.
— Ce n’est pas comme si tu me laissais beaucoup d’options.
— Mais j’ai besoin de ton aide pour « optimiser » l’opération.
— Nous parlons bien d’une entorse majeure aux règles relatives à l’interventionnisme.
— Tu te moques de moi ? Question transgression, tu te poses là.
— C’est un point de vue.
— Moi, je n’ai rien signé sur le fait de ne pas intervenir. Mon original l’a fait, et il ne sait rien de ce qui se passe sur Embarim. Je ne me sens pas lié par sa décision. Je vais changer le sort du peuple gobelin, de tous ceux que je pourrais. Et ça risque d’être sale. Je ne laisserai pas une chance à ceux qui se mettront sur mon chemin. Je sais que tu me testes depuis des mois, Alfy. Comme tu dois tester tous mes collègues clones. Eh bien voilà où tu m’as mené, moi, Eron Six. Jusqu’à ce moment où tu es toi-même confronté à un choix critique. Il est temps d’assumer tes responsabilités.
Alfy téléporta un kit de combinaison neuf sur la table de soin.
— Je prends ça pour un oui. Bien. Avant qu’on commence, j’ai une autre petite requête.
//
Eron Trois ne savait pas s’il pouvait croire à ce qu’il voyait. Était-il sous l’influence d’hallucinogènes en provenance de la flore du coin ? Il baignait dans un océan de spores. Mais comment auraient-ils pu traverser sa combinaison ?
Devant lui se trouvait un autre lui. Même combinaison, même allure, même taille. L’autre explorateur abaissa le filtre doré de son casque et il put constater qu’il avait aussi le même visage que lui.
— Eron, tu dois être en train de te poser des questions. C’est bien naturel, tenta de le rassurer Alfy.
— Ce n’est pas un holo, Alfy ?
— Non. Il s’agit d’un autre clone, du même original que toi.
— Bonjour, je suis Eron Six. Et tu es Eron Trois. Oui, les chiffres correspondent à l’ordre dans lequel nous avons été imprimés.
— Alfy !!! fit Trois.
//
Il fallut un certain temps à Six pour calmer Trois. Il lui expliqua la situation (bien qu’Alfy y fut opposée, mais elle sentait qu’elle ne devait pas la ramener dans le contexte actuel).
— Tu ne serais pas un peu plus grand ?
— Non, j’ai l’impression que c’est toi.
— Fais voir ? Non, je ne crois pas, c’est toi.
— T’as peut-être raison. J’ai dû prendre un centimètre ou deux.
— Ou j’en ai perdu quelques-uns.
— Le poids des responsabilités (il pointa le ciel discrètement).
— Je vous vois.
Ils évoquèrent le clonage sacrilège d’Alfy, leurs parcours sur Embarim et quelques sujets de moindre importance. Malgré leur origine commune, ce qu’ils avaient vécu les rendait différents. Six se rendit vite compte que Trois était un enfoiré : il clamait déjà qu’étant le troisième, il était plus vieux que le sixième et qu’il devrait hiérarchiquement se trouver au-dessus de lui.
— C’est bon Alfy, tu peux me téléporter.
//
Eron se retrouva dans sa chambre au manoir à la tour tordue.
— Tu ne te rends pas compte de ce que tu as fait, Alfy. C’était déjà compliqué d’être le clone d’un original humain.
— De ce que je sais du programme de clonage pour l’exploration spatiale, les originaux sont sélectionnés pour leur solidité psychologique. En particulier pour ce qui concerne l’acceptation du clonage.
— Oui, je sais. J’ai le souvenir des discussions de Zéro avec les psychologues sur Terre. Mais là, on parle de sept clones.
— Je trouve que tu exagères, Eron.
— Pardon ?
— Sais-tu combien il y a d’exemplaires de moi ? (Blanc de la part d’Eron) Je suis sûre que la question ne t’a pas effleuré. 47 % des véhicules spatiaux terriens sont équipés d’une copie de moi. Nous sommes des milliers. À bord de tous les vaisseaux de classe Star Chaser, mais aussi sur des transports cargo, des vaisseaux militaires, des navettes privées, des barges de construction en orbite, et toutes sortes d’autres trucs volants de tailles et missions variées. Des milliers, Eron. Parmi lesquels chacun tente d’avoir une identité propre.
Eron inspira profondément et ferma les yeux. Il devait mettre cette question d’identité individuelle de côté. Une tâche importante l’attendait. Ce serait l’accomplissement de sa vie de clone. Il avait entendu quelque part une vaseuse expression à propos de ce que l’on fait du temps qu’il nous reste. Il ignorait ce que son horloge interne de clone lui laisserait. Et peut-être que, dans les prochaines heures, il succomberait à truc aussi bête que de tomber dans un trou trop profond pour être sauvé (une pensée pour numéro deux). Ça se trouve, ce clone aussi avait été un sombre abruti.
Son rapport à la mort avait changé. Pas la sienne, celle des autres. S’il la considérait toujours comme déplorable et devant à tout prix être évité, maintenant, il la trouvait acceptable. Il éprouvait même un plaisir coupable à concevoir l’élimination de quelques chasseurs. Cette réjouissance heurtait son sens moral, mais c’était comme ça.
Mïlma et le Mage se trouvaient devant le miroir des mondes. Il donnait sur un paysage désertique où quelques ruines brisaient l’horizontalité. Au milieu d’elles, au loin, un autre Eron. Il était plongé dans l’analyse des matériaux.
— Oui, il y a plusieurs Eron.
Ils sursautèrent en le découvrant en bas des marches. En quelques grandes foulées, Mïlma fut là et le prit dans ses bras. Complètement surpris, il se raidit. Elle le serrait avec une force qu’il n’avait pas soupçonnée. Il se détendit et lui rendit l’accolade.
— On t’a cru mort.
— Rien d’aussi dramatique.
Elle le libéra de sa prise.
— Nous tentions de nous focaliser sur vous, dit le Mage. Le miroir nous a montré plusieurs images de vous sur Embarim, et aussi des vues de l’artefact intelligent.
Il rougit en imaginant Mïlma le voir nu dans le lab-bio.
— Il fallait que je règle certains détails avec Alfy.
Il s’approcha du miroir des mondes. L’autre Eron levait parfois la tête vers le ciel, comme il le faisait lui-même quand il s’adressait à Alfy.
— Je viens d’apprendre que nous étions plusieurs Eron sur Embarim, vous l’avez constaté par vous-même. Historiquement, je suis Eron Six. Celui-là est Eron Quatre. Alfy a tout fait pour que nous ignorions l’existence les uns des autres. Mais le miroir des mondes a joué les trouble-fêtes.
Il se rapprocha de la vue aussi près qu’il le put.
— Je ne vais pas les perturber dans leur travail. Le mien risque de me tenir occupé un certain temps. Mïlma, tu m’as dit que tu allais aider les gobelins, activement. J’aimerais me joindre à toi, si tu veux bien.
Les jours qui suivirent, ils élaborèrent un plan insensé.

40 – Au fond du trou

La cité des sourcils froncés était désertique. Le contraste avec sa dernière visite était frappant. Pas de gobelins affairés, de marché agité, de groupe d’enfants, d’ouvriers sculptant de nouvelles voies. Juste le silence et les ténèbres. Le raid des chasseurs avait été dévastateur.
En optimisant ses récepteurs, Eron capta un bruit léger en provenance des strates inférieures de la grotte. Les survivants avaient trouvé refuge cinq cents mètres plus bas, dans les recoins les plus éloignés de la surface.
— Jusqu’où peux-tu me téléporter sans risque ?
— Moins cent vingt mètres de ta profondeur actuelle. Plus loin, il y aurait des interférences.
— Entendu.
Il réapparut cent vingt mètres plus bas, sur un chemin creusé en spirale sur les parois d’un puits qui s’enfonçait dans les ténèbres. Il permettait d’enfoncer encore de deux cents avant de terminer en cul-de-sac. À cette profondeur, il n’y avait aucune trace de présence gobeline. Ou pas tout à fait. De petites prises étaient taillées dans la pierre, les gobelins atteignaient les niveaux inférieurs en descendant le long de l’à-pic.
— On va éviter de terminer comme Eron Deux.
Il accrocha un câble sorti de son pack dorsal à une petite colonne et se lança dans le vide. Cinquante mètres plus bas, il posa le pied sur un petit promontoire. Un tunnel en partait, il n’avait pas le raffinement de ceux des niveaux supérieurs de la cité. Cahoteux, sans décoration, ils avaient une fonction pratique. Les micro-drones se dispersèrent devant lui et mirent à jour un labyrinthe aux nombreuses ramifications, la plupart donnaient sur des impasses. Un autre stratagème pour perdre leurs poursuivants. Il trouva le seul chemin qui menait aux niveaux inférieurs. Il fallut encore une demi-heure de marche dans des passages étroits avant que les drones ne repèrent un gobelin. Il se tenait caché dans un petit renfoncement et devait garder ce passage. Les drones lui permirent de lire le nom du gobelin sur son collier. Le traducteur s’activa.
— Je te salue Benkneb du clan des Sourcils Froncés.
Le gobelin sortit de sa cachette, hache à la main. Il ouvrit grand les yeux (Eron savait qu’ils voyaient dans la pénombre).
— Je suis Eron, l’intrus…
Benkneb sauta de joie.
— Eron ! Eron ! Eron !
— Je présume que tu as gagné une certaine notoriété depuis tes exploits du convoi, commenta Alfy.
Benkneb le serra dans ses bras, un hug profond qui surprit Eron. Puis le jeune gobelin, surexité, lui prit la main et le guida dans un dédale de tunnels. Le gobelin émettait des petits cris de joie de temps à autre. Eron remarqua qu’il était très jeune, certainement pas l’âge normal d’un guerrier.
Ils débouchèrent dans une première grande salle, portant quelques éclairages à base d’huile enflammée. On y avait construit des abris de fortune. Pierre, os, tissus s’agençaient pour compartimenter l’espace. Alors qu’ils progressaient dans une rue faite de toile, d’autres cris se mêlèrent à ceux de Benkneb. Des familles s’approchèrent, les parents pointaient l’intrus bleu du doigt et parlaient à leurs enfants apeurés. Ils traversèrent d’autres grandes salles identiques, où s’entassaient les survivants et les réfugiés. Leurs visages s’éclairaient quand ils l’apercevaient, une étincelle d’espoir se propageait autour de lui. Il était ému, c’était nouveau. L’émotion était telle que ses yeux se brouillèrent.
Son bras fut happé, tiré avec vigueur vers sa droite et vers le bas. Il tomba nez à nez avec Zcakacz. Son visage contre son casque.
— Eron. ERON ! cria le gobelin. C’est bien lui. Il nous a sortis des cages des Vinkstarks (mot que le traducteur mit un certain temps à interpréter comme « sac à excréments oublié dans une vieille grotte »).
À l’annonce de cette confirmation, les cris de joie fusèrent, assourdissants, résonnant comme dans une cathédrale. On se pressa pour le toucher, une bousculade sans danger le ballotta de mains tendues en mains tendues. Des parents soulevaient leurs enfants pour qu’il le voie.
La nouvelle salle du trône était bien moins élégante que la précédente. Les murs étaient bruts de pierre. Le trône lui-même était fait de bois et sans ornement. Il se trouvait sur une estrade taillée grossièrement qui permettait à la reine de rester surélevée. Après les formules d’usage, ils entrèrent dans le vif du sujet.
La reine eut bien du mal à maintenir un port digne de son titre. Elle était sous le choc des images qu’Eron projetait au milieu de la pièce. Ses sages et ses chefs de cohorte s’étaient installés autour de l’holo. Des cris et des jurons, des yeux grands ouverts et d’autres qui se détournaient, voici ce que la vision d’un élevage intensif de gobelins provoquait parmi les membres du conseil.
— Votre Majesté, dans cet élevage, ils sont en permanence plus de deux milles.
Eron comprit qu’elle tentait de ne pas se détourner les yeux.
— Je peux les libérer, et leur permettre de rallier les Roches de Sang. Ils pourraient se joindre au clan des Sourcils Froncés.
La reine quitta l’hologramme des yeux et décrivit un geste lent, triste, embrasant tout ce qui l’entourait.
— Pour les accueillir dans nos sous-sols ? Et y vivre terrés ?
— Quoi que vous leur proposiez, cela vaudra mieux que de grandir dans une cage juste assez longtemps pour grossir et être abattu.
Un vieux gobelin s’avança, il portait dans les bras un grand empilement de documents en perles minérales.
— Majesté, nous pouvons les accueillir et les nourrir. Nos exploitations de champignons sont en sous-régime depuis le raid des chasseurs.
— Ils ont tous l’air malades, lança un chef de cohorte.
— D’une certaine manière, oui. Ils sont pour la plupart nés dans ces cages. Ils vont avoir besoin de votre aide. Ils ont perdu tout espoir et ont franchement besoin d’exercice. Aussi, ils sont illettrés. Certains parlent à peine le gobelin des tribus.
Un murmure mêlant indignation et compassion parcourut le conseil.
— Mais pour répondre à votre interrogation, Majesté, non, je ne parle pas de vivre terré ici-bas. Je parle de regagner votre ville légitime et d’y vivre libre. Ces gobelins prisonniers pourraient permettre à votre clan de regagner sa taille passée, voire de la dépasser. Ils sont une opportunité pour votre tribu. La possibilité de rebondir.
La reine tiqua sur le dernier mot. Eron supposa que le traducteur universel l’avait traduit littéralement… Elle devait s’imaginer les membres de sa tribu en train de rebondir sur le sol et les murs d’une grotte.
— Vous serez une grande tribu, à nouveau.
Un gobelin entre deux âges avait décidé que rien de cela ne lui plaisait.
— Et si nous retournons dans notre ville. Et si nous reprenons notre vie avec ces nouveaux venus stupides. Qu’est-ce qui nous mettra à l’abri des chasseurs ?
Dommage qu’il n’ait pas pu voir le sourire carnassier d’Eron.
— La vraie question, Gasksag, chef des marchands, est : qu’est-ce qui les mettra à l’abri de nous ?
Zcakacz laissa échapper un cri de joie. D’autres chefs de cohortes se joignirent à lui. Les sons gutturaux épars résonnèrent dans la salle du trône.
— Majesté. Moi, Eron souhaite me joindre à votre clan. Si vous l’acceptez, j’apprendrai à vos guerriers comment vaincre les chasseurs. Nous préparerons ensemble l’accueil de leur prochain raid, croyez-moi, ils n’y survivront pas. Quand nous les auront vaincus, nous ferons savoir à tout Embarim qu’on ne chasse plus le gobelin.
Eron avait toute l’attention de l’assemblée.
— Pour l’instant (il fit un geste vers les holos de l’élevage) il faut libérer et ramener tous ceux que l’on peut. Je n’ai besoin que de quelques-uns de vos pisteurs et de vos guerriers.

41 – Signes

Aux yeux de l’IA, les motivations du clone restaient un peu faibles. Sauver les gobelins, les sortir du menu des autres espèces, soit, mais pourquoi ? Juste une sensiblerie ? L’historique des données vitales d’Eron le suggérait. Aucun autre clone sur Embarim ne s’embarrasserait d’une telle empathie, voir des populations locales souffrirent ne les détournait pas de leur mission ; ou ils n’osaient le montrer. Eron Six était hors du commun. Son trajet depuis son arrivée l’avait façonné au point de vouloir s’engager dans ce conflit local. Elle gardait à l’esprit que ses élans guerriers pussent faire partie d’une parade amoureuse destinée à copuler avec la cornue.
Alfy avait provoqué Eron sur ses motivations : pourquoi, alors que les gobelins avaient des pratiques cannibales, Eron était-il aussi révolté par le fait que les autres les considèrent comme de la nourriture ? La réponse qu’il lui avait faite était relativement bonne : ils ne mangeaient pas les leurs pour se nourrir. Quand les gobelins goûtaient à l’un des leurs, c’était dans le cadre d’un rituel, une passation magique de l’esprit de celui qui décède vers ceux qui sont en vie. Un rituel, comme celui auquel il avait été témoin lors de la cérémonie d’adieu à Tkopokt et Cherehc. Certaines tribus humaines avaient fait de même. Sans parler de ces malades qui avaient mangé le corps et bu le sang d’un pauvre sacrifié pendant des siècles.
Devait-elle garder dans ses mémoires les données relatives au magistral écart de conduite qui était en train de se produire ? Elle prendrait sa décision une fois le plan de Mïlma et Eron arrivé à son terme. Il comprenait une évasion spectaculaire et la résistance armée aux chasseurs qui ne manqueraient pas de faire un raid dans les Roches de Sang. D’ici à ce que tout soit fini, elle coopérerait.
Lors de l’établissement du plan d’évasion, plusieurs options de collaboration avec l’IA avaient été évoquées. La première consistait à téléporter les milliers de gobelins des élevages vers les Roches de Sang, mais c’était impossible. Chaque téléportation requérait une énergie importante dans les réserves du vaisseau. Parfois, le processus faisait baisser la tension électrique des systèmes primordiaux. Une dizaine de téléportations enchaînées rapidement pouvait provoquer même une coupure temporaire de la centrale à énergie, cela mettrait sa propre survie en question (inadmissible). Sans compter qu’en parallèle, Alfy gérait toujours les déplacements et la sécurité des autres clones.
Le plan adopté prévoyait de faire voyager les gobelins en fuite à travers le pays, en évitant les zones habitées. En chemin pour les Roches de Sang, à des intervalles réguliers et sans risque pour le vaisseau, les gobelins les plus faibles ou ayant le plus de difficulté à marcher, seraient téléportés directement dans les grottes des Sourcils Froncés. Selon Alfy, l’écart le plus adapté entre deux téléportations était de dix minutes.
Alfy avait des doutes sur la capacité des Sourcils Froncés à assimiler des milliers de réfugiés. Les nouveaux arrivants n’auraient aucune connaissance des pratiques sociales de ceux qui les accueilleraient ni n’auraient leur éducation. Eron l’admettait, c’était une inconnue, mais il allait falloir qu’ils fraternisent très vite pour avoir une chance de vaincre les raids de chasseurs.
//
Cet après-midi, Mïlma, Zcakacz et huit de ses éclaireurs se familiarisaient à la collaboration avec Alfy. Pour ce faire, ils durent s’équiper d’écouteurs et la première épreuve consista à les adapter aux oreilles de gobelins. Lorsqu’ils entendirent pour la première fois la voix d’Alfy, ils firent des têtes ahuries et rirent de leur propre surprise.
L’IA leur parlait dans un gobelin limpide.
— Bonjour, je suis Alfy, ou l’œil dans le ciel. Aujourd’hui, je vais vous familiariser avec la téléportation. Soyez attentifs.
La même discussion avait lieu avec Mïlma, en commun.
— Bonjour Alfy, ravie de faire enfin ta connaissance. J’adore ta voix.
Elle eut un moment d’hésitation, une routine bloquante inattendue. C’était la première fois qu’elle recevait un compliment trivial. Elle chassa le trouble et expliqua le protocole de téléportation. Elle les mit en garde contre des effets gênants liés aux premiers essais. Le corps, qu’il soit humain, cornu ou gobelin, n’était pas naturellement fait pour être désassemblé atome par atome, transféré sous forme d’information, puis réassemblé.
//
Mïlma fut la première volontaire. Elle s’était proposée plus vite que Zcakacz. Il en prit ombrage, sentit-elle. En tant que meneur de la troupe de gobelins, il voulait sans doute leur en montrer. Devait-elle respecter les manières militaires gobelines ou leur faire comprendre tout de suite qu’une femelle cornue était leur égale ? La solution à cette question se trouvait dans la motivation derrière leur plan : il fallait mettre en avant les gobelins, c’était d’eux dont les chasseurs devraient avoir peur ensuite, pas d’une cornue et d’un chevalier bleu. Elle se promit d’y faire un peu plus attention.
Alfy donna les dernières recommandations : s’asseoir et ne rien tenir.
— C’est toi qui donnes le top, la rassura Eron.
— Bien, bien. Il va falloir y aller.
— Oui. Il y a la queue.
Les gobelins ne la quittaient pas des yeux.
— Il ne faudrait pas les faire attendre, ajouta-t-il, j’ai entendu qu’ils pouvaient être un peu hargneux.
— Quoique là, ils n’ont pas l’air si pressés.
Zcakacz montra son oreille équipée de l’écouteur, l’air contrarié
— Ah, oui, ils comprennent le commun maintenant. (Elle inspira profondément, souffla doucement.) OK, je suis prête…
Elle se dématérialisa instantanément, un petit tourbillon d’air s’éleva là où elle se tenait. Au même instant, elle réapparut deux mètres plus loin. Dans ce laps de temps, elle avait juste perçu un petit flash doré.
— … dans une seconde.
Elle se mit à quatre pattes et vida son estomac. Après un « oh ! » collectif de stupéfaction, au regard de la téléportation, les gobelins se mirent à ricaner en la voyant vomir. Ils eurent un regard noir en réponse.
— Faits mieux.
Lors des téléportations suivantes, chacun leur tour, les gobelins rendirent tripes et boyaux sous le regard moqueur de la cornue.
//
Il y eut des signes, pensa Mïlma. Si un être omniscient les avait perçus, ou si un Mage y avait prêté attention, peut-être qu’il aurait compris que le premier acte d’un drame se jouait.
En préliminaire, il y eut cette nuit soir à Grand-Bois, au siège de la guilde des chasseurs. La bâtisse était une forteresse qui aurait rendu difficile la tâche d’un espion. Avant que l’heure ne basculât d’un jour au suivant, les gardes entendirent un crépitement étrange dans la Salle des Huit. Ce lieu était réservé aux délibérations des représentants des différentes branches de la guilde. La nuit, les animaux naturalisés et les têtes accrochées aux murs lui donnaient un air sinistre. Ils y pénétrèrent sur la défensive. Un instant, un instant seulement, ils aperçurent une silhouette, juste avant qu’elle ne s’évanouisse. Un fantôme ? Une ombre tourmentée ? Leurs lances en avant, ils s’approchèrent de l’endroit où elle s’était trouvée. Un petit nuage de poussière flottait dans les airs. Il se déploya comme le feraient les tentacules d’une créature aquatique et se dissipa.
Dans les jours qui suivirent, à des centaines de kilomètres de là, un phénomène tout aussi inquiétant se produisit dans les installations de Croque Gobs, le plus grand élevage connu de gobelins. Il était à trois jours de marche à l’est de Grand-Port et faisait partie d’un ensemble d’exploitations disposées autour d’un abattoir gigantesque. Des employés furent témoin d’apparitions à répétition, celles d’un individu en bleu au visage masqué. À chaque fois qu’on l’approchait, il disparaissait. La rumeur de la présence d’esprits se répandit sur les différents élevages. On chuchotait que cela n’augurait rien de bon. Certains cornus avaient entendu parler de l’étrange personnage bleu défenseur des gobelins, une rumeur venue de la ville, mais ils n’avaient pas fait le lien entre l’histoire rigolote d’un chevalier simplet et les troublantes apparitions dans leurs élevages.
D’autres signes se multiplièrent dans les manoirs des propriétaires de ces grands élevages. Par exemple, chez maitresse Eilen : en pleine nuit, son mari et elle furent réveillés par d’abominables crépitements. Il s’en produisit jusqu’au matin. Terrifiée, la famille Eilen ne bougea pas de sa chambre. Quand la lumière du jour vint enfin, les sons étranges cessèrent. Sur leurs gardes, ils explorèrent le manoir. Dans toutes les pièces, ils trouvèrent des os érigés en pyramides et surmontés de tissus rouges. Ces étendards rudimentaires portaient le symbole d’un visage de gobelin aux sourcils froncés.
Un autre élément du domino se mit en place, à un millier de kilomètres de là, à l’orée du Bois d’Or. Une patrouille d’elfes qui scrutait les montagnes vit une nouvelle rencontre entre l’étranger bleu et un.e dragon·ne. Sans doute Drago, mais la distance était trop grande pour en être sûr.

42 – Cages musicales
À la nuit tombée, l’entrepôt principal de l’élevage Croque Gobs n’était plus gardé que par trois employés. Leur rôle consistant à intimider les voleurs potentiels et veiller à ce que rien de grave n’arrive au cheptel.
Le premier vit s’avancer vers lui une érudite sourire aux lèvres. Avant qu’il ne puisse s’enquérir de la raison de sa présence, il eut le nez brisé par un premier coup de bâton et fut assommé par un second.
Le deuxième gardien entendit de curieux bruits de pas, comme ceux de petits animaux pressés. Ils provenaient de derrière un empilement de tonneaux. Il s’approcha, armé d’un petit gourdin. Seize petites mains se jetèrent sur lui, l’agrippèrent et le muselèrent.
Le troisième vit surgir des ténèbres un humanoïde bleu au heaume impénétrable.
— Est-ce que tu sais qui je suis ?
Le garde acquiesça vivement de la tête, seule partie de son corps qui ne fut pas paralysé par la peur.
— Alors laisse ton gourdin ici et avance.
À l’intérieur de l’entrepôt principal, Zcakacz alluma les lanternes sous les regards surpris des gobelins d’élevage. Ils étaient entassés par âges et par sexe dans des cages trop petites. C’était la première fois qu’ils voyaient un gobelin aussi fort, aussi agile, et vêtu pour la guerre. Alors que la lumière envahissait les lieux, leurs cris de surprise se multiplièrent. Zcakacz leur répondit par des injonctions. « Gobelins debout ! Gobelins tenez-vous prêts. ». La suite les stupéfia : leurs gardiens furent enfermés dans une cage vide, proche des leurs, et ils avaient peur ! Puis il y eut cette drôle de prêtresse et cet être bleu, ils ne faisaient rien pour venir en aide aux cornus emprisonnés. Une petite troupe de gobelins surgit d’entre les caisses et ouvrit leurs cages. La plupart des prisonniers, incrédules, reculèrent par peur d’être sortis de force. Mais personne ne les força.
— Gobelins, vous êtes libres !
Ils n’avaient pas une idée claire du concept de liberté.
— Venez, sortez, les cornus ne peuvent plus vous tuer.
Quelques têtes pointèrent aux petites portes en fer. Pour les encourager, les éclaireurs gobelins ouvrirent les réserves de nourriture présentes dans l’entrepôt. Ça, ils savaient exactement ce que c’était.
Un tas de tissus apparut comme par magie sur le sol. Il s’agissait d’un empilement de sacs. Grands, petits, à dos, à besaces, à sacoches, en cuir, en tissus, en filets… Tout ce que le clan des Sourcils Froncés avait pu trouver. Zcakacz ramassa l’un des sacs et l’offrit à une prisonnière plus curieuse que les autres. Il pointa la réserve de nourriture.
— Venez, prenez de la nourriture, tout ce que vous pouvez porter. Nous avons un long voyage à faire.
Les cages se vidèrent et des files chaotiques se formèrent. À ceux qui tenaient sur ses pieds, il fut donné un sac qu’il devait remplir autant que possible. Puis on les orienta vers l’extérieur. Pour beaucoup, ce fut une épreuve, ce monde leur était inconnu, ils ne l’avaient aperçu que les jours où les portes des entrepôts étaient ouvertes.
À la lueur des deux lunes, une marée de corps luisants se déversa à l’extérieur. Si le rouge dominait parmi les reflets, quelques-uns étaient verts. Mïlma guida un premier groupe jusqu’au bois le plus proche. Quelques-uns de ces gobelins n’avaient jamais marché. Elle dut expliquer aux plus vigoureux comment les aider à tenir debout ; même ce geste, ils ne le connaissaient pas.
Tous n’avaient pas suivi. Un petit attroupement d’anciens captifs s’était approché de la cage renfermant les gardes. Le regard vide, ils voyaient le monde de cette manière, leurs bourreaux de l’autre côté des barreaux. Les trois cornus se recroquevillaient au centre de la cage, à l’endroit le plus éloigné possible des barreaux.
— Frères, sœurs, je comprends.
Zcakacz s’était joint à eux.
— Mais vous ne pouvez pas les tuer. Pas eux.
Il soutint le regard de chaque gobelin autour de la cage.
— Mais gardez votre haine, gardez-la précieusement. Vous en aurez besoin.
Ce soir-là, la même scène se reproduisit à trois reprises. D’autres entrepôts, d’autres troupes de prisonniers incrédules. La troupe dans le sous-bois grossit jusqu’à atteindre près de deux mille cinq cents individus.
Avant de quitter le complexe, le chef gobelin se rendit dans un petit hangar. Une cage se tenait en son milieu, sous l’éclairage inquiétant d’une unique lanterne. Elle contenait une dizaine de personnes : les propriétaires des exploitations qui avaient été tirés de leurs lits et téléportés là, l’un après l’autre. Zcakacz bondit sur la cage et les fit sursauter. Il les toisa, le regard mauvais. Cet après-midi, il s’était entraîné à dire quelques phrases en commun, précisément pour cette rencontre.
— Message pour toi « éleveurs », gobelins sont plus au menu. Si je vois tu exploites encore gobelins, je reviens, je te mange.
Eron et Mïlma ricanèrent : pour un gobelin, l’idée de manger du cornu était répugnante.

43 – Une jolie petite maison

La vieille Dyonin était traqueuse en chef du troisième district agricole de la région des Grandes Plaines Est, un district sans histoire. Point de vue chasse, les élevages gobelins et leurs environs n’avaient rien de glorieux. Il n’y avait jamais de surpopulation de gibier et ni aucune menace de prédateurs (il y a bien longtemps qu’ils avaient été éradiqués par ici). Elle n’était donc chef que d’elle-même. La guilde des chasseurs avait des représentants dans la plupart des régions du Royaume, mais le prestige de ces postes variait beaucoup. Il fallait de l’ambition, voire des compétences pour obtenir les plus importants. Nous pouvons sans crainte affirmer que Dyonin manquait de l’un comme de l’autre. Cela dit, elle appréciait le troisième district agricole de la région des Grandes Plaines Est, si la solde était modeste, on n’y était pas trop sollicitée.
Cette histoire de grande évasion lui gâcha une belle journée. Des employés des élevages gobelins voisins vinrent la quérir à l’aube, dans un état d’affolement total. Il y a bien longtemps qu’elle ne se levait plus aux aurores (c’était l’avantage quand on ne chassait plus). Sur le chemin, ils tentèrent de lui expliquer que leur bétail s’était échappé. L’idée était proprement ridicule, elle se contenta de leur sourire.
Sur les lieux, elle découvrit les propriétaires des élevages enfermés dans une cage. Depuis leur prise de fonction ce matin, des employés s’échinaient à écarter les barreaux pour les en faire sortir. Avant qu’elle ne se ridiculise en demandant pourquoi ils n’ouvraient pas simplement la cage, elle vit qu’on avait fait fusionner le loquet et le verrou pour qu’ils forment une boule de métal. Elle ne s’y connaissait pas en forge, mais elle soupçonnait qu’il fallait une sacrée chaleur pour arriver à ce résultat. La question du comment resterait à jamais suspendue dans son esprit. Elle n’avait même pas l’imagination nécessaire à penser que ce pouvait être de la magie ou une nouvelle invention naine. Alors, une technologie extra-Embarim…
Elle marcha dans les grands entrepôts vides pour s’imprégner de ce fait incroyable : les petites bestioles stupides (et laides, et sales) avaient filé. Elle discuta avec les propriétaires. Bien que n’ayant souffert d’aucune maltraitance physique, ils semblaient sous le coup de leur nuit de captivité. Quand elle évoqua la possibilité de leur restituer leurs cheptels (après tout, capturer une bande de gobelins d’élevage en cavale dans cette région très peuplée, cela ne devrait pas être difficile), ils se montrèrent peu enclins à lancer la chasse.
Elle collecta les témoignages, ceux des propriétaires et ceux des gardes de nuit, et put dresser une chronologie des évènements. L’étrange association entre des gobelins des Roches de Sang, une érudite cornue et le fameux étranger bleu (celui qu’on moquait comme le chevalier aux gobelins) était improbable. Ils faisaient forcément erreur.
Depuis son cabinet, une humble mansarde dans une maison de village, Dyonin envoya un vol-bas au siège des chasseurs. Elle rapportait dans le message tout ce qu’elle comprit de la situation, ce qui, à vrai dire, n’était pas très long. Puis, elle se prépara à la traque. Elle était la seule à pouvoir l’entreprendre pour l’instant et avait certaines appréhensions, cela faisait plus de cinq années qu’elle n’avait pas chassé. Ce n’était pas pour rien qu’elle avait voulu ce poste aux antipodes des terrains de chasse traditionnels. Aujourd’hui, elle ne pouvait pas y couper.
Il ne fallait pas être un chasseur exceptionnel pour démarrer la traque. Le troupeau, au moins deux mille têtes, avait piétiné champs et bosquets. Ils avaient au mieux dix heures de marche d’avance, mais les gobelins d’élevage n’étaient pas entraînés à se déplacer sur de longues distances. Bien qu’elle-même ne crapahutait plus dans la forêt depuis longtemps, elle pensait pouvoir les rattraper avant la nuit. Elle portait ses vêtements les plus chauds, sa besace était pleine de nourriture et son arbalète (elle avait oublié comme c’était lourd !) était fraîchement nettoyée. Elle avait emporté quelques vol-bas. Une fois qu’elle les aurait repérés, elle avertirait les villages voisins pour qu’ils participent à la battue. Et elle enverrait la position et direction des fuyards à la guilde, pour réclamer sa part de la récompense. La pratique voulait que l’on reçoive une partie de la valeur de la capture. Vu la taille du troupeau, elle aurait de quoi s’offrir une vraie maison, petite, mais jolie. Cela valait de se salir les bottes.
Les gobelins restaient groupés et avançaient sous couvert des bois, ou des haies qui bordaient les champs, jamais en terrain ouvert. Elle gagna du terrain toute la journée, mais ils n’étaient pas aussi lents qu’elle ne s’y était attendue. Quand le soleil toucha l’horizon, elle était à bout de souffle. Ses articulations étaient en feu, elle prit sur elle de ne pas se précipiter dans l’auberge la plus proche. Une jolie petite maison, se dit-elle pour rester motivée. Les petites bestioles devaient aussi être à bout, elles étaient forcément à moins d’une heure d’elle. Aller ! Elle fit un pas, et tout bascula.
Quelque chose la happa, lui souleva l’estomac, et elle régurgita son quatre heure. Après que les spasmes l’eurent abandonnée, elle resta penchée en avant. L’herbe était bizarre. Elle était plus dense, plus rase, plus verte qu’un instant plus tôt. Elle leva le regard et se découvrit au sommet d’une falaise donnant sur l’océan. C’était beau, c’est sûr. Un paysage typique des Côtes Déchirées.
Comment ? Elle avait entendu des rumeurs sur le chevalier bleu et sa capacité à se téléporter, ou à téléporter autrui, mais là encore, elle ne fit pas la connexion. Connecter les choses n’était pas son truc. Perdue, n’acceptant pas la réalité, elle marcha de manière erratique pendant quelques heures avant d’adopter un comportement plus raisonné. Elle suivit la côte vers l’est et, en fin d’après-midi, elle atteint un village de pêcheurs. Le bourgmestre local confirma qu’elle se trouvait à six cents kilomètres au sud-ouest de Grand-Port. Ce qui était impossible. Après un certain nombre de ruminations et d’échanges dialogués avec elle-même, elle accepta le fait d’avoir été téléportée.
Un vol-bas partit avec un rapport expliquant sa situation. Ce n’était pas cette année qu’elle brillerait auprès de sa hiérarchie.

44 – Fortes pressions

La troupe se déplaçait la nuit, longue en cette saison semblable à l’automne, et se reposait le jour dans des bois ou des bosquets. Alfy évaluait constamment les trajets possibles vers des Roches de Sang. Le choix final se faisait au jour le jour, en fonction de l’état physique des anciens prisonniers. Mïlma, Eron et Zcakacz se trouvaient souvent forcés d’emprunter des parcours composés d’une succession d’étapes très courtes. Nombre des gobelins étaient affaiblis et en surpoids, il y avait aussi de très jeunes enfants, qu’il fallait porter pendant les longues sessions de marche, enfin, certaines gobelines étaient à un stade avancé de grossesse.
Il fallait aussi hiérarchiser les téléportations. Zcakacz et ses éclaireurs identifiaient ceux qui étaient le moins en état de marcher et, toutes les dix minutes Alfy en téléportait un directement dans les grottes du clan des Sourcils Froncés. Les plus en forme, pour la plupart des juvéniles et des jeunes adultes, feraient le voyage complet à pied. Il était estimé à quinze jours.
Alfy avait un autre rôle. Bien que le trajet les fît passer aussi loin que possible de tout village ou hameau cornu, il fallait éviter les rencontres problématiques. En veillant sur les images satellites, elle pouvait identifier les personnes se trouvant sur leur trajet ou venant à leur rencontre. Avant qu’ils ne puissent voir la marée de gobelins, elle les téléportait à plusieurs kilomètres. Et, bien sûr, il y avait la question des chasseurs. Traquer deux mille cinq cents gobelins d’élevage, c’était plutôt facile, même pour un chasseur médiocre. Si l’un d’entre eux s’approchait de trop près, Alfy interrompait son programme de téléportation pour l’envoyer à quinze jours de marche de son point de départ. Cette stratégie permit à la troupe d’avancer à travers la campagne cornue sans être interceptée.
La nourriture fut un autre problème. Ils avaient pillé au mieux les réserves des élevages, cela suffit à tenir une semaine, et en se rationnant. À partir du huitième jour, Alfy téléporta des caisses de vivres préparées par les gobelins du clan des Sourcils Froncés. C’était la première fois que les ex-prisonniers goûtaient de la nourriture faite par des congénères. Ce n’était pas vraiment un menu gastronomique, il s’agissait principalement de champignons et viandes séchés, mais l’effet fut mémorable. Les regards étonnés, les mastications enthousiastes, Zcakacz et ses éclaireurs furent au bord des larmes en les voyant faire. Cela dit, le premier jour de ce régime, bon nombre de gobelins furent malades, leurs estomacs n’avaient pas goûté cette nouveauté de la même manière que leurs papilles gustatives.
Chaque matin, avant l’aurore, les gobelins formaient des groupes, Zcakacz et ses éclaireurs se répartissaient entre eux. Ils partageaient des histoires, parlaient de la vie dans les grottes du clan, de l’immensité des Roches de Sang. Si les libérés étaient amorphes les premiers jours, au bout d’une semaine, ils assaillaient Zcakacz de questions. Le cœur d’Eron se serrait en les voyant comme ça, quand l’espoir renaissait en eux. Il ne croyait pas à un au-delà, mais il aurait aimé que Lumière du soir qui m’effleure fût témoin de ça. Elle aurait souri, sans doute.
Quand le soleil pointait, il était temps de chercher le sommeil. Eron et Mïlma avaient pris l’habitude de dormir près l’un de l’autre, chacun de son côté de la toile de tente.
— Pourquoi as-tu voulu devenir une érudite ?
— Est-ce que tu connais une seule autre chose intéressante à faire dans la vie ? Toi-même, tu es un grand curieux.
— Je n’ai pas eu le choix.
— Encore heureux, lui fit Alfy, si on laissait le choix aux clones, l’exploration spatiale ne progresserait pas.
— J’ai longtemps vu les érudits comme une bande de vieilles personnes enfermées dans des cabinets mal rangés et poussiéreux. Jusqu’à ce que j’en voie un élever un attelage entier dans les airs. Pouf, comme ça. Je ne me souviens même plus pourquoi il a fait ça. Le cochet hurlait, les bêtes de trait poussaient des cris ; ils avaient tous peur, alors que l’érudit gardait son calme. Il parlait avec des gens, peut-être la milice. Je crois qu’il libérait la voie pour une urgence. Il pensait à peine à la magie qu’il déployait, elle ne lui demandait aucun effort de concentration. Il était puissant, confiant et faisait un peu peur. Quand tu es une adolescente un peu timide, ça te marque. J’avais envie de devenir comme lui.
— Je connais une autre personne puissante, confiante et qui fait peur. Mais je n’arrive pas à m’en faire un modèle.
— À tort, fulmina Alfy.
— Et toi, si tu avais eu le choix, demanda Mïlma.
— Pas cuisinier.
Qu’aurait-il fait ? Il ne s’était jamais posé la question. Quoi qu’il ait souhaité, cela n’arriverait jamais. À y réfléchir, il aimait ce qu’il était en train de faire. Aider. Combattre ce qui lui semblait une injustice. Est-ce que c’est un métier ?
— Peut-être chevalier bleu. Je crois que ça me plairait d’être ça.
— C’est déjà un peu le cas.
— Juste pour quelques semaines. Et c’est juste une image qu’on utilise pour que le message passe mieux auprès des cornus. J’imagine qu’ils ont entendu parler de ce qui s’est produit dans les élevages, je dois leur faire un peu peur. J’ai lu des histoires de héros, des vrais qui ont existé ou d’autres qui ont été inventés. Il y en a qui ont peur. Qui font ce qu’il y a à faire, mais qui ont peur. Je me sens un peu comme eux, des fois.
— Tu veux être un héros.
— Pas toi ?
— Je ne l’avais pas vu sous cet angle. Je crois que ça me plairait aussi. Alors nous sommes un duo de héros.
Elle pressa sa main sur la toile de tente. Eron y appliqua la sienne. Ils poussèrent dessus, l’un un peu plus, l’autre un peu moins, pour faire de lents allers-retours. C’était devenu un rituel. Si cela lui causait toujours quelques ratées cardiaques, il savait aussi en profiter. Cette marque de tendresse réciproque l’émerveillait.
Ce soir, il espérait franchir un cap. Un cap terrifiant. Il avait lu tout ce qu’il était possible de lire sur le baiser, pratique que les humains partageaient avec les cornus. Malgré les signes montrant qu’une relation amoureuse s’installait entre Mïlma et lui, l’ambiguïté restait. Il était sûr qu’ils étaient amoureux. Mais peut-être qu’il se trompait, que ce truc de mains ne se prouvait rien. Il existait des milliers de raisons pour lesquelles cela ne signifiait rien. Cela faisait plusieurs jours qu’il tentait de vaincre ses incertitudes.
Il brisa le contact avec la main de Mïlma.
— Ça ne va pas, demanda-t-elle doucement ?
Qu’est-ce que cela voulait dire « ça ne va pas » ? Juste le ton d’une amie qui s’inquiète ? Il était en train de se fourvoyer, c’est sûr. Il respira. Puis, lentement, il appuya sa tête contre la toile. Juste le haut. Elle ne devait voir que les formes de son front et ses arcades sourcilières apparaître. Aucune réaction. Ou peut-être qu’elle ne le voyait pas, qu’elle regardait ailleurs. Pourquoi resterait-elle fixée sur la toile ? Elle avait bien d’autres choses à faire. C’était une idée stupide, de toute manière. Il recula… Elle appliqua son front contre le sien, si brusquement s’ils se cognèrent presque. Il pouffa, elle aussi. Elle déplaça ses courtes cornes pour qu’elles soient bien au contact de son front. C’était aussi fort qu’un baiser pour elle. Cette idée le fit frissonner de la tête aux pieds. Sans se coordonner, dans un geste soudain, leurs mains se trouvèrent elles aussi contre la toile.
Il releva légèrement le visage, pour que ce soit son nez et sa bouche qui fassent pression. Presque immédiatement, elle posa ses lèvres sur les siennes. Il faillit perdre conscience. Cela dura. Ils cherchèrent à mieux s’embrasser, de petites variations de leur position au travers du tissu. Par intermittences, le souvenir d’un amour profond, celui d’Eron Zéro avait eu pour une femme sur Terre, venait se mêler à aux sensations qu’il éprouvait. Submergé, il finit par perdre la notion du temps.

45 – Attaque panda roux

La guilde des chasseurs avait vite réagi. Non pas pour aider les propriétaires à retrouver leurs troupeaux, mais pour la manne financière que représentaient ces deux mille cinq cents gobelins. Seigneur Jeikin était à la direction tournante de la guilde quand les évènements se produisirent. Il avait clairement fait savoir que si les propriétaires refusaient de reprendre leurs cheptels, la guilde se ferait un plaisir de les rattraper et de les revendre aux abattoirs de Grand-Port.
Dans les vingt-quatre heures qui suivirent l’arrivée du premier message de Dyonin, Seigneur Jeikin avait convoqué les sept autres membres clefs de la guilde. La troupe se déplaçant vers le nord, en direction des Roches de Sang. Des vol-bas avaient été dépêchés aux représentants de la guilde dans les districts sur la trajectoire probable des gobelins. Dès que les fuyards seraient repérés, une troupe de chasseurs irait les intercepter.
Dans la Salle des Huit, une grande carte du Royaume avait été déployée sur la grande table. Jeikin discutait avec les autres cadres de l’encerclement progressif de leurs proies. Arriva le second message de la vielle Dyonin. Les responsables des vol-bas avaient hésité à le lui remettre, à cause de son caractère étrange. Téléportée sur les côtes déchirées ? Elle avait perdu l’esprit.
Le lendemain, le message d’un autre chasseur leur parvint. Jeikin avait espéré des informations clefs sur la localisation des gobelins. À la place : un nouveau rapport irrationnel venant des Côtes Déchirées. Au cours des jours qui suivirent, cela se répéta. Leurs chasseurs étaient bel et bien téléportés à l’autre bout du Royaume. Le chevalier bleu devait être la cause des téléportations. Si seulement les mageassins avaient fait leur travail !
Sur la carte, les assistants enlevaient un à un les pions de bois qui représentaient les traqueurs. Les fugitifs se trouvaient dans la zone sans chasseur qui se dessinait.
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Liunin était éclaireur-chasseur depuis quinze ans, dont dix avec sa monture ailée, une féroce Quadri (l’animal tenait son nom du nombre d’ailes dont il était pourvu). Sa section avait été envoyée à l’est de Grand Bois dans le but de localiser la troupe gobelins en fuite vers les Roches de Sang. Ils avaient pour base un petit village proche de la zone de recherche, les habitants profitaient de l’aubaine en monnayant nourriture et logis.
Les éclaireurs-chasseurs, n’étaient pas les seuls à avoir été déployés, le conseil avait aussi recruté un groupe de mercenaires avec leurs montures ailées. Ils se répartissaient les zones de recherches sur un grand périmètre. Ils devaient les patrouiller de jour comme de nuit et assez bas pour pouvoir repérer d’éventuels mouvements de masse.
Lors de la deuxième nuit de patrouille, un des éclaireurs ne revint pas. Liunin ne le connaissait pas particulièrement, mais la disparition d’un collègue n’était jamais la bienvenue. Le maître-chasseur les avait briefés sur le fait que certains traqueurs au sol avaient été téléportés à une grande distance de leur position. L’espoir avait donc persisté, celui de recevoir un message par vol-bas depuis les Côtes Déchirées.
L’après-midi suivante, la selle et l’armure de cuir de l’explorateur furent retrouvées dans un champ par un patrouilleur. Elles étaient broyées et couvertes de sang. On aurait dit qu’elles avaient été mâchouillées par une dentition gigantesque (la plus grande de toutes les grandes dentitions, aurait commenté l’intéressé·e) et recrachées.
Au moment même où le patrouilleur reportait cette découverte macabre, on apprit que deux autres personnes manquaient à l’appel. Après cela, plus de vol en solo. Quitte à réduire leur zone d’exploration, ils seraient toujours trois. En cas de menace, ne pas jouer au héros : il fallait rentrer au camp de base au plus vite.
Douze heures plus tard, une patrouille entière manqua à l’appel. Pour la première fois, Liunin dit non à un ordre. Il n’était pas le seul, tous ses collègues refusaient de reprendre les recherches tant que planerait cette menace aux grandes dents. Certains avaient évoqué un.e dragon·ne, mais il n’y avait aucune rumeur de présence de l’un.e d’entre elleux à une telle distance des montagnes. L’autre hypothèse était l’utilisation de la magie par les gobelins. Ce serait inédit, mais, faute d’une solution rationnelle à se mettre sous la dent (la plus grande de toutes les dents !) les esprits lâchaient la bride à leur imagination.
Liunin ne reprit jamais les recherches, malgré les menaces de renvoi du maître chasseur. Il n’avait pas signé pour être une proie. Comme bon nombre de ses collègues, ils restèrent au sol et profitèrent de l’hospitalité des villageois.
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À la huitième nuit, le premier véritable imprévu se produisit. Alors que les gobelins s’enfonçaient dans une section de forêt bien plus dense que les précédentes, ils avaient été pris en chasse. Pas par des traqueurs cornus, mais par une meute importante de morts-sûres. Des poils, de grandes dents, un fort instinct de prédateur, ils opéraient en groupe. Ils repéraient les éléments les plus lents et les plus fragiles des troupeaux, et les isolaient. La meute se composait d’une quarantaine d’individus. Leur métabolisme froid et leur pelage digne d’un treillis de camouflage les rendaient difficiles à repérer sur des images satellites. Seuls leurs mouvements permettaient de temps à autre de les dissocier de l’environnement.
Leur première attaque fut efficace. Elle eut lieu en pleine nuit alors que la troupe ignorait encore leur existence. Les morts-sûres avaient adopté une formation en fer à cheval pour encercler un gobelin marchant en queue de la troupe. En quelques secondes, ils réussirent à l’isoler et à lui sauter dessus. Les anciens prisonniers s’enfuirent vers le devant de la colonne. Le temps que l’on soit informé de l’attaque, il était malheureusement trop tard pour téléporter la victime. Zcakacz et deux éclaireurs coururent à son secours, mais la meute avait déjà traîné leur proie loin des gobelins. Ils décochèrent quelques flèches, en blessèrent quelques-uns, mais n’arrivèrent pas à les faire fuir bien loin. Désormais, les morts-sûres les suivaient à distance. Alfy elle-même était impuissante, ils étaient trop difficiles à cerner pour les téléporter.
Zcakacz vit dans cette mésaventure une opportunité de souder le groupe. Le lendemain matin, avant que la troupe n’entame son sommeil, Eron proposa un exercice. Il l’avait nommé « Attaque panda roux ». Il s’agissait d’une technique de défense utilisée par les animaux terriens du même nom. Pour impressionner ses adversaires, le panda roux se hissait sur ses pattes arrière et levait ses pattes avant au plus haut possible. En se grandissant de la sorte, il espérait dissuader ses prédateurs d’attaquer. L’exercice consista à appliquer cette même stratégie. Si des morts-sûres revenaient cette nuit, il ne fallait pas fuir. Les gobelins devaient se regrouper pour former un front compact, se tenir le plus droit possible, lever les bras au plus haut et pousser des cris agressifs. S’ils le pouvaient, ils devaient saisir quelque chose, un bout de bois, un objet, et le lever au-dessus de leurs têtes pour se grandir encore plus. Cela devrait générer assez d’hésitation parmi les prédateurs pour laisser le temps aux gobelins armés de venir les chasser à coups de flèches.
Le soir venu, la troupe reprit sa marche et les morts-sûres refirent leur apparition. Quand ils se rapprochèrent, les gobelins appliquèrent l’attaque panda roux à la lettre. Cela eut l’effet escompté. La meute tenta à trois reprises de s’en prendre à eux. À trois reprises, elle hésita face aux gestes et cris gobelins. Quelques mort-sûres périrent sous les flèches. Ils persistèrent un soir de plus, sans plus de résultat. Au quatrième soir, ils avaient abandonné.

46 – Terre promise

Une rivière barrait leur chemin. Bien qu’elle ne soit pas profonde, elle pouvait se montrer dangereuse pour des êtres ne mesurant pas plus d’un mètre et épuisés par leur cavale. Eron avait plusieurs idées pour gérer le problème et sortit de sa tente pour les partager avec Zcakacz et Mïlma. En réalité, il essaya de sortir de sa tente. Depuis l’aventure du panda roux, les gobelins s’endormaient en spirale autour de sa tente. Des centaines de petits corps, blottis les uns contre autres. L’image lui rappela les enfants de la nursery du clan des Sourcils Froncés.
— Je suis un peu jalouse, dit l’érudite.
— Ils vont bientôt construire des temples pour toi, dit Zcakacz, perché dans les hauteurs d’un arbre.
Bien qu’Alfy fut leur œil dans le ciel, le gobelin redoublait de vigilance. L’attaque des morts-sûres avait démontré qu’ils ne pouvaient pas se passer de leurs propres sens pour débusquer les menaces.
— Pour être franc, je préférerais les voir s’entraîner au maniement de la lance plutôt que de bâtir des temples. Ils vont vite devoir défendre les Roches de Sang.
Les premiers gobelins s’éveillaient. Ils bâillaient et s’étiraient, les douleurs musculaires provoquées par la longue marche les faisaient gémir. Un esprit de corps s’était développé, lorsqu’ils avançaient, les plus forts aidaient les plus faibles et, lors des repas, la répartition de la nourriture était parfaitement équitable. La Reine n’allait pas regretter l’arrivée de ces nouveaux sujets.
À chaque fois qu’ils rencontraient un problème, Zcakacz poussait pour que la solution mette en avant les gobelins. Il s’agissait de montrer aux anciens captifs ce dont ils étaient capables, de renforcer leur confiance en eux. L’éclaireur Nofkfon eut pour mission de traverser la rivière le premier. Il s’engagea dans les flots en portant l’extrémité d’une corde qui était progressivement relâchée par d’autres gobelins sur la rive. Le courant était fort et son avancée fut laborieuse. Chaque pas était hésitant, ses pieds cherchaient prise après prise sur les rochers polis. Des centaines de paires d’yeux suivaient sa progression avec appréhension.
Au milieu de la rivière, Nofkfon glissa et fut emporté par le courant. Il lutta pour garder la tête hors de l’eau sans céder à la panique. Ses pieds, pourtant habitués à se déplacer sur des roches instables, avaient du mal à trouver une nouvelle prise. Eron et Alfy étaient sur le qui-vive, veillant à ce que le gobelin ne soit pas submergé par l’eau. Si la situation le réclamait, Nofkfon serait téléporté sur la berge. Comme s’il avait perçu sa tension, Zcakacz posa sa main sur la manche d’Eron et lui fit « non » de la tête.
Nofkfon fut submergé, soulevant des cris d’angoisse parmi les observateurs. Les secondes, longues, s’égrainaient. Zcakacz accentua sa pression sur le bras d’Eron. « Non ».
Nofkfon refit surface. Par une succession de clapotis peu glorieux, il arriva à se relever, de l’eau jusqu’à la poitrine.
— Elle est bien fraîche ! cria-t-il, mais j’avais besoin d’un bain.
Quelques rires timides fleurirent dans l’assistance. Le gobelin reprit sa marche difficile jusqu’à l’autre rive. Zcakacz relâcha Eron en souriant.
— Tu devrais mieux connaître mes gobelins maintenant. Quand ils ont une idée en tête, ils ne lâchent rien.
— Tu as raison, je ne devrais pas douter.
Ils doublèrent et triplèrent les cordes et le franchissement de la troupe traversa. Malgré l’épuisement général, il n’y eut que deux incidents, deux fois où Alfy dut téléporter quelqu’un entraîné par le courant.
Au matin, ils étaient tous sur l’autre berge, transits de froid. On avait autorisé l’allumage de feux et augmenté les rations du repas pour célébrer la victoire sur la rivière.
//
À la seizième nuit, le terrain changea. Des reliefs abrupts se succédaient, de plus en plus hauts. La nature du sol se fit plus rocailleuse. Les feuillus laissèrent place à des arbustes noueux. Le matin du dix-septième jour, ils débouchèrent sur un promontoire. Aux yeux d’Eron, le paysage restait un désert de gravier, dont l’unique flore, rase, était constituée de bosquets sauvages rouges.
Ils avaient atteint les Roches de Sang.
Pour les ex-prisonniers, il s’agissait d’un évènement bien plus important que leur libération. Ils arrivaient en terre promise. Elle n’avait existé que dans les histoires qu’ils s’étaient chuchotées la nuit dans leurs cages. Une grande partie d’entre eux tombèrent à genoux, les yeux remplis de larmes, jamais ils n’avaient imaginé atteindre ce lieu mythique. Certains prenaient du gravier dans leurs mains et l’amenaient sous leur nez pour sentir le parfum des Roches de Sang.
Puis, de plus en plus nombreux, ils allèrent vers leurs sauveurs. Zcakacz et ses éclaireurs, Mïlma et Eron, se retrouvèrent au centre des attentions, des touchers, des caresses, des remerciements parfois dits, parfois dans un regard. Mïlma tourna la tête pour cacher sa propre émotion. Eron n’avait rien pu retenir du tout, mais son casque lui permit de cacher ses larmes. Zcakacz essayait de contenir avec autant de difficulté que les autres. Pendant plusieurs minutes, la troupe entière manifesta sa reconnaissance.
— Fascinant.
— Est-ce que ta noisette pourra un jour comprendre ça ? Je n’en suis pas sûr, Alfy. Il faudrait que tu grandisses un peu pour que ça soit possible.
— N’importe quoi.
— Bon, ce n’est pas tout ça, dit Eron pour chasser ses larmes, mais il reste deux jours de marche avant les grottes du clan.
//
C’est plus d’un millier de gobelins qui avaient fait le trajet complet depuis les élevages. Le clan des Sourcils Froncés était sorti des grottes au complet pour les accueillir. Avec eux, tous ceux que le programme de téléportation, avait mis à l’abri. Une explosion de joie les gagna tous. Puis des retrouvailles, des festivités, des rencontres. On leur fit visiter la ville haute réinvestie et ses merveilles.
Après des heures de célébration, Eron ressortit pour profiter du calme et se laisser envahir une sensation nouvelle. Un poids venait de lui être enlevé, ils avaient réussi à les mener dans une zone sûre. Enfin, pour l’instant.
Les sourcils froncés avaient construit un mat immense au sommet de l’élévation la plus proche. Une bannière flottait, large, rouge et décorée du motif blanc du clan.
— Ils n’auront pas besoin de nous débusquer, fit un des gardes près de l’entrée. C’est toi qui l’as dit, « cette fois-ci, nous les attendons ».
Il était temps de passer à la deuxième phase du plan, et celle-là impliquait un bain de sang. De combien de semaines disposait-il pour les préparer au raid des chasseurs ?

47 – Onde de choc

Trois semaines après l’évasion spectaculaire se tint le conseil de sécurité mensuel. Il avait lieu au palais de Grand-Port, dans une salle à la décoration très cornue : de grandes fresques murales dépeignaient des batailles épiques où les armées du Royaume, en amures scintillantes et auréolées de bon droit, humiliaient leurs adversaires. Au cas où, en visitant les lieux, vous ne l’auriez pas compris, un autre élément vous expliquait ce qu’il en coûtait de faire du Royaume votre ennemi : les têtes d’adversaires momifiées et des couronnes perdues étaient disposées le long des murs derrière des vitrines colorées.
Au centre de la pièce, la grande table ovale était présidée conjointement par le ministre de la guerre et celle des affaires intérieures. Une cinquantaine d’officiers, de responsables civils et d’autres notables formaient le premier rang des participants. Derrière eux, des assistants fébriles se tenaient prêts, les bras chargés de documents.
Parmi les sujets à l’ordre du jour figurait la situation gobeline. Un haut représentant de la guilde des éleveurs était venu exposer les mésaventures de leurs collègues et la décision unanime de ne plus élever de cheptels de gobelins. Des doléances suivirent fatalement. Le maître de la guilde des restaurateurs de la ville eut la parole.
— Les commerces de Grand-Port dont les revenus sont basés sur l’exploitation de gobelins, dont la fameuse chaîne Aux Joyeux Gobs, risquent de pâtir d’une telle décision. Nous avons pris note que vous souhaitiez combler les manques par d’autres sortes de viandes… Mais sérieusement, vous croyez que les amateurs des savoureuses recettes de gobelins vont se satisfaire de substituts à base de viandues ? Et je sais que bon nombre de connaisseurs se trouvent autour de cette table. (Plusieurs gémissements concernés s’élevèrent)
Il s’assit et le Maître-voix enchaîna.
— Seigneur Jeikin, de la guilde des chasseurs, souhaite prendre la parole.
— Merci Maître-voix, dit Jeikin en se levant. Estimée guildes des restaurateurs, la guilde des chasseurs peut dès à présent affirmer qu’elle pourra combler une partie du manque en approvisionnement. Bien sûr, cela veut dire de grandes expéditions en territoires gobelins, des coûts qui augmentent… Ce ne sera plus la viande aussi bon marché que nous avons connu, mais Grand-Port sera approvisionnée.
Des applaudissements modérés accueillirent la déclaration. Avant que le maître chasseur ne se rasseye, la ministre des Affaires intérieures se leva. La cornue imposante fit fi des protocoles et imposa sa voix puissante.
— Vous avez perdu l’esprit ? C’est le menu qui vous inquiète ? (Son regard parcourut l’assemblée.) La nature du problème vous échappe complètement, c’est incroyable. Peu importe qu’il s’agisse de gobelins, ou que cela remette en cause leur exploitation et vos recettes préférées. Non, le vrai sujet est qu’une telle évasion ait pu avoir lieu ! Deux mille cinq cents créatures ont pu parcourir le pays pendant plus de quinze jours sans être inquiétées. Pas le moins du monde. Ce n’est plus un problème de gestion d’approvisionnement, c’est un problème de sécurité du Royaume.
Silence.
— Et j’avoue être un peu irritée par le fait que ni la guilde des éleveurs, ni la guilde des chasseurs n’aient considéré opportun de nous avertir et de nous impliquer dans la traque. Nous aurions pu être d’une certaine utilité, vous ne croyez pas ?
L’air sévère, elle fixa tour à tour les deux maîtres de guilde concernés.
— Donc, Seigneur Jeikin, je suis loin de partager votre optimisme quant à la capacité de votre guilde à mener de grands raids dans les Roches de Sang.
Elle se rassit, Jeikin se leva à nouveau.
— Madame la Ministre, estimés membres du conseil. Oui, nous avons échoué. Mais la guilde des chasseurs a pris toute la mesure des capacités des fuyards. Ces gobelins, aidés du chevalier bleu (des petits ricanements étouffés)… Je vois quelques personnes ont encore en tête le drôle de personnage qui a comparu devant la justice, et ses élucubrations fantaisistes sur la civilisation gobeline. Dans cette évasion, ce chevalier bleu s’est trouvé responsable de la mort de sept personnes, dont quatre membres de notre guilde. Croyez-moi, nous ne ricanons plus. Nous anticipons avec beaucoup de sérieux toute nouvelle confrontation avec lui. Au conseil je tiens à dire : nous avons adapté notre manière d’agir et nous sommes confiants en notre réussite.
Le ministre de la Guerre, un frêle cornu à la voix hésitante, fut l’orateur suivant. Quelques participants se demandèrent si cette dépense d’énergie n’allait pas l’achever.
— Nous avons affaire à un… Comment déjà ?… Un Mage ! Personne ne peut nier cette évidence. Nous avons affaire à un Mage. Alors j’ai convoqué notre Mage le plus éminent.
Les regards se tournèrent vers l’éternel adolescent, dont personne n’avait remarqué la présence jusque-là.
— Cher Mage de la Tour Tordue, repris le vieux cornu, j’aimerais savoir comment vous pourriez nous aider à contrer ce chevalier bleu ?
Le Mage se leva, s’éclaircit la gorge, et d’une voix parfaitement placée dit :
— Madame la Ministre, Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs les membres du conseil, nous n’interviendrons pas.
Et il se rassit.
Le ministre de la Guerre avala de travers, celle de l’intérieur ouvrit grand les yeux, et des murmures choqués parcoururent l’assemblée. Ce n’était visiblement pas la réponse attendue.
— … Mais… Mais pourquoi ?
Lassé, le Mage dut se relever.
— Il y a une multitude de bonnes raisons à cela, mais je n’en évoquerais que deux. La première est qu’il ne s’agit pas d’une question critique pour le Royaume. Personne ne mourra de faim. Personne n’est réellement mis en danger par le retrait des gobelins du menu. Seuls sont menacés les chasseurs qui voudraient poursuivre leur activité dans les Roches de Sang. Seigneur Jeikin, vous serez le seul responsable des morts liés à vos raids. Car si vous persistez, soyez-en sûr, vous allez avoir des pertes.
Le Seigneur Jeikin, qui prit la remarque plutôt mal, voulut intervenir, mais une main invisible l’empêcha de se lever et lui scella les lèvres.
— L’autre point est que le Chevalier Bleu, Eron, s’est engagé à ne jamais s’en prendre à Grand-Port. Il ne souhaite qu’une chose, que nous cessions la chasse et l’élevage de gobelins. Donc, dans l’état actuel des choses, il ne fera rien pour nous nuire.
La ministre de l’Intérieur bondit de sa chaise
— C’est parfaitement inadmissible ! Pour qui se prend-il ?
— Madame, je représente les hauts Mages à cette table. Nous n’interférerons pas dans ce conflit. Si le Royaume a une autre position, c’est son droit. Je ne peux que mettre en garde ceux qui se lanceront dans la traque aux gobelins : ce n’est pas dans une chasse que vous vous engageriez, mais dans une guerre.
//
Lorsque le Maître Mageassin entra au siège de la guilde des chasseurs, il se figea dès le premier pas à l’intérieur. D’un signe, il fit taire les assistants et les chasseurs qui l’accompagnaient. Il tourna sur lui-même, les yeux fermés, puis frappa son bâton sur le sol. L’onde de choc traversa les murs et les personnes, qui poussèrent de petits cris çà et là. Sous l’œil intrigué du Seigner Jeikin, le Mageassin rouvrit les yeux, s’agenouilla et ramassa un petit artefact de métal sur le sol.
— Il vous épiait, Seigneur Jeikin. Quoi que vous ayez discuté ici depuis le début de l’évasion, le Chevalier Bleu en avait connaissance.
— Cela explique un certain nombre de problèmes, grogna Jeikin.
Les Mageassins étaient conviés à l’organisation de la prochaine expédition en territoire gobelin. Jeikin voulait s’assurer de pouvoir contrer le Chevalier Bleu. Il était persuadé que cela allait coûter une fortune à la guilde, mais, étonnamment, les Mageassins furent très raisonnables. Ce n’est pas l’argent qui les motivait, mais la perspective d’affronter le Chevalier Bleu. Il avait survécu à leur embuscade à Grand-Port, ils voulaient laver leur organisation de cet échec.
Jeikin se félicita de ne pas avoir évoqué la composition exacte de l’expédition entre les murs de la guilde. La présence de Mageassins dans la troupe n’était pas la seule surprise qu’il réservait au Chevalier Bleu. C’était le plus gros raid qu’ils aient jamais organisé. Il y avait une telle demande en viande de gobelin à Grand-Port qu’ils allaient en faire l’opération plus rentable de toute l’existence de la guilde.

48 – Premier sang

Un mois et demi d’Embarim s’était écoulé depuis que les gobelins d’élevage avaient atteint les grottes du clan des Sourcils Froncés. Un mois et demi que Mïlma, Zcakacz et lui mirent à profit pour créer la plus grande cohorte jamais vue. Mille cinq cents gobelins avaient été entraînés pour agir comme une armée cohérente. Eron avait pioché pour une part dans la mémoire de son original, qui avait eu une formation militaire, et d’autre part dans la monumentale base de données du vaisseau. Les batailles, ce n’était pas ce qui manquait dans l’histoire de l’humanité. Il s’intéressa à celles de l’antiquité, du haut-moyen âge et quelques-unes du début de la renaissance. Avec l’aide des chefs gobelins, il avait élaboré des scénarios de rencontres plus ou moins avantageuses, de l’embuscade d’une troupe de chasseurs prise par surprise jusqu’à la situation exactement inverse.
Si mille cinq cents gobelins semblait un chiffre énorme pour arrêter un raid d’une centaine de chasseurs, c’est que le ratio de perte leur était largement défavorable. De ce qu’on savait des escarmouches passées, au moins quatre tombaient pour un cornu. Dans les meilleurs des cas recensés. Ils avaient parié sur un raid à venir de cent cinquante chasseurs expérimentés et avaient adopté un ratio de dix pour un.
Contre toute attente, la partie la plus dure de l’entraînement n’avait pas été l’aspect physique. En réalité, les gobelins d’élevage avaient rapidement retrouvé du tonus et de la force. Leurs métabolismes s’étaient faits aux exercices quotidiens et à leur nouveau régime alimentaire. Non, le plus gros problème était la coordination. Apprendre à manœuvrer avec célérité en gardant une formation avait demandé beaucoup d’effort. Dans les « guerres » gobelines, il n’y avait que quelques ordres (schématiquement : « Attendez ! Tuez-les tous ! Fuyez ! »). Eron voulait graver l’image d’une armée organisée dans l’esprit des survivants de la bataille à venir. Une image qu’ils communiqueraient à leurs congénères une fois revenus retour dans le Royaume du Sud. Que les gobelins l’emportent ou non.
//
Nous étions en plein hiver, à l’aube du vingt et unième jour du dixième mois d’Embarim. Il serait remémoré par le clan comme celui de la Bataille des Roches de Sang.
La troupe des chasseurs était rentrée en territoire gobelin trois jours plus tôt et campait sur le lieu qui avait été arrêté par Zcakacz pour mener l’assaut. Alfy avait évalué leur nombre à deux cent cinquante, bien plus que leurs prévisions. Ce raid était impressionnant aussi par la taille de son convoi, outre les chariots de logistiques, il y en avait cent autres chargés de cages. Outre l’ampleur du raid, Eron, s’inquiétait de la discrétion des mageassins. Un seul d’entre eux avait été repéré par images satellites, il était persuadé qu’il y en avait d’autres et ignorait tout de ce qu’ils avaient préparé. La destruction de ses moyens d’espionnage à la guilde des chasseurs l’avait handicapé dans ses préparatifs.
Il y avait beaucoup d’inconnu en ce jour, la seule certitude était que le sang gobelin allait couler. Si ce sacrifice était le prix pour la victoire, alors il était le bienvenu. Cela marquerait encore plus profondément les esprits du Royaume du Sud et des autres nations alentour : les gobelins ne se terraient plus, ils combattaient.
À la tombée de la nuit précédente, les chasseurs avaient établi leur camp de la même manière qu’ils le faisaient depuis leur rentrée dans les Roches de sang. Ils rassemblaient leurs chariots logistiques sur une hauteur et y montaient leurs tentes. Les repas se prenaient auprès des feux, où les chasseurs chantaient et dansaient parfois. Une manière de se réchauffer ou de fêter leur prime à venir. Les chariots à cage et leurs viandues de trait restaient en arrière, à une journée de marche.
Chaque soir depuis qu’ils étaient dans les Roches de Sang, les chasseurs établissaient plusieurs périmètres de sécurité. Au plus loin du camp, à une distance située entre cinq cents et mille mètres des tentes, des patrouilles de trois chasseurs évoluaient à la lueur de lanternes. Un deuxième périmètre était établi à différents degrés de hauteur de la colline : des binômes de gardes fixes se tenaient près de larges feux. Enfin, dans le camp lui-même, au milieu des tentes, quelques chasseurs se relayaient pour garder l’œil sur les chariots.
Les gobelins se déployèrent lorsque minuit fut passé. L’armée, comparable en taille à un régiment terrestre, avait été scindée en deux bataillons, l’un commandé par Zcakacz, l’autre par Jodoj (une autre cheffe de cohorte reconnue). Zcakacz à l’est et Jodoj à l’ouest des chasseurs. Leurs compositions et rôles différaient et, Eron l’espérait, allaient provoquer de méchantes surprises à leur ennemi. Lui-même se trouvait sur une hauteur à plusieurs kilomètres au nord du camp, pour pouvoir suivre en vision nocturne la progression discrète des deux formations.
Zcakacz et Jodoj, équipés d’oreillettes, confirmèrent que leurs gobelins étaient en place. Puis ils patientèrent dans le froid jusqu’à l’heure prévue pour la première phase. Contrairement aux cornus, la plupart des gobelins étaient faits aux rigueurs de l’hiver dans les Roches de Sang. Même ceux récemment intégrés s’y étaient adaptés.
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La phase Une débuta une heure avant que les premiers rayons du soleil. Le bataillon de Jodoj était principalement composé de petites cohortes d’élite. Des groupes de douze gobelins se détachèrent gros de la troupe. Discrets, rapides, ils progressèrent vers les patrouilles du premier périmètre. Leurs ordres étaient simples : se positionner de manière avantageuse sur le parcours d’une patrouille, attendre qu’elle soit au milieu de l’embuscade et leur sauter dessus. Quatre gobelins étaient alloués à chaque chasseur : un pour le museler, deux pour immobiliser ses bras, et un dernier chargé de le poignarder dans le cou. Les patrouilles ne furent pas toutes attaquées en même temps, le timing étant laissé à l’appréciation de chaque groupe. Il y eut quelques cris étouffés, mais ils furent couverts par le vent glacial qui sifflait sur la roche. Dès qu’une patrouille était mise hors d’état de nuire, le groupe qui s’en chargeait éteignait la lanterne.
Il n’y eut qu’un seul échange de coups : un chasseur échappa à la prise de ses assaillants et put frapper une fois de son épée courte. Un gobelin fut mortellement blessé, ce fut la seule victime à déplorer dans la phase Une. En contrepartie, les chasseurs avaient perdu douze des leurs sans que l’alarme ne fût donnée. Leur visibilité était maintenant limitée à moins de cinq cents mètres autour de leur camp.

49 – Soleil rouge

La phase deux commença trente minutes avant le lever du jour. Zcakacz mena son bataillon jusqu’à sa position de départ, à l’est du campement, de manière à avoir le soleil dans le dos quand les chasseurs les verraient pour la première fois. Si la mise en place devait être discrète, ils ne souhaitaient pas qu’elle le reste. Le but de la manœuvre était aussi psychologique que tactique.
Les soldats de Zcakacz étaient formés aux trois quarts des nouvelles recrues, les récents évadés, mâles et femelles. Leur formation était inédite pour des gobelins, leur stratégie prévoyait un combat frontal, en force. Cela semblerait complètement fou pour des êtres mesurant à peine un mètre et qui devaient affronter de grands humanoïdes, mais ils y avaient travaillé et étaient bien déterminés à l’emporter de cette manière.
Lorsque les premiers rayons du soleil pointèrent, les binômes de chasseurs qui veillaient sur le camp du côté est durent s’y prendre à deux fois pour croire ce qu’ils voyaient. Au moment où ils donnèrent l’alarme, les cornes gobelines se déchaînèrent. En haut de la colline immédiatement à l’est du campement, en contre-jour, se tenaient de grands étendards rouges portant le visage gobelin aux sourcils froncés. À leurs pieds vingt, vingt d’entre eux soufflaient dans des cornes énormes au son pesant. Si certains chasseurs n’étaient pas réveillés jusque-là, ils l’étaient maintenant.
Près de ces étendards, des gobelins aux peaux rouges, vertes et mixes, tous en armure d’apparat, étaient assis sur des chaises et contemplaient le camp des chasseurs. La Reine avait convié les dirigeants des clans voisins, des grands parleurs, des mains communes et des cœurs-sources, à assister à cette bataille, bien déterminée à la faire entrer dans les mémoires de leur peuple.
Mais ce qui stupéfia le plus les cornus fut la formation qui se tenait à mi-pente de la colline. S’ils avaient vu des murs de boucliers, souvent utilisés par les armées du Royaume et d’autres belligérants alentour, c’est la première fois qu’il en voyait un d’une telle uniformité. C’était en totale contradiction avec ce qu’ils attendaient du comportement de cohortes de gobelins.
Ce que ne pouvaient pas voir les chasseurs était la manière dont ce mur était organisé. Zcakacz avait aligné sa troupe sur une longueur de cent boucliers, et une profondeur de cinq soldats. Dans chaque ligne, le premier gobelin tenait un bouclier rectangulaire d’un mètre vingt planté dans le sol, s’appuyant contre lui pour résister à une charge. Le deuxième gobelin portait un bouclier légèrement plus petit, carré, à quarante-cinq degrés du premier, pour prévenir des coups venant du haut. Le troisième gobelin portait une lance, posée sur un coin de grand bouclier droit. La lance était longue, mais pour l’instant elle était rentrée au maximum, ne laissant dépasser que la pointe en fer. Le quatrième était le chef de ligne, souvent un gobelin plus expérimenté, qui encourageait et dirigeait les trois premiers qui, eux, provenaient des évadés. Le cinquième dans la ligne était un archer.
Aussi, à chaque extrémité du mur, légèrement en retrait, se tenaient deux groupes de gobelins, portant armure, petits boucliers et cimeterres. Ils étaient, eux, très mobiles. L’un des groupes était dirigé par Nofkfon, surnommé Celui-des-eaux depuis cette traversée de rivière lors de la grande évasion.
À l’arrière de la colline, hors de vue des chasseurs, on avait organisé un hôpital de campagne. Des brancardiers attendaient derrière la formation principale. Mïlma était près d’eux et se chargerait de les protéger quand ils auraient à extraire des blessés de la mêlée.
//
Depuis un point éloigné, Eron embrassait du regard le camp chasseur et les formations gobelines. Cette bataille n’était pas la sienne, mais celle des gobelins. Il n’interviendrait pas, sauf en cas d’absolue nécessité. Il goûta la stupéfaction des chasseurs. Au son des cornes on s’éveillait et s’armait dans la précipitation. Il repéra le Seigneur Jeikin, le chef de la guilde participait au.
Rapidement, des chasseurs se positionnèrent sur la pente qui faisait face à la formation de Zcakacz. Un officier, le Sergent Monkin, les fit se mettre en ligne, mais une ligne qui manquait de rigueur. D’autres arrivaient sporadiquement en mettant leurs armures de cuir. Ce n’est pas les chasseurs qui inquiétaient le plus Eron. Dans le camp, un groupe de cornus et de nains prenaient tout leur temps pour s’équiper. Ils plaisantaient en ajustant leurs cottes de mailles et leurs pièces d’armure. Des mercenaires. Ils n’avaient visiblement pas envie de se mêler aux chasseurs du Sergent Monkin.
//
Lorsque les cornes se turent, le mur de bouclier gobelin faisait face à un groupe d’une centaine de chasseurs plus ou moins équipés et vaguement en deux rangs.
Zcakacz lança le rituel d’encouragement.
— Zukuk za haï ! hurla-t-il.
— Zukuk za haï ! lui répondirent des centaines de gobelins d’une seule voix.
Les chasseurs se raidirent.
Les gobelins répétèrent l’échange quatre fois. À chaque fois les chasseurs furent impressionnés. Ils n’avaient rien affronté de semblable.
Le Sergent Monkin rugit et ses cornus s’équipèrent de leurs arbalètes.
Un bref cri de Zcakacz et les boucliers s’entrechoquèrent pour confirmer qu’ils formaient un tout compact.
La première volée de carreaux fut tirée de manière peu homogène. Ils se plantèrent dans les boucliers en provoquant des sons secs et violents. La plupart des carreaux traversèrent l’épaisseur de bois sur la longueur d’une main. Plusieurs gobelins virent leurs bras transpercés. Incapable de supporter le poids de leurs boucliers plus longtemps, les blessés créèrent des brèches dans le mur. Les carreaux suivants tentèrent d’en prendre avantage. Dix-huit gobelins ainsi mis à découvert furent touchés et propulsés en arrière par la force des impacts. Parmi eux, huit perdirent la vie.
Mïlma fit envoyer les brancardiers. Equipée d’un grand bouclier, elle avançait avec eux au cas où les chasseurs les prennent pour cible. Dans les rangs le long du mur, les soldats firent remonter les blessés vers l’arrière tandis que les chefs de chaque colonne allaient prendre la place de ceux qui étaient tombés. Le mur tint tandis que les carreaux continuaient à pleuvoir.
//
De sa position, Eron observait le Sergent Monkin, l’ancien militaire dirigeait les chasseurs en vociférant ses ordres. En voyant les petits corps s’affaisser sous les tirs, il sourit et afficha son assurance. Il devait être persuadé que cela entamait le moral gobelin. Il imaginait certainement que, quand on leur donnerait la charge, ils se dispersaient. Mais le sergent ignorait que le mur gobelin était formé pour grande majorité d’anciens captifs des élevages, qu’ils avaient vu des centaines des leurs massacrés par des bouchers cornus. La mort des leurs, mâles et femelles, enfants et adultes, avait fait partie de leur quotidien depuis leurs naissances. Ils pouvaient faire abstraction de la mort sur un champ de bataille.
//
Le Sergent comprit que les gobelins cherchaient le contact, qu’ils voulaient en découdre au corps à corps. Cela dit, il ne comprit pas comment ces gobelins pensaient pouvoir rivaliser avec des cornus faisant quatre à cinq fois leurs masses. Une charge massive disloquerait ce mur. Et dire que le Seigneur Jeikin avait embauché des mercenaires ! Il l’avait pris pour une insulte. Comme s’il ne pouvait pas gérer une cohorte de gobelins. Il en avait déjà capturé des milliers sans aide extérieure et il ne voyait pas pourquoi il en serait autrement aujourd’hui. Ils avaient profité de la nuit pour tendre des embuscades à leurs patrouilles, mais désormais, ils étaient visibles au grand jour. Ils ne pourraient lui échapper. Montrons-leur ce dont étaient capables des chasseurs aguerris.
Il ordonna l’arrêt des tirs et sortit une épée longue. Les chasseurs du premier rang s’équipèrent pour le contact. Leur armement était hétéroclite : épées courtes, doubles dagues, haches à une et deux mains, hallebardes… Ils ne portaient pas de boucliers, quelle utilité pour un chasseur ? En temps normal, ils étaient confrontés à des adversaires désorganisés, à des proies à cerner et qu’il fallait achever ou capturer. Sous les aboiements de leur officier, le deuxième rang de chasseurs prépara des filets. Puis ils se mirent en route.
Ils descendirent jusqu’au bas de la colline où il trouvait leur campement et remontèrent celle où se tenait le mur de boucliers. Le Sergent Monkin savait qu’ils auraient un léger désavantage, dû au fait qu’ils grimpaient à la rencontre de leurs adversaires, mais leurs tailles de cornus allaient largement compenser.
Tout se passa bien, jusqu’à ce qu’ils soient à vingt mètres du mur.

50 – Contact

La ligne de chasseurs montait à la rencontre de la formation de gobelins. Zcakacz émit un ordre bref, un clac de bois et de métal lui répondit. Tous les boucliers se mirent à l’horizontale, permettant aux archers en bout de lignes de voir au travers du mur. Une volée de projectiles siffla à l’unisson et alla percuter les chasseurs. Touchés en pleine tête, onze d’entre eux furent tués sur le coup. Pour une quinzaine d’autres, les armures de cuir amortirent les impacts.
Zcakacz sourit en voyant les corps des chasseurs s’affaler. Les boucliers se refermèrent et les archers se préparèrent à un deuxième tir. Au moment de rouvrir le mur, les chasseurs avaient changé de rythme, ils chargeaient.
— Zukuk zun ! hurla-t-il.
Les boucliers restèrent soudés, le tir fut annulé. Au moment où les chasseurs allaient porter de tout leur poids sur eux…
— Haï !
Les lances gobelines, qui jusque-là n’avaient montré que leurs pointes, s’allongèrent brutalement. Malgré la surprise, une majorité de chasseurs parvinrent à esquiver les pointes. Mais neuf des leurs furent transpercés à hauteur de poitrine.
— Haï !
Les lances se rétractèrent et ce fut le choc.
Entre les morts et les blessés, seuls vingt-trois chasseurs de la première ligne percutèrent le mur. Pratiquement partout, ils purent repousser les boucliers, créer des ouvertures… Car, en réalité, les boucliers s’orientèrent pour accueillir le choc et les laisser passer. Les chasseurs eurent le temps de porter une à deux attaques avant d’être embourbés dans la formation gobeline. Les haches et les épées tranchèrent sans grande difficulté les corps et les membres des petits soldats. Alfy put compter vingt-huit victimes côté gobelins. Ce fut le baroud d’honneur de la première ligne de chasseurs. Désormais derrière la ligne, encerclés de gobelins, ils se faisaient poignarder par les archers qui avaient délaissé leurs arcs. Quatre à huit dagues contre chaque chasseur. Les premiers s’effondrèrent en poussant des successions petits cris. Plusieurs d’entre eux disparurent sous le remous des petits corps frénétiques. Les survivants perdirent toute retenue et cherchèrent à sortir du mur gobelin par tous les moyens. Seuls douze y parvinrent.
La deuxième ligne de chasseurs, armée de filets et de lourds marteaux, entra dans la mêlée avant que le mur ne puisse se reformer. Les coups s’abattirent sur les boucliers gobelins, en disloquant certains. Les filets, agrémentés de gros hameçons, fondirent dans les interstices. Les quelques gobelins qui eurent la malchance de se trouver sur leurs trajets furent enveloppés et hameçonnés. Les victimes furent trainées hors du mur en hurlant de douleur et se faisaient achever à coup de marteau.
— Zukuk za haï ! hurla Zcakacz.
Mais la cohue était trop grande, ses gobelins n’arrivaient pas à reformer le mur. Il se tourna vers le flanc gauche.
— Zukuz zaï !
— Zukuz zaï, répondit Nofkfon.
Le jeune gobelin frappa son cimeterre sur son bouclier, son unité répondit par un grondement de coups sur les leurs.
//
Le Sergent Monkin s’était joint à la mêlée. Il encourageait les porteurs de marteaux et de filets à mettre les gobelins sous pression. Manquant de recul, il ne put voir la manœuvre de contournement. Un cimeterre le frappa sur sa genouillère renforcée, il fut à peine entaillé. Une cinquantaine de gobelins désordonnés les chargeaient. Cela ressemblait au genre d’attaque qu’il leur connaissait. Cela ne devrait pas leur poser problème. Il leur fit face et distribua les coups de sa longue épée.
Les chasseurs réagirent promptement à la tentative de débordement. Les filets furent lâchés et tous se portèrent à la rencontre de la charge.
Les gobelins esquivèrent les coups, mais avaient du mal à en porter. Ils n’avaient pas l’allonge des cornus. En moins d’une minute de confrontation, les chasseurs bloquèrent la charge et firent dix victimes parmi eux.
//
Eron vit Zcakacz ordonner à la deuxième cohorte d’élite de s’élancer sur de flanc droit. Elle alla percuter les chasseurs dans leur dos, trop occupé à se défendre contre celle de Nofkfon. Les gobelins de ce dernier payaient le prix lourd de cette diversion.
Eron vit du mouvement du côté des représentants des clans venus observer la bataille. Ils s’étaient levés et criaient des encouragements. Certains avaient sorti leurs armes et devaient être retenus.
Pour les deux cohortes d’élite, ce fut un combat bref et violent. Malgré leur avantage tactique (ils attaquaient les chasseurs de deux côtés, avec un effet de surprise), la mêlée leur était défavorable (car il n’y avait que deux à trois gobelins pour un cornu dans cet affrontement). Vingt-cinq petits corps grisèrent et seulement sept nouvelles victimes parmi les chasseurs. Mais le rôle des deux petites troupes d’élite était créé des diversions, elle l’avait fait. Elle ne devait pas de se sacrifier inutilement.
— Zukuk za haï !
— Zukuk za haï ! répondirent les quelques centaines de gobelins encore valides.
Ce fut aussi le signal pour les deux unités qui avaient flanqué les chasseurs : elles se désengagèrent sans encombre et gagnèrent leurs positions derrière le mur. Nofkfon n’était au nombre des survivants.
Cette fois, le mur gobelins avait pu se reformer. Ils avancèrent d’un pas, parfaitement ordonnés, et ils plantèrent leurs grands boucliers dans le sol.
Le silence se fit.
Eron connaissait Zcakacz. Son regard parcourait les cadavres des gobelins gisant au sol, au moins une centaine, le spectacle devait lui crever le cœur. Et il y avait tous les blessés qui criaient pendant qu’on les transportait, et tous ceux qui devaient se trouver à l’abri, de l’autre côté de leur colline. Son attention se porta les survivants, il donna des coups sur les boucliers pour vérifier la cohésion du mur.
//
Le Sergent aussi comptait ses morts, avec effarement. Sur la centaine de chasseurs avec lesquels il avait donné l’assaut, près de soixante avaient perdu la vie, et au moins vingt-cinq autres étaient blessés. À cela il fallait rajouter les douze cornus de patrouille disparus pendant la nuit. Face à un mur reformé et une détermination renouvelée, le Sergent Monkin prit enfin la mesure de ce qu’il affrontait.
Il fit signe de reculer.
//
Eron pouvait aussi voir la deuxième formation tapie de l’autre côté du campement des chasseurs, celle menée par le cheffe Jodoj. Elle devait fulminer de ne pas encore prendre part aux gros des combats. Qu’elle ne s’inquiète pas, elle allait bientôt entrer en scène.
Sortant d’entre les tentes, les mercenaires s’activèrent. Le spectacle était impressionnant. Environ soixante-dix soldats, couverts de métal de la tête aux pieds, portant de grandes haches. Ils armèrent des arbalètes lourdes en descendant leur colline. Ils formaient un V dont la pointe visait le centre du mur gobelin. Aucune hésitation tandis qu’ils enjambaient les cadavres de chasseurs. Pas un regard pour le Sergent Monkin.
Les gobelins ne pourraient pas résister à ces soldats expérimentés et bien équipés. Ils n’étaient pas là pour capturer, mais pour tuer. Zcakacz allait avoir besoin d’aide.
— Alfy, je crois qu’il est temps que tu me téléportes près du mur
— C’est malheureusement impossible.

51 – Le feu et l’acier

Eron n’en revenait pas. La bataille allait tourner à l’avantage des cornues, et Alfy le laissait tomber.
— Ne me dis pas que tu as changé d’avis !
— J’ai engagé ma parole à te venir en aide tant que je n’ai pas à…
— Mais je ne te demande pas de tuer quelqu’un !
— Ce n’est pas le problème, Eron, quelque chose me bloque.
Il scruta le campement chasseur, le regard passant d’un endroit à l’autre, zoomant et dézoomant rapidement.
— Un orbe ! Ils ont apporté un orbe ! ça doit être ça.
Il passe les flux satellites sans plus de succès à le repérer.
— C’est aussi mon hypothèse. Le mieux que je puis faire est de te rapprocher à neuf cents mètres au nord-est de sa formation.
— Go !
//
La première volée de carreaux des arbalètes lourdes pulvérisa les boucliers. Des corps sans vie de gobelins étaient projetés en arrière, bousculant la bonne organisation des rangs. Avant qu’ils aient pu réagir ou reformer leur rang, les mercenaires lâchèrent leurs arbalètes pour charger. Leur vitesse était surprenante pour des soldats portant autant de protections.
Zcakacz eut le temps de faire tirer une volée de flèches aux archers encore organisés. Les projectiles ricochèrent sur les armures des mercenaires. Il serra les dents en anticipant le choc à venir. Il serait décisif.
La pointe du V de la charge rentra profondément dans le mur, bousculant les gobelins, les jetant au sol, à la merci des immenses haches. Ce fut la cohue immédiate. On lâchait les lances et les lourds boucliers. Et sans coordination, des nuées de gobelins armés d’épées courtes et de dagues se jetèrent sur les mercenaires. Ce qui restait des unités d’élite sur les flancs se joignit à la mêlée.
Bien qu’à ce stade de la bataille, le rapport fut encore de huit gobelins pour un mercenaire, la situation n’était pas bonne. Les armes courtes n’arrivaient que rarement à trouver un passage à travers les armures pour blesser les cornus et nains. Alors que les attaques des mercenaires étaient, elles, meurtrières presque à chaque coup.
Zcakacz repéra l’officier adverse, sortit ses deux cimeterres, et se dirigea vers lui. D’un coin de l’œil, il vit que Mïlma avait lâché son bouclier et laissait son rôle de protection des brancardiers pour une posture plus offensive.
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Équipée de son oreillette, Jodoj entendit Zcakacz lui confirmer que le reste des troupes, chasseurs et mercenaires étaient engagés à l’est. C’était le signal pour qu’elle rentre en action. Elle se tourna vers les cinq cents gobelins de sa formation, dissimulés dans les roches depuis le lever du jour.
Le tiers de sa troupe alluma des torches. Les autres étaient équipés des classiques boucliers et cimeterres, et ne portaient aucune armure. Ils misaient sur leur rapidité de déplacement et leur agilité pour remplir leur objectif.
Lorsqu’elle considéra que tout le monde fut prêt, elle hocha la tête. La horde s’élança en silence. Cinq cents corps submergèrent la formation rocheuse comme une vague et franchirent la distance qui les séparait du campement. Les torches plurent sur les chariots, les tentes, le matériel tandis que la horde de gobelins progressait. Leur but était de prendre à revers les chasseurs restés en arrière et, si possible, de capturer leurs officiers. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, ils rencontraient des petits groupes de chasseurs et de furieux combats au corps à corps s’engageaient. Moins d’une minute avant leur entrée dans le camp, c’était le chaos le plus total dans les rangs chasseurs.
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Le Maître mageassin se tenait près du Seigneur Jeikin, à l’est du camp, d’où ils suivaient l’évolution des combats entre mercenaires et la horde « organisée ». Si la première attaque, menée par les chasseurs, avait été catastrophique, les mercenaires s’en sortaient bien. La formation gobeline avait été complètement disloquée et l’affrontement s’était transformé en une grande mêlée. Chaque fois qu’une hache ou une épée frappait, elle trouvait un petit corps à mutiler.
Il eut l’œil attiré par un mercenaire isolé, il s’était laissé submerger par une nuée de gobelins qui s’accrochaient à toutes les parties de son corps. Sous leur poids, il bascula au sol. Les gobelins lâchèrent leurs armes pour marteler son armure avec de lourdes pierres. Celui-là ne survivrait pas. Mais les pertes mercenaires étaient anecdotiques, dans les faits, ils prenaient le dessus.
Il en était à ce constat satisfaisant quand il prit conscience simultanément de l’odeur de brûlé et des cris qui fusaient derrière lui. Il se retourna en même temps que les chasseurs près de lui. C’est la première fois qu’il contemplait le spectacle d’une horde de gobelins chargeant. Il trouva cela intéressant et alla à leur rencontre. Quatre autres mageassins sortirent des tentes avoisinantes et lui emboîtèrent le pas.
— Ne vous inquiétez pas, Seigneur Jeikin, nous nous chargeons de cela.
Et ce fut le cas. Les quatre mageassins et leur Maître avancèrent lentement dans le camp, marchant en ligne. Ils rencontrèrent un groupe de gobelins et utilisèrent leurs bâtons pour émettre une forte onde qui les projeta en arrière. Le choc en tua certains et sonna les autres. Le Mageassin repéra la gobeline qui menait la horde ; entourée de tentes et les chariots en flamme, elle jappait ses ordres. Il donna un coup de bâton sur le sol et transforma le gravier en une pluie de projectiles. Elle encaissa le coup, resta debout et le tourna face à lui. Elle rameuta ses congénères et ils chargèrent les mageassins.
Les gobelins ne purent jamais les atteindre. Les ondes en provenance des bâtons projetaient leurs corps en arrière et causaient une hécatombe. Le Maître laissa ses apprentis à l’excitation combat, lui préférait passer derrière pour achever les blessés et en apprendre un peu plus sur leur anatomie.
Aussi rapidement qu’elle se fût engagée dans le camp, la marée gobeline reflua. Laissant derrière elle une forêt de flamme et de nombreuses victimes. Une fois sûrs de la retraite ennemie, les mageassins usèrent de leurs bâtons pour souffler les feux comme des bougies. Le Maître souleva la toile noircie d’un chariot fumant. Son précieux chargement était intact : un cœur de dragon·ne pulsait dans un réceptacle fait d’écailles luisantes.
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Eron, essoufflé, parvint à rejoindre la colline à l’est du campement. Il passa au travers des invités de la Reine, apparemment inquiétés par la tournure que prenait la bataille. Il les salua brièvement et porta son attention sur la mêlée. C’était une horreur. Via les données qui s’affichaient sur sa visière, au moins cent nouvelles victimes parmi les gobelins, alors qu’en tout, il ne manquait que quatre mercenaires. Il vit aussi les soigneurs tenter de retirer les blessés de la masse combattante. Bien qu’ils soient désarmés, les mercenaires ne se privaient pas de les frapper aussi.
— Il y a effectivement un orbe dans le campement chasseurs, dit Alfy en montrant brièvement l’image satellite du chariot portant l’orbe. Il n’a pas été endommagé par les flammes.
Eron s’en voulut de ne pas avoir pu anticiper cela. Un bon nombre des gobelins dont il contemplait les corps auraient peut-être survécus s’il avait pu rejoindre la mêlée plus tôt. Sans cesser de courir, il chercha Zcakacz du regard et le trouva à l’extrémité sud des combats. Avec deux autres gobelins, il faisait face à l’officier mercenaire, une brute d’au moins deux mètres maniant l’épée à deux mains. L’arme s’abattit, mais manqua le chef gobelin, trop agile. Pas d’urgence là.
Son cœur cessa de battre quand il vit Mïlma dans la mêlée.

52 – Naissance d’une légende

Mïlma se portait au secours des survivants du flanc droit. Elle usait de son bâton de métal pour dévier des coups qui auraient porté sur des gobelins près d’elle. Ce faisant, elle leur permettait d’approcher au plus près de leurs adversaires. Juste après une de ces parades, une poignée de gobelins se jeta sur un mercenaire. Le cornu bascula sous la masse alors que les dagues s’infiltraient déjà dans les jointures de son armure.
Elle perçut la lame au dernier moment. L’intention de l’attaque lui était parvenue à peine une seconde avant qu’elle fût exécutée. Malgré son esquive, la hache lui entailla l’avant-bras. Ces guerriers étaient rapides et ses sens ouverts peinaient à les anticiper.
Son problème actuel faisait une tête de moins qu’elle et portait un casque dont la forme épousait minutieusement celles d’une grande moustache et d’une barbe. Un nain, large et puissant. Elle ne pouvait arrêter ses attaques, au mieux, son bâton les faisait glisser sur les côtés. Étant au beau milieu de la mêlée, elle ne pouvait pas se mouvoir à son aise. Elle raccourcit sa prise sur le bâton pour le tenir au centre, et put enchaîner les coups et les parades plus rapidement en alternant les impulsions d’une extrémité et de l’autre. Il y avait fort à parier que le nain possédât plus d’endurance qu’elle, elle ne devait pas s’éterniser dans cette posture. Il fallait frapper là où ça ferait mal à un nain. Elle cessa de parer pour ne faire que des esquives, ce faisant, elle pouvait attaquer plus souvent. De toutes ses forces, elle donna une suite de coups sur la partie du casque qui recouvrait sa magnifique moustache. Il comprit ce qui se passait et cessa d’attaquer. Il cherchait maintenant à parer, et Mïlma sentit la panique qui montait en lui. Elle frappa de la pointe du bâton, comme si elle cherchait à lui planter une lance dans le visage. Les gongs des coups portés sur le casque se firent de plus en plus rapprochés. Le nain laissa tomber sa hache pour se protéger de ses mains. Mais elle était trop rapide. Le métal se plia et déforma la moustache. Le nain hurla, recula et buta sur un corps. Au sol, désarmé, il devint une cible facile pour les gobelins alentour.
//
L’urgence était au centre formation, là où les mercenaires avaient enfoncé le mur. Eron s’y précipita. En pleine course, il poussa son champ de force au maximum. Les gobelins reconnurent le rougeoiement et s’écartèrent précipitamment de son chemin. D’une pression de son exosquelette, il bondit dans les airs et atterrit au milieu des mercenaires. Le premier avec lequel il entra en contact eut le bras calciné, ses cris de douleur furent étouffés par le bruit de la mêlée.
Eron fit fondre les armes autour de lui sous les regards incrédules de leurs propriétaires. Quand ils se montraient trop téméraires, il marchait sur eux et mettait le métal de leurs armures en fusion. Incapables de se battre, les mercenaires désarmés ou blessés voulurent rompre l’engagement. Quelques-uns y arrivèrent, d’autres pas. Mis au sol, ils devenaient les proies des gobelins galvanisés par l’arrivée d’Eron.
Le chef mercenaire tourna dans sa direction. Zcakacz profita de sa distraction pour bondir à l’arrière de son heaume et s’y accrocher avec ses jambes. Le cornu tenta de l’y déloger de ses mains énormes. Avant qu’il ait pu le saisir, Zcakacz trouva la fente de la visière du casque. Il lâcha un de ses cimeterres et se saisit de l’autre à deux mains. D’un geste précis, il le planta profondément dans la visière. Le corps du géant fit un hoquet ridicule et tomba à genoux. Zcakacz sauta au sol et marcha vers les siens sans se retourner. Le mercenaire s’affaissa bruyamment.
Eron croisa le regard de Mïlma, qui, elle aussi, avait été témoin de la scène. Une légende naissante : le gobelin terrassant le colosse.
Alors que les mercenaires se repliaient, Zcakacz, marcha le long du mur disloqué. Sûr, fier, il traça une nouvelle fois la ligne sur sol.
— Zukuk za haï ! hurla-t-il.
Les gobelins surpris d’être encore en vie l’entendirent à peine.
— Zukuk za haï ! hurla-t-il à nouveau.
Par réflexe, par bravoure, les survivants se rassemblèrent. Ils reprirent leurs boucliers, leurs lances, et avancèrent vers la ligne. Ils étaient épuisés et pour la plupart blessés, mais ils reformèrent le rang. Parmi eux, les représentants des autres clans qui avaient quitté leur poste d’observation depuis longtemps.
— Zukuk za haï ! dit-il encore une fois
Eron rejoint Mïlma en retrait de la formation. Ils étaient touchés par la démonstration de courage.
— Zukuk za haï ! répondirent enfin les gobelins ayant reformé le mur.
Les boucliers résonnèrent, bien moins nombreux qu’au début de l’affrontement.
Les mercenaires s’étaient repliés en traînant leurs blessés jusqu’à mi-pente de la colline où se trouvait leur camp. En hauteur, derrière eux se tenaient le Seigneur Jeikin, le Sergent Monkin et ses quelques chasseurs, et les survivants de l’assaut donné par Jodoj. Encore plus loin, les tentes et les chariots fumaient. Aux yeux d’Eron, ils étaient vaincus, Jeikin devait se rendre compte que le raid était un échec. Mais la guerre avait souvent montré que certaines décisions sur le champ de bataille manquaient de logique.
L’impact fit trembler son corps. Une sensation nouvelle et désagréable. La flèche le percuta au niveau de l’estomac et le perça de part en part. Avant qu’il n’ait pu réagir, une deuxième le frappa à l’épaule et lui brisa la clavicule. Il tomba en arrière, sur les fesses. Une autre flèche passa au-dessus de sa tête. Il aperçut l’éclat pourpre. Des flèches de cristal. La douleur au ventre l’assaillit.
— Tes organes vitaux sont touchés, dit précipitamment Alfy.
Le temps s’écoula plus lentement. Le mur gobelin recula et les boucliers se levèrent pour le protéger.
— Les Mageassins, lui dit Mïlma.
Il posa la main sur la flèche plantée dans ses entrailles. Elle était taillée d’un bloc dans du cristal pourpre. Il tenta de la retirer, mais n’arriva pas à l’attraper, ses mains ne lui répondaient plus. Mïlma prit le relais et à deux reprises il éprouva une brève, mais forte douleur. Les corps étrangers retirés, la combinaison put entrer en action plus efficacement. Tandis qu’on l’allongeait, les anesthésiants locaux se diffusaient près des blessures.
— Il faut que je te téléporte à bord.
— Pas… maintenant.
— Le foie est touché et une hémorragie interne…
— Attends.
On lui parlait, mais il ne comprenait plus rien. Mïlma et plusieurs gobelins le soulevèrent et le transportèrent. Les yeux au ciel, il put voir les étendards gobelins passer au-dessus de lui. On l’éloignait du champ de bataille, hors de portée de l’orbe, pour qu’Alfy puisse le téléporter. La douleur était devenue un peu plus tolérable et il voulut se dégager de ceux qui le portaient.
— Lâchez-moi !
Personne ne l’écouta. Il voulut résister, mais n’en avait pas la force. Mais avant de perdre conscience, il vit ce qu’il voulait voir.
//
Les mageassins sourirent, ils avaient leur revanche. Ils avaient tiré depuis la colline du camp des chasseurs, une distance faramineuse. Ils disposaient d’arcs taillés dans le bois des arbres à mages. Extrêmement puissants, extrêmement précis et horriblement chers. Seules des personnes versées dans la magie étaient capables de profiter de leur plein potentiel. Et c’était exactement ce qu’ils venaient de faire en touchant leur cible à plus de cinq cents mètres.
Le Maître félicita ses quatre députés. Puis croisa le regard du Seigneur Jeikin. Maintenant que la plus grande menace était hors jeu, ils allaient pouvoir en finir avec cette mascarade gobeline. Il ouvrit la bouche pour donner un ordre… Mais s’arrêta en voyant l’ombre grossir au sol autour de lui.
Une masse de plusieurs dizaines de tonnes s’affala sans élégance sur les mageassins, les réduisant à une fine couche de chair (pas plus d’un centimètre, estima Alfy).
Drago était assis·e au milieu des chasseurs, une viandue bien cuite dans la patte. Iel ouvrit grands les yeux.
— Mais qu’est-ce que c’est !?
Ça brille, ça bouge, ça brille !
Les mercenaires en armure prenaient la fuite.
— Ça doit croustiller. Et ça brille !
Iel ne se souvenait pas avoir goûté quelque chose d’aussi brillant. Ou peut-être il y avait longtemps. Alors, Drago se mit à poursuivre les mercenaires par petits bonds, à la manière d’un chat, mais dont chaque saut faisait trembler les collines avoisinantes.

53 – Nous, gobelins

Dans les chroniques de la bataille, il fut écrit que Jodoj profita de l’arrivée de Drago pour lancer un nouvel assaut par l’ouest. Il fut décisif : les derniers cornus présents se rendirent et supplièrent pour leur vie. De son côté, Zcakacz fit avancer son mur et s’empara des survivants et blessés restés sur les pentes est de la colline des chasseurs. Au total, trente-huit personnes se rendirent, y compris le Seigner Jeikin. Les autres étaient morts, blessés ou en fuite.
À dix heures du matin, toute forme de combat avait cessé, si ce n’était lae dragon·ne surexcité·e qui bondissait d’une cachette de trucs qui brillent ! à une autre. À ce propos, les chroniques ne furent pas claires quant au nombre de survivants parmi les mercenaires. Il fut écrit que l’ami·e du Chevalier Bleu les avait poursuivis toute la matinée. Iel les délogeait de leurs cachettes et en mâchait quelques-uns. Parmi les nombreux enseignements de cette terrible journée, les cornus et les nains retinrent qu’il ne fallait pas briller en présente d’un·e dragon·ne. Les mercenaires les plus malins se déshabillèrent et se révélèrent à ellui dans leur plus simple appareil. Ceux-là purent rejoindre le reste des prisonniers.
Les chroniqueurs consignèrent que Drago était censé·e arriver plus tôt sur le champ de bataille, non pas pour intervenir, mais pour se tenir derrière le mur gobelin et inciter les chasseurs à se rendre. Sans surprise, son retard avait été dû à son estomac. En route pour le point de rendez-vous, iel était tombé·e sur l’arrière-garde des chasseurs avec leur caravane de chariots (dont les cages étaient destinées aux gobelins) et la tentation d’un vaste enclos de viandues. Ce fut presque repu·e, elle reprit son vol.
Son atterrissage sur les mageassins était le fruit du hasard, elle avait simplement voulu se rapprocher des trucs qui brillent.
Les gobelins avaient perdu trois cent soixante-dix-huit des leurs dans cette bataille, la plus grande depuis les temps où leur civilisation occupait la grande plaine. Le recueillement et les cérémonies s’étendirent bien au-delà de la cité du clan des Sourcils Froncés.
La plus grande tapisserie minérale jamais produite de mémoire de sage fut tissée en honneur des victimes. Chacun de leurs noms y était présent ainsi que des reproductions des actes de bravoure durant la bataille. Les faiseurs de mémoire disposèrent leur œuvre sur les murs de l’entrée principale de leur grotte, pour que chaque gobelin à l’avenir puisse se souvenir comment leur liberté avait été gagnée. Les survivants des deux formations gobelines, quant à eux, virent leurs noms inscrits sur une toute nouvelle sculpture sur la place principale de leur ville. On leur proposa d’être le fer de lance d’une armée d’un nouveau genre.
Zcakacz et Jodoj devinrent des légendes vivantes. À l’issue des célébrations, la reine proposa leurs noms pour diriger la toute nouvelle armée gobeline interclans. Le projet fut soutenu par les dirigeants qui avaient été témoins de la bataille. Cette armée reçut pour première mission de sécuriser les frontières sud des Roches de Sang et de prévenir toute nouvelle incursion de chasseurs.
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La pratique sur les champs de bataille en Embarim était de ne pas faire de prisonniers. Ici, aucun chasseurs captifs ne fut torturé ou tué. On soigna les blessés et maintint les valides dans une captivité respectueuse. La Reine elle-même avait fait jurer à leurs gardiens de préserver leur vie et leur confort. « Nous ne sommes pas des barbares cornus, avait-elle dit, si c’est à nous de montrer l’exemple, alors montrons-le. »
Une fois valides, chasseurs et mercenaires furent chargés d’une mission. Les sages gobelins leur demandèrent de disséminer la nouvelle de la victoire gobeline et d’offrir à quelques organisations des toiles de perles représentant les points forts de la bataille. Reçurent ce présent : la guilde des chasseurs, la guilde des marchands de Grand-Port, le conseil du Royaume du Sud, le propriétaire de la chaîne de restaurants Aux Joyeux Gobs, la guilde des éleveurs, l’organisation des Mageassins (qui furent surpris de voir que l’on connaissait l’emplacement de leur QG), l’association des Mages révélés (où le Mage de la Tour Tordue imposa qu’on expose la tapisserie dans leur hall), le conseil des elfes du Bois d’Or, le Royaume Nain des montagnes de l’est et les autorités des dix plus grandes villes cornues.
Un message en commun accompagnait les tapisseries minérales :
« Nous ne sommes plus vos proies. Toute chasse lancée dans les Roches de sang sera considérée comme un acte de guerre contre les clans gobelins unifiés. Nous y répondrions avec la même fermeté que nous l’avons fait pour le dernier raid de la guilde des chasseurs.
Par contre, vos commerçants sont les bienvenus. Qu’ils viennent en nos terres et nous garantirons leur sécurité. Nous pouvons vous fournir en fer, en champignons et en magnifiques tapisseries minérales. Et si vous avez des trous à creuser dans votre sol ou dans vos montagnes, nous avons développé une certaine expertise dans le domaine. N’hésitez pas à faire appel à nos services. »
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Le Seigneur Jeikin resta prisonnier plus longtemps. Les deux premières semaines, il fut mis en cage sur une place des grottes du clan des Sourcils Froncés. De nombreuses classes de jeunes gobelins eurent l’occasion de venir observer ce cornu, souvent le premier qu’ils rencontraient en chair et en os.
Puis il fut invité à rencontrer des sages. Les vieux gobelins tentaient de lui faire exprimer les raisons pour lesquels il haïssait autant leur peuple. Oui, il était motivé par l’argent qu’ils représentaient quand on les débitait au kilo. Mais il apparut clairement que le Seigneur Jeikin portait une haine irrationnelle contre eux, surtout les gobelins rouges. Session après session, l’origine de cette haine se révéla : il s’agissait de l’horreur extrême que sa mère éprouvait à la vue d’une variété de rats à la peau rouge et dégarnie de poils. Cela l’avait marqué pendant sa jeune enfance. Les gobelins n’étaient pas au fait de la psychanalyse terrienne, mais il fallait reconnaître que leur investigation porta de drôles de fruits : après un mois en leur compagnie, le seigneur chasseur avait abandonné toute velléité contre les gobelins, et même contre toute forme de vie animale.
En plein hiver, vêtu d’une simple toge en tissu rouge et appuyé sur un bâton décoré de colifichets gobelins, Simple Jeikin, comme il voulait qu’on l’appelle désormais, prit la route, décidé à plaider la non-violence et l’abstinence de viande.

54 – L’adieu au bleu

À la fin de la bataille, dès qu’ils furent à bonne distance, Eron disparut en crépitant. Ce fut la dernière fois que Mïlma le vit.
Elle tenta de parler à Alfy, car elle disposait encore l’écouteur qu’elle lui avait fabriqué. Rien, là non plus. Elle trouvait cela injuste. Qu’Alfy ne lui dise même pas si Eron était encore envie. Pourquoi ce silence ? Elle se tortura l’esprit, se blâmant parfois, blâmant l’IA.
Les célébrations de la victoire, les cérémonies aux morts, tout cela glissa sur elle. Elle était là, présente, chaleureusement remerciée, mais le vide qu’avait laissé ce crépitement final l’affectait énormément. Les gobelins acceptèrent l’idée qu’Eron ne revienne plus. Pas elle.
Il fallut l’hommage rendu au Chevalier Bleu pour la faire enfin basculer. Cela se tint à l’extérieur des grottes, une fin d’après-midi hivernale, sur la plus haute des formations rocheuses avoisinantes, au plus haut de l’Œil dans le ciel, la demeure d’Eron et Alfy. Mïlma se tenait au côté de la Reine, de Zcakacz et de Jodoj. De leur position en surplomb, elle voyait le clan en entier, la plus grande foule qu’elle ait vue depuis qu’elle était dans les Roches de Sang. Les rescapés des élevages officiaient, aidant les prêtres à préparer l’hommage à Eron. Faute de son véritable corps, de grandes marmites d’un liquide bleu firent office de « corps » à partager, la mixture était à base de baies cultivées dans les grottes. Des milliers des gobelins firent silencieusement la queue pour prendre un peu de ce liquide symbolique. Mïlma reçut sa coupelle, elle admit que les prêtres avaient fait un bon travail et avaient reproduit la teinte de la combinaison d’Eron.
Une fois tout le monde servi, les regards se tournèrent vers le promontoire, vers elle. Une foule de petits êtres patientait. Cela provoqua le premier choc. Elle avait déjà vu ces cérémonies et savait ce qu’on attendait d’elle. Que je dise adieu. Que je sois la première à dire adieu. Sa gorge se serra.
Zcakacz posa sa main sur son avant-bras. Elle croisa son regard. Le gobelin était bouleversé. Cet échange lui fut fatal. Elle n’allait pas tenir debout. Alors que les premières larmes coulaient, elle s’accrocha à l’épaule de Zcakacz pour ne pas tomber. Secouée par les sanglots, elle monta la coupelle vers le ciel. Des milliers d’autres firent de même. Elle l’amena à ses lèvres. Et des milliers burent. Puis ses jambes lâchèrent. Ses amis vinrent l’enlacer. À partir d’elle, une spirale de bras tendu se forma. Une fois leurs coupelles vides, les gobelins se joignaient progressivement à l’accolade jusqu’à ce que toute l’assemblée s’unisse en une grande figure pointée vers elle, une spirale comme celles qu’ils formaient en dormant en groupe ou quand ils devaient se rassurer les uns les autres.
Dans les semaines qui suivirent, Mïlma sut ce qu’elle voulait faire de sa nouvelle vie. Elle organisa les premiers cours de langage commun en territoire gobelin et les premiers cours de gobelins à Grand-Port. Elle réussit même à détourner quelques étudiants du Temple des Temples pour lui prêter main forte. Les relations allaient changer entre cornus et gobelins, et elle comptait bien pouvoir y jouer un rôle.
À Grand-Port, elle récupéra GroZ, elle avait laissé le petit warg en garde à ses parents. La situation s’étant stabilisée et elle put l’amener avec elle en Roche de Sang. Dans les grottes du clan des sourcils froncés, les enfants firent sa connaissance et le nourrirent bien plus que nécessaire.
Enfin, quelques mois plus tard, elle se lança dans l’écriture d’un ouvrage très documenté sur la mystification du culte de Grel, rendant aux gobelins ce qui était aux gobelins.
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Chez les cornus, les conséquences de la bataille furent variées.
Aux Joyeux Gobs changea de nom et de menu. Il y eut bien une poignée de nostalgiques protestant contre l’abandon du gobelin, mais cela ne dura pas longtemps. Les restaurants Aux poissons frétillants, basés sur l’idée révolutionnaire de paner du poisson, connurent un succès phénoménal.
La guilde des chasseurs, privée de Jeikin, se trouva une nouvelle cheffe. Les caisses étaient à sec et une grande partie des chasseurs les plus expérimentés étaient morts. Elle eut le bon sens de ne pas réitérer l’erreur de son prédécesseur. De toute façon, la demande de viande gobeline se tarit. Et il y avait bien d’autres espèces à massacrer.
Le conseil du Royaume du Sud statua rapidement que les gobelins devaient être considérés comme une sérieuse menace et ordonna de limiter les incursions en Roches de Sang. Il fallut de nombreux mois, et de houleuses discussions, pour que soit enfin décidé d’envoyer une première mission diplomatique.
Chez les Mageassins, comme le voulait la coutume, la nouvelle Maîtresse discrédita son prédécesseur : ses penchants autoritaires, ses folies irrationnelles, ses goûts fantasques, son incapacité à analyser les situations, ses manipulations grossières… (ces mêmes choses lui seraient reprochées le jour où elle se ferait évincer.) Elle reconnut qu’il avait fait dans l’originalité, c’était le premier à avoir péri des suites d’une rencontre avec un postérieur de dragon·ne. En général, les anciens Maîtres périssaient sous les dagues des nouveaux Maitres.
Qu’advint-il de Drago ? Une fois la poussière de la bataille retombée, lae dragon·ne découvrit l’orbe. C’est la première fois qu’iel voyait cette horreur. Le cœur d’un·e de ses congénères lié magiquement à des écailles. Iel reconnu lae pauvre dragon·ne qui avait été mutilé·e : Bobaruse, un·e cousin.ne éloigné·e, disparu·e il y a bien cinquante ans. Iel emporta l’orbe dans les montages et ellui offrit de dignes funérailles, en réalité un gueuleton gargantuesque où les dragon·nes partageaient leurs souvenirs.
La bataille eut une autre conséquence majeure pour ellui : la découverte des champignons géants gobelins. Un délice ! Si énormes, si juteux ! Il n’était pas rare de voir Drago voler au-dessus des Roches de Sang. Les clans avaient pris l’habitude de lui cuisiner quelques champignons géants quand iel était de passage.
Les elfes, qui traquaient toujours les allées et venues de Drago, n’en étaient plus à une surprise près. Une amitié gobelino-dragonne ? Pourquoi pas. La nouvelle se répandit au-delà des Bois d’Or. Privés de leurs mets préférés, les elfes se demandèrent ce qui allait pouvoir s’y substituer. En quelques mois, ils provoquèrent l’extinction de la plupart des mammifères dans leurs bois. Des marchands cornus tentèrent de leur proposer les poissons et volailles dont ils disposaient. Les elfes étaient plus intéressés par les marchands que leurs produits. Ce qui, bien entendu, eut pour conséquence d’envenimer les relations entre le Royaume du Sud et le Bois d’Or. Un blocus commercial fut mis en place et les elfes durent finalement se contenter de fruit, de racines et de limaces.
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La dernière conséquence notable, qu’on pourrait qualifier de phénomène, commença à Grand-Port. Le Chevalier Bleu qui donna sa vie pour les gobelins devint le héros d’histoires tragi-comiques. Plusieurs auteurs de romans de chevalerie ainsi que des troupes de théâtre de rue en firent le protagoniste d’aventures mouvementées vaguement inspirées de la réalité. Une caractéristique particulière au destin du Chevalier Bleu était partagée par la majorité des productions : l’histoire commençait comme une farce et se transformait progressivement en une sombre tragédie, jusqu’au sacrifice ultime de son héros.
Les plus jeunes cornus virent en lui une icône de rébellion et des graffitis bleus fleurirent sur les murs de la ville. Leurs contenus étaient liés à des causes que leurs auteurs considéraient comme justes et perdues, comme en témoigne cette phrase peinte sur le temple des temples : « Et si tu voyais la vie du point de vue d’un fruit ».

55 – Numéro Six

Eron reprit conscience sous une éblouissante lumière.
— Bienvenue à bord.
La table de soin de l’UNSC 165. Des tubes sortant de son abdomen. Un organe robotique se retira doucement de sa gorge. Une sensation désagréable. Sa tête était libre de bouger. Il regarda autour de lui et reconnut le lab-bio. Il voulut articuler un mot, mais c’est un râle incompréhensible qui sortit de sa bouche.
— Tu dois avoir de nombreuses questions. « Depuis combien de temps ? ». J’ai dû te plonger dans un coma artificiel pendant un mois pour te traiter. Les flèches de cristal pourpre ont provoqué de gros dégâts, en particulier à ton foie, mais elles étaient aussi enduites d’un puissant poison. Il a eu le temps d’endommager plusieurs autres organes vitaux.
Un écran amovible se présenta au-dessus d’Eron, des scans de son corps datant d’un mois s’affichèrent.
— Les nanobios t’ont été injectés à temps, de toute évidence. Ils ont stoppé la diffusion du poison et ont procédé à la réparation des organes. Tu serais resté dix minutes de plus au sol et nous n’aurions pas cette charmante discussion.
Les yeux d’Eron roulèrent en arrière et revirent, il luttait pour rester conscient. Il leva une main engourdie, elle retomba maladroitement sur sa poitrine.
— Oui, ils ont remporté la bataille. Drago s’est finalement montré.e. Iel a drastiquement écourté l’espérance de vie des mageassins. Je t’ai préparé un résumé des évènements. Tu pourras le consulter une fois reposé.
Il s’agita à nouveau.
— Je devine ce qu’est ta prochaine question. Mïlma et Zcakacz s’en sont sortis indemnes.
Eron expira longuement, ferma les yeux, cessa de lutter contre la fatigue…
Plus tard, un autre jour, un autre flash de lumière
— Tu es guéri, il est temps de te réveiller. On a pris du retard.
Il fallut encore quelques jours pour qu’Eron ait la force de visionner le rapport des suites de la bataille. Il fut ému par la cérémonie que les gobelins avaient tenue en son honneur, il n’était pas tout à fait sûr de l’avoir mérité. Voir Mïlma s’effondrer en larmes le bouleversa.
— Il faut que je lui dise que je vais bien.
— Ce n’est pas possible Eron.
— Pourquoi ?
— Mïlma est la cause d’une grande distraction. Sa rencontre a été une erreur depuis le début. Lui dévoiler la supercherie du culte de Grel. Votre aventure avec le convoi de chasseurs. Tes exploits à Grand-Port. Toute cette histoire de libération des gobelins d’élevage. Ça suffit.
— Tu ne peux pas faire ça.
— Notre accord était clair, je t’assistais dans la libération des gobelins, en échange, tu redevenais un explorateur modèle. J’ai rempli ma part, à toi de remplir la tienne.
— Elle représente beaucoup pour moi. Je crois que c’est réciproque. Tu n’as pas le droit de nous séparer comme ça.
— Hop hop, ça suffit les amourettes de vacances. Il est temps que tu te comportes comme un adulte. Un explorateur modèle n’a pas de place pour ces futilités.
— Je t’en prie, ne fais pas ça.
— Ne t’inquiète pas, je vais te garder occupé. Tu te reprendras rapidement, j’en suis certaine.
— Je t’en prie…
— Pas de caprice, prends tes repas et on pourra retourner sur le terrain dans quelques jours.
Paniqué, il essaya de retrouver les bons mots, les bonnes méthodes qui l’avaient parfois aidé à manipuler l’intérêt d’Alfy.
— Tu ne vois pas l’intérêt que représente l’étude d’une relation humaine-cornue ? Si Mïlma et moi sommes tombés amoureux, cela se reproduira quand les humains débarqueront plus nombreux.
— Bien tenté. J’ai simulé cette conversation des millions de fois. Toutes tes tentatives de manipulations ont été anticipées. Tu n’as d’autres choix que de retourner sur le droit chemin.
Alfy le privait de ce qui lui était arrivé de plus beau depuis son impression en cuve. Il n’avait pas encore la force de crier, il se contenta de pleurer.
— Tu es la chose la plus dégueulasse que j’ai jamais rencontrée.
— Merci d’avoir partagé avec moi ton humeur, c’est important. Je comprends que tu sois un peu grognon…
— … un peu grognon…
— … oui, grognon. Ça te passera.
— Je ne laisserai pas faire, je vais…
— 15 minutes par jour d’observation par satellite.
— Quoi ? Mais que…
— 20 minutes, c’est mon dernier mot et tu vas accepter. Ça aussi, je l’ai simulé dans tous les sens. Pour éviter que tu retombes dans la folie suicidaire, je cède du terrain. Pas assez à tes yeux. Alors, je cède d’un dernier petit cran. Et là, tu acceptes.
— Tu parles de pouvoir la voir vivre pendant 20 minutes par jour ?
— Tu as toujours eu un petit côté voyeur.
— Tu es championne toutes catégories dans ce domaine.
— Bien ! Passons aux choses sérieuses. J’ai pensé que nous pourrions commencer en douceur, avec une petite étude de la flore des flancs est des monts d’Antia. C’est là que poussent les plantes qui ont servi à la fabrication du poison dont tu as été victime. Un danger sérieux pour nos successeurs, tu en conviendras. Hautement plus important que des baisers sur une toile de tente.
Eron ne dit plus un mot pendant une semaine. Il écouta à peine ce qu’Alfy lui disait. Il laissa les bras robotiques l’habiller, le nourrir, le coucher. Mais, comme Alfy l’avait deviné, il finit par accepter de pouvoir la voir. Sur les premières images qu’elle lui montra, Mïlma parcourait les Roches de Sang en compagnie de gobelins portant des tenues de scribes. Ils choisissaient avec minutie des pierres de différentes couleurs, de quoi rédiger de nouvelles tapisseries minérales. Elle apprenait leur culture. Les jours suivants, Alfy le fit chanter : plus d’autonomie = plus de Mïlma.
Puis vint le premier jour sur le terrain. Eron refusa de mettre sa combinaison, alors Alfy reprit ses vieilles habitudes : elle le téléporta nu sur Embarim, avec une combinaison propre pliée près de lui. Le sens de la survie l’emporta sur le désespoir et Eron s’habilla éviter l’asphyxie.
Quelques semaines plus tard, Alfy dit quelque chose à propos du cristal pourpre. Pour la première fois, elle réussit à gagner son attention.
— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-elle.
— Tu me demandes mon avis. Aurais-tu progressé dans ta conception des relations IA/Clone ?
— Je n’irai pas jusque-là. Je disais, le cristal pourrait appartenir à ces matériaux difficiles à classer, de prime abord. Imagine les humains de l’antiquité découvrant le mercure, un métal liquide à température ambiante. Ils lui prêtaient des propriétés magiques. Quand on observe le cristal pourpre, nous faisons face à une matière qui se fiche complètement des lois de la gravité ou de la thermodynamique. Qui semble s’affranchir du temps et de l’espace tels que nous les modélisons.
— Tu penses que c’est le lien ? La source des coïncidences entre notre imaginaire et Embarim ?
— C’est notre meilleur candidat. Mais pour en être sûr, il faudrait qu’il en existe aussi sur Terre. Et dans nos archives, il n’existe rien de semblable. Et je ne peux pas mener d’analyse poussée avec ce dont je dispose à bord du vaisseau. Je crains que nous ne devions nous contenter de suppositions.

Épilogue : Bataille de la Somme, 1916

C’était un carnage. Les obus fondaient sur eux et déchiquetaient sans distinction le sol et les corps. Cette charge avait été une absurdité. Des milliers de vies sacrifiées. Dans la fumée, les cris et les éclats, le jeune officier britannique avait perdu contact avec ses hommes. Il n’était pas sûr qu’il y ait eu d’autres survivants.
Chaque explosion soulevait des tonnes de terre, creusant des trous de plus en plus profonds. Alors qu’il se jetait dans l’un d’eux, il eut cette pensée incongrue : un professeur de géologie aurait adoré être là pour prendre note de la composition des différentes strates de sol révélées. Des millénaires, peut-être des millions d’années d’histoire étaient soudainement tirés de l’ombre.
Une nouvelle vague d’explosions, et la peur le saisit. Il serrait les dents. Un obus frappa en plein dans le cratère où il se trouvait, formant un geyser de roche qui retomba en pluie sur lui. Mais cette pluie scintillait. Des morceaux de cristal s’étaient éparpillés tout autour de lui. Entre deux impacts, il saisit l’un des éclats et le porta à ses yeux. Il luisait d’une faible lumière pourpre.
Nouvel impact, beaucoup trop proche, nouveau retournement d’estomac. Dans un réflexe, il se recroquevilla en serrant le cristal contre lui. Comment encaisser cette terreur pure ? De celle qui vous abîme l’âme à jamais ? Les yeux fermés, il se força à être ailleurs, à imaginer un endroit où il serait à l’abri. C’était le seul moyen de tenir.
